Thierry Crouzet

L’auto-publication pour les nuls

Cuisine 1/55

Des amis auteurs, pas très doués en informatique, me demandent parfois de les aider à s’auto-publier, chaque fois je leur dis que c’est simple et j’en reste là, jusqu’à ce qu’en juin dernier je leur propose une petite journée de formation, qui s’est avérée catastrophique tant j’ai été ambitieux.

Nous avons buté sur l’étape initiale de la préparation du texte, étape dont les auteurs professionnels se préoccupent souvent peu, car ils la délèguent à leurs éditeurs. Paradoxalement, il nous faut être plus professionnels quand nous nous auto-publions. Nous devons maîtriser la chaîne du livre d’un bout à l’autre. Pour commencer, nos fichiers doivent être d’une propreté irréprochable, pour peu que nous souhaitions obtenir des rendus impeccables tant en version papier qu’électronique.

Exemple : quand on veut sauter des lignes, on n’utilise pas des retours chariot, mais on change de style. Un document propre doit posséder le moins de caractères possible en dehors du texte lui-même. Mes amis sont arrivés avec des textes remplis de détritus. J’ai donc passé l’essentiel de la journée à leur expliquer le b.a.-ba de l’art d’écrire en numérique.

Dans l’indispensable On Writing, Stephen King explique que, quand on bricole, on emporte avec soit toute sa boîte à outils, car sinon on ne cesse de faire des aller-retour au garage. Leçon qu’il a retenue de son grand-père et qu’il applique quand il écrit. Encore faut-il posséder une boîte à outils correctement équipée.

1. Ne plus écrire avec Word

Presque tous les auteurs écrivent encore avec Word ou équivalent, ce qui est une très mauvaise idée. Word est un traitement de texte, c’est-à-dire un logiciel de bureautique, inventé pour piloter une imprimante dans laquelle on envoie lettres, factures, rapports…

Une simple preuve de l’inadéquation de Word pour les auteurs : les documents Word sont formatés comme des pages de papier, avec hauteur, largeur, marges, ce qui n’a aucun sens. Quand nous écrivons, nous ignorons tout du format qu’aura notre texte une fois publié (donc s’occuper de ça, c’est perdre du temps). Notre texte aura même sans doute plusieurs apparences puisqu’il pourra être imprimé dans divers formats papier et divers formats numériques. Il faut donc écrire avec un outil qui s’occupe du texte et de sa structure seulement. La forme, c’est pour plus tard (et si vous vous prenez pour Mallarmé, Word n’est de toute façon pas adapté, un logiciel de PAO comme InDesign est indispensable).

Il faut donc commencer par changer d’outil d’écriture, abandonner le traitement de texte pour un éditeur de texte spécialement pensé pour les auteurs. Je vous jure qu’après quelques jours de pratique, vous serez incapable de revenir en arrière. Votre productivité sera démultipliée.

2. Séparer le fond de la forme

Un outil pour écrivain doit disposer de trois grandes fonctions :

  1. Saisie Avec le mode sans distraction, vous réglez à l’écran le rendu du texte qui vous convient le mieux quand vous écrivez. Vous choisissez une typo d’écriture, sa taille, sa justification… Tout cela, c’est simplement pour le bienfait de vos yeux, c’est défini dans votre logiciel, non pas dans vos documents qui n’ont pas besoin de s’encombrer de ce genre d’informations.
  2. Gestion Avec le gestionnaire de documents, vous organisez votre travail, pour que tous vos textes ainsi que tous vos documents (images, PDF, liens, notes…) soient à votre disposition, et que vous puissiez très vite passer des uns aux autres (j’ai longuement parlé de cette métaphore du bureau dans La mécanique du texte).
  3. Exportation Avec les filtres d’exportation, vous pouvez convertir vos textes dans divers formats : epub, PDF, Word… et leur donner des dizaines de looks différents. C’est à ce moment, grâce à des feuilles de style ou des templates, que vous mettez en forme. Logiquement, vous n’utilisez cette fonction que lorsque vous êtes prêts à communiquer votre travail (ou à vous relire, tout en changeant de perspective sur votre texte).

Word ne possède ni de mode de saisie sans distraction, ni de gestionnaire de projet, ni de système d’exportation. En fait tout se mélange dans Word, la mise en forme et la saisie, ce qui rend inutile l’exportation, mais nous emprisonne dans des paramétrages souvent pénibles à changer. Cette confusion fait que les fichiers Word sont compliqués, codés, remplis d’informations inutiles.

Désormais, beaucoup d’auteurs travaillent avec Scrivener (disponible sous Windows, Linux, iOS et MacOS). J’ai écrit avec Le Geste qui sauve. J’aurais galéré avec Word pour gérer ce projet, qui impliquait de rassembler des dizaines d’interviews et des centaines de documents. Mais, depuis, j’ai abandonné Scrivener, encore trop coloré traitement de texte, même s’il possède un indispensable mode d’écriture sans distraction, mode qu’il a été le premier à introduire.

Scrivener n’a pas totalement évacué la mise en page, on peut par exemple choisir la typographie des textes, exactement comme sous Word, ce qui encore une fois ne doit pas être le souci de l’auteur quand il travaille. Un outil efficace doit de lui-même nous éviter de perdre du temps.

Il existe des dizaines de solutions, mais deux outils se détachent. Le champion incontestable est Ulysses, uniquement disponible sous MacOS et iOS, avec un challenger de plus en plus intéressant : IA Writer disponibles sous Windows, Android, iOS et MacOS. Il y a cinq ans, j’ai quitté Windows pour le Mac juste pour pouvoir utiliser Ulysses (IA Writer n’était pas alors sous Windows).

3. Écrire en Markdown

Quand nous écrivons de la littérature, mais aussi des essais, nous avons besoin de saisir peu d’informations structurelles : niveau de titre, texte en gras ou en italique, liste, notes, liens, citations… La syntaxe Markdown permet de faire tout cela directement au clavier, sans avoir besoin de menus ou de boutons. Après quelques jours, on se demande comment on a pu écrire autrement et on prend conscience qu’on gagne beaucoup de temps.

On peut écrire en Markdown avec tous les éditeurs de texte. Il suffit de sauvegarder les fichiers avec une extension « md » et le tour et joué. Ces fichiers n’ont pas de format (par opposition au DOCX, à l’ODT, au PDF…), et tous les logiciels sur tous les OS peuvent les ouvrir, ce qui garantit au passage leur portabilité et leur pérennité.

Les bons éditeurs Markdown mettent en forme le texte saisi, facilitant la lecture, ce qui est indispensable. Les plus évolués comme Ulysses et IA Writer proposent des modes d’écriture machine à écrire, qui encore une fois améliorent la productivité.

Voici pourquoi il faut passer au Markdown :

  • On ne peut plus faire n’importe quoi avec son texte (forcer des styles, des typos, jouer des tabulations et des sauts de lignes… tout cela disparaît lors des exportations, ce qui impose de travailler autrement, c’est-à-dire bien).
  • Tout ce que nous devons faire, c’est écrire et écrire. Les rares commandes de formatage se saisissent au clavier. Du coup, c’est rapide. Sans distraction.

  • La syntaxe Markdown nous empêche de penser la mise en page au-delà de la structure, donc il nous fait gagner du temps, et paradoxalement nous impose de penser la structure avec rigueur.

  • Par nature, un fichier Markdown est propre. Il pourra être exporté automatiquement vers des dizaines d’autres formats, ce qui garantira une mise en page impeccable.

Rendus à ce stade, mes amis écrivains avaient mal à la tête. On n’est pas allé beaucoup plus loin. Voici le plan de ce que je n’ai pas vraiment eu le temps de leur dire.

  1. Nettoyage drastique La meilleure façon de purifier ses ses fichiers DOCX ou autre et de les convertir en Markdown. Ulysses et IA Writer se changent de cette tâche pour nous (on peut aussi utiliser PanDoc).
  2. Syntaxe Markdown Utiliser pour la mise en forme uniquement les balises Makdown.
  3. Corrections Une fois le texte nettoyé, un petit coup d’Antidote est indispensable.
  4. CreateSpace Il existe des dizaines de plateformes d’autopublication, la plus professionnelle selon mois reste CreateSpace d’Amazon.
  5. Format papier Il est temps de choisir le format du livre papier. J’utilise pour mes livres le 5.25/8, qui est très proche de la collection Blanche de Gallimard.
  6. Fitre d’exportation Il faut générer un PDF dans le format papier choisi. Ulysses dispose d’un éditeur de style assez performant, qui repose sur une syntaxe proche du CSS. Pour ma part, j’exporte mes textes dans un DOCX ultra simplifié pour les réimporter dans InDesign, qui permet de générer des PDF de qualité professionnelle.
  7. Couverture InDesign reste encore une fois l’outil idéal pour créer des couvertures. Il faut utiliser des images libres de droits (j’aime particulièrement les photos de Pixabay). On peut aussi créer les couvertures avec des outils de retouche d’images genre Photoshop ou The Gimp, sachant qu’on peut se contenter de services en ligne comme Pixlr ou Canva (ou ne pas concevoir une couverture avancée).

Chacun de ces points aurait nécessité au moins une journée. J’ai été fou de vouloir faire entrer tout ça en une. Je n’ai jamais été pédagogue. D’ailleurs, j’ai laissé traîner ce texte pendant presque un an avant de le publier.