Thierry Crouzet

Quelle etrange idee de vouloir gagner sa vie en ecrivant

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Ne pas écrire, c’est ne pas vivre. Du moins pour un écrivain tel que je le conçois, ou plus précisément tel que je me conçois. J’écris pour vivre. Des écrivains disent qu’ils arrivent tout juste à survivre par l’écriture, ou que même ils n’y arrivent pas du tout. De quoi parlent-ils ?

J’écris pour sentir le monde, pour me sentir dans le monde, pour m’amplifier et amplifier mes perceptions, donc pour jouir. L’écriture est pour moi comme le télescope pour l’astronome, comme le microscope pour le biologiste ou le chimiste, comme l’accélérateur de particules pour le physicien. Elle m’aide à voir, à sonder, à respirer, à aimer, même les gens, oui, même les gens.

L’astronome n’est pas célébré, encore moins payé, pour son télescope, mais pour ce qu’il réussit à voir avec lui (on peut discuter ce point). Il va de même pour l’écrivain. Ses mots, leur poids, leur quantité, leur volume n’ont aucune importance, et même leur forme, leur style, leur couleur, seul compte ce qu’ils permettent de pêcher dans l’infinité des possibles, de ramener dans la lumière du laboratoire, pour préparer les observations futures et en déduire des théories sur la nature de l’univers. Bien sûr, la pêche est d’autant meilleure que l’instrument est adapté aux poissons pourchassés, mais parfois, c’est plus compliqué, parce que des monstres des abysses surgissent, auxquels rien ne nous a préparés. Mais un pêcheur qui ne prend rien n’est pas un professionnel, et même pas un amateur. Reste qu’il est tout de même un pêcheur, et peut-être le plus admirable qui soit.

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On me traite parfois d’autiste parce que j’ai besoin de cette abstraction qu’est l’écriture pour me concrétiser, pour me matérialiser, pour être avec les autres. Ce n’est un défaut que parce que la plupart de mes critiques ne font pas comme moi. Je souffre d’une folie de la différence. L’écriture est devenue ma méthode pour être au monde. Si un jour je n’écris pas, je ne me sens pas bien, je suis en manque de communion, en manque de fraternité, en manque de puissance, en sous-existence.

Mes proches détestent ce constat, mais je ne suis ainsi, et c’est ainsi que je peux mieux être avec eux, en m’isolant quotidiennement dans une bulle déconnectée de la leur monde grâce à laquelle je réussis à m’y recentrer, puis à y replonger. Alors tout me saute à la figure, la moindre lumière est un enchantement. Que je n’écrive pas, parce que je n’aurais pas d’idée, parce que je n’aurais pas le temps, parce que je serais entre deux projets, et je déprime, je marche à côté de moi-même.

Je ne comprends pas la plupart des écrivains qui parlent sans cesse d’argent, de revenu, de statut professionnel, de revendications syndicales. Écrire n’est pas mon métier, mais ma vie. Sur son lit de mort, Henry James a réclamé sa Remington et non son relevé bancaire.

Écrire est ma vie avant d’être mon métier. Même quand ce métier ne me rapporte rien, je continue d’écrire, d’ailleurs j’écris le plus souvent sans l’espoir de gagner quoi que ce soit, je ne me pose même pas cette question. J’écris, c’est tout. Alors quand on me paye parce que j’ai écrit, je suis presque surpris, parce que je n’ai pas écrit pour ça.

Bien sûr, on peut faire de l’écriture un métier, mais moi j’en fais une raison d’être, une façon d’être, que je tente de placer en deçà de toutes les autres contingences. C’est une utopie comme une autre, installée en moi malgré moi depuis mon adolescence, peut-être liée à la tenue d’un journal plus qu’à un désir de littérature. L’écriture préexiste à toute professionnalisation.

Si on me donnait le choix entre publier un méga-best-seller puis ne plus jamais écrire et continuer à écrire pour vivre, je choisirais la vie que je mène depuis toujours, je choisirais de respirer, d’aimer, de m’émerveiller… par les mots.

J’écrivais avant les réseaux sociaux, avant les blogs, avant internet, avant de publier, je continuerais d’écrire même si je n’avais plus de lecteurs. Écrire est une chance, presque un miracle, un don béni, comme si enfant on était venu m’offrir un télescope, ce que d’ailleurs mes parents ont refusé de faire, alors je me suis choisi un autre instrument, parce que nos yeux voient mieux si on les aide à se focaliser sur les détails qui leur échappent.

Réclamer un salaire pour écrire ? Réclamer la reconnaissance ? Réclamer des droits ? Non. Parce qu’écrire est un privilège au même degré que vivre, et que s’il faut réclamer un revenu de vie, c’est alors au nom de la vie, de toutes les vies, et non seulement dans le cas particulier de ceux qui écrivent. Tout individu a le droit d’une vie digne, et la société doit nous conférer à tous ce droit.

J’ai toujours détesté les revendications corporatistes parce qu’elles sont égoïstes. Certes, les petits ruisseaux font les rivières, les rivières les fleuves. En théorie, les luttes corporatistes peuvent se cumuler, c’était vrai, mais tout cela n’a plus de sens à une époque polyphonique où chacun de nous, à travers l’individuation, devient à lui seul sa corporation. Il faut en revenir à la défense des droits élémentaires, à celui de respirer, d’être en bonne santé et d’accéder à la dignité sociale. Alors, comme moi, beaucoup d’autres pourront choisir de consacrer leur vie à voir avec l’aide des lunettes qui leur conviendront le mieux.

En attendant, en tant qu’écrivain, je n’ai aucun droit et une seule nécessité : écrire tous les jours, que ça rapporte ou non, que ça plaise ou non, que ça dérange ou pas. J’écris parce que je respire, j’écris parce que je suis.

PS : Reste que je déteste me faire entuber, et ça c’est vrai pour tout, pas seulement quand je cherche à vendre mes textes.