Thierry Crouzet

Novembre 2018

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Jeudi 1er, Weston

On nous demande sans cesse « Alors c’est comment la Floride ? » Je réponds : « C’est très plat à tous les sens du terme. » Il me faudrait développer. Parler des contrastes entre les populations qui se tiennent à l’écart les unes des autres : Latinos, Black, White… Nous n’appartenons à aucune de ces communautés, et bien sûr pas davantage à celle des invisibles, des nouveaux émigrants fuyant la pauvreté en Amérique Centrale et en Amérique du Sud, tout juste aperçus tant ils se font petits sur leurs grosses tondeuses.

Nous découvrons une Floride compartimentée, où nous ne sommes ni des touristes ni rien du tout, ni riches ni pauvres, mais dans un entre deux de passagers clandestins.

Ouf, j’ai mes copains cyclistes, les expats français pour le VTT, les latinos pour le gravel. Il paraît que le sport en groupe a la même fonction sociale que la fête, parce que nos corps libèrent les mêmes autodrogues. Reste le pays. À force de le parcourir, on découvre des recoins agréables où on ne se sent pas trop mal sous un soleil adouci. Je vendrai à nos futurs visiteurs une Floride mensongère.

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Vendredi 2, Weston

D’après le Lonely Planet, Miami serait l’une des dix villes à visiter absolument. C’est ce que je disais, en cherchant bien, on finit toujours par trouver des recoins sympas, surtout quand le temps devient délicieux alors qu’ailleurs dans l’hémisphère nord il commence à geler.


Je suis un homme primitif. Je vis en relation à l’environnement extérieur. J’ai besoin de chemins pour m’échapper des zones urbaines, pour m’ouvrir des perspectives, pour me remplir de lumières, d’odeurs, de bruits. J’en ai besoin plus que des livres, et même plus que des gens. Je suis comme mon père, je suis un chasseur-cueilleur.


J’ai toujours fait le contraire de mon père pour finir par découvrir que je suis comme lui. Je m’entends maintenant répéter à mes fils ce qu’il m’a toujours répété : « Tu ne fais pas assez de sports, tu passes ton temps enfermé, à lire ou avec tes ordinateurs. »

Vendredi 2, Miami

Design district. Sorte de mall à ciel ouvert où les marques de luxe ont ouvert leurs échoppes. Architecture plaisante, mais le concept est déprimant, d’autant qu’après nous roulons jusqu’à un restaurant conseillé par le Lonely Planet, l’odeur me noue immédiatement le ventre, il y fait si sombre que nous devons éclairer les menus avec nos portables, je ne commande rien, je sors marcher le long de l’US1, remonte un chaos de bouibouis, de motels, un désordre périurbain qui répond à ma confusion mentale. Qu’est-ce que je fous là ? Pourquoi je m’impose ça ? Pourquoi je l’accepte ?

Art District
Art District

Art District

Art District
Art District

Art District

Art District
Art District

Art District

Dimanche 6, Key Biscayne

Iguane
Iguane

Lundi 6, Weston

Le vélo urbain est un enfer quand la ville néglige les cyclistes. Je fais une sortie de presque 90 km en sautant de trottoir en trottoir, la tête à toujours scruter les routes autour de moi aux innombrables croisements. Je finis par oublier où je mets mes roues et nouvelle gamelle. Je ne pédale pas, je broie du noir, maudissant cette Floride où les automobilistes sont d’une violence rare, où tout est conçu pour la voiture. J’atteins finalement Hollywood Beach, sa piste cyclable en bord d’océan, deux malheureux miles prévus pour déambuler où des vieux beaux font du roller blade. La plage est brûlante, impression d’être de retour dans le Midi en juillet. Je me sens mieux dès que je suis au contact de l’eau. Déjà à quelques kilomètres du rivage, l’air et le ciel changent de texture et je respire enfin avec plaisir.

Hollywood Beach
Hollywood Beach

Isa a repéré une publicité pour l’université locale : « Don’t just graduate. Dominate. » De quoi avoir la pétoche. Il ne s’agit plus d’étudier pour l’édification de soi, mais pour écraser les autres. La revendication est on ne peu plus claire. Plus de honte à afficher ses intentions. Un résumé de notre temps de guerre. Battez-vous, écrasez-vous. Je ressens cette tension sur les routes de Floride. Tu traverses au passage piéton, les voitures foncent tout de même sur toi en klaxonnant, tout ça parce qu’elles ont droit de tourner à gauche ou à droite et que les conducteurs se fichent de ta priorité.

NSU
NSU

Mardi 7, Weston

Depuis que j’ai réduit drastiquement mes interactions numériques, rien ne m’arrive qui serait provoqué par mes textes. J’ai une idée de ce qui se passera après ma mort. Mon travail sera effacé. Je n’aurais œuvré que pour ma propre édification.


J’esquisse une introduction à Born to bike, envie de publier ce texte en ligne, tout en sachant la difficulté de créer un nouveau lieu de rencontre. Reste mon blog avec la nécessité de repenser son interface. Pas de solution évidente. D’un côté la chronologie du carnet, de l’autre des projets, des thématiques. Deux axes de lectures.

Jeudi 8, Weston

Je pars faire un petit tour de vélo en solo avec l’idée de ne pas maltraiter mes côtes après ma chute de lundi. Je n’ai pas fait dix kilomètres que je tombe sur Simon. « Thierry, hello, come with us. » Me voilà dans un groupe d’une trentaine de roadies. Allure modérée, des femmes et des mecs, de tout âge. Après trois ou quatre kilomètres, nous arrivons à un embranchement, je m’apprête à suivre le mouvement général quand Simon me demande de continuer tout droit et de prendre la roue d’un jeune gars. Soudain, ce n’est plus la même histoire. Très vite, on fonce à 40 km/h. Je me retourne, on n’est plus que quatre : notre lièvre, Simon et une nana affûtée du feu de dieu. Simon m’explique qu’ils roulent déjà depuis trois heures. Après une vingtaine de bornes, on s’arrête dans une cantina spécialisée dans les jus de fruits. On commande, on s’installe. Le jeune gars me dit : « Je ne suis allé qu’une fois en France, en avril dernier, pour Paris-Roubaix. » Il a 22 ans, c’est un néo pro. Il a craqué lors de la dernière section pavée de Paris-Roubaix, après avoir ramené vers la tête son leader qui avait crevé. « Pas de remerciement, rien. » Voilà sa vision du cyclisme pro. Il a aussi évoqué le dopage généralisé.

Vendredi 9, Weston

Avec son analogie du Tuperware, Lionel Dricot nous explique pourquoi le marketing est l’antithèse du progrès, et pourquoi les marketeux sont nocifs. J’infère que nous autres auteurs sommes nocifs quand nous voulons à tout prix vendre nos livres. Nous nous fichons du bien de nos lecteurs, nous ne désirons que les forcer à nous célébrer. Nous nous rêvons des divinités. Nous ne sommes que des prétentieux.


Je me moque de la collapsologie, je me moque d’un éventuel écroulement, je fais passer la liberté avant tout. Pour sauver nos libertés dans le futur, je refuse de réduire ma liberté aujourd’hui. Je refuse le piège de tous les totalitarismes. Je n’effectue des choix « écologique » que quand ils augmentent ma liberté, ce qui est souvent le cas.


La meilleure façon de vendre ses livres serait de parler en public. et quoi encore ? Les gens sont prêts à tout pour vendre leurs écrits. S’ils pouvaient se mettre nus, ils le feraient. Alors ils font des films, ils animent des émissions radio, ils organisent des soirées, ils se transforment en VRP. Sous prétexte qu’on a passé du temps à écrire, on est prêt à passer plus de temps à vendre ce temps. C’est irrationnel. Ou est-ce parce que le temps passé à écrire nous donne une trop haute idée de nous-mêmes ? Écrire pour soi est sans doute bien suffisant. Je ne fais perdre du temps qu’à moi-même.

Samedi 10, Weston

Repas hier soir avec une bande de Français, parce que la gravitation communautaire nous pousse à nous rassembler, et qu’échapper à cette pente exigerait une force que nous n’avons pas. Je ne suis pas ici pour écrire un rapport sociologique, encore moins anthropologique.


Dans les parcs à l’est de Weston, le soleil se couche, on se croirait dans le Lot-et-Garonne fin août. Lumière ambrée, température parfaite, nous entrons dans une carte postale, surtout lorsque nous longeons un canal arboré, le franchissons par un pont, puis le retrouvons plus tard, le franchissons à nouveau, eaux plates où se reflètent des banians, où stagnent d’énormes poissons, quelques nénuphars. Illusion de perfection ! Nous vivons de petits moments magiques quand nous réussissons à ne pas penser, à juste attraper ce qui s’offre à nous. Dans un an, j’écrirai un récit floridien enjoué. Mon caveau a le don d’oublier les mauvaises expériences.


En Floride, tout est organisé, à sa place, les fourmis suivent sans broncher leur trace de phéromone, et moi je les imite, me transformant en ouvrière, à cela prêt que je ne travaille pas, et donc tout au plus croise mes congénères à contre sens, ce qui me rend leurs trajectoires inintelligibles.

Dimanche 11, Weston

Sortie en solo, les levees m’étant interdites tant que ma côte me fait souffrir. À l’est de Weston, dans la ville de Davie, je pédale dans un coin quasi campagnard, où les gated communities laissent place à des espèces de ranches, avec des vaches, des cavaliers, des arbres pas loin d’être centenaires, une patine qui ne s’invente pas, et quand j’arpente ces routes calmes, équipées de pistes cyclables indépendantes, j’approche de ce qui en Floride s’apparente au Paradis. Mais gare à pousser trop au nord et d’atteindre la muraille de la 595, ou trop au sud et de croiser les six voies de Griffin Road.


J’écris en réaction. Je vis, je raconte. Je lis, je raconte. Je travaille, je raconte. Je rencontre, je raconte. Je ne vais presque plus sur le Net, je n’y lis presque plus rien, je n’y rencontre presque plus personne, à part de vieux amis. Pour qu’il se passe quelque chose en moi, pour que je ne sois pas victime de la Floride, je dois donc ouvrir des livres.

Je suis sur le Problème à trois corps de Liu Cixin, souvent présenté comme le nouveau génie de la Science Fiction. Déjà quand on a fait un peu de physiques, on sait que le problème à trois corps n’a pas de solution, ce qui rend l’essentiel de l’intrigue sans intérêt, par ailleurs le récit est poussif, avec des personnages interchangeables, aux noms chinois qui ont tous les mêmes consonances. Un flic pour sortir du lot. Mais quel désastre, et je passe la traduction française pesante et mièvre.


Ne plus poster sur les réseaux sociaux, me contenter de commenter, de glisser dans quelques conversations, sans plus.


Je commence East and West de Joan Didion. Son voyage en Louisiane. Elle évoque son premier séjour dans le sud, des souvenirs remontent de l’enfance. Mon lien avec la Floride est ténu. J’avais un cousin qui y venait souvent durant les années 1980. Je l’aimais beaucoup, il avait dix ans de moins que mon père, il était comme son petit frère. Un déconneur, toujours avec des voitures de sport et des filles sublimes. À Miami, je suppose qu’il avait des amis guère recommandables. À cette époque, la pègre tenait la ville. Mon cousin m’a souvent parlé des immeubles indéfiniment déroulés le long de la côte. J’aurais dû me méfier, peut-être que je me suis laissé abuser par une voix ressurgie de mon passé. Ce cousin est mort depuis longtemps. Je l’évoque dans Mon père était un tueur.

Au travers du store
Au travers du store

Lundi 12, Weston

Je me réveille deux fois en sursaut après avoir rêvé de mon père, le seconde fois il était saisissant de vie, un peu en déséquilibre, si bien que j’ai dû le souvenir. On était en ville, avec beaucoup de verdure, on sortait d’une maison. Il a vu un ami passer en voiture. Il l’a appelé. J’ai oublié le nom qu’il a crié, mais c’était un nom que je n’ai jamais entendu. Le réveil est douloureux, parce que la perte est d’autant plus évidente après ce temps illusoirement retrouvé.


En préface de son Journal, Joyce Carol Oates raconte qu’en 1971-1972, alors qu’elle passait à Londres une année sabbatique, elle s’y sentait si mal qu’elle fuyait en écrivant un roman situé à Detroit. Peut-être que je ne me sens pas assez mal en Floride. J’ai tenté d’ouvrir cette porte du romanesque, mais elle m’est revenue dans la gueule. Peut-être que je ne crois plus à la fiction. Peut-être que mon carnet est ma façon d’accepter ce qui me déplaît dans ma vie, de tout exagérer, de déformer, de noircir pour créer des contrastes.

Joyce Carol Oates écrit : « Le défi : noter, sans falsifier, minimiser ni « dramatiser », les processus extraordinairement subtils par lesquels le réel est rendu plus intensément réel par l’entremise du langage. » Je falsifie, je dramatise, je voudrais glisser des affabulations dans ma vie, rendre ce journal plus fictionnel qu’il ne l’est.

Joyce Carol Oates dit encore : « Un journal comme un travail de prise de conscience. Tenter de noter, non seulement le monde extérieur, non seulement les « pensées » vagabondes, fugitives, éphémères, qui nous frôlent comme des moucherons, mais l’authenticité réfractaire et inviolable de la vie quotidienne (quotidienneté, journalité, normalité, banalité). »

J’ai toujours écrit pour prendre conscience. Peut-être que je ne suis pas un bon romancier pour cette raison. Je ne veux pas raconter, mais m’ouvrir les yeux, et incidemment le lecteur doit sentir que je veux lui ouvrir les siens, alors que je suis égoïste, que je travaille d’abord pour moi.

La vie quotidienne ? Aujourd’hui Veteran Day, pas d’école. Isa déjà partie à la piscine. Émile se glisse un moment dans le lit à côté de moi, je lui gratte le dos, puis revient à mon écran. « Papa, tu travailles déjà ? » J’en donne l’illusion et il retourne dans sa chambre après que je lui ai proposé de l’amener lui et son frère au parc VTT. « Non, on y est déjà allé samedi. »

Un quotidien passé à se battre pour que les enfants bougent davantage, un quotidien à me répéter que je dois me remettre au travail, et je regarde le marigot où plonge le soleil et les nuages. Je suis pris en sandwich par ce miroir, entre sa surface huileuse et celle du ciel bas et immense.


J’entrais dans les librairies pour découvrir des livres au hasard. Aujourd’hui, je fais encore confiance au hasard. Je repense à Pardon pour l’Amérique de Philippe Rahmy. Je ne peux pas dire que ce texte m’a émerveillé, mais il m’a donné à réfléchir, à vivre, m’a poussé dehors. Je ne demande rien de plus à un texte. Si je le trouve trop beau, je m’y noie, je n’en retire rien, sinon le moment où je m’y agite pour regagner la surface. J’aime les textes rugueux et qui m’arrêtent. La fluidité est suspicieuse.

Donc je repense au bouquin de Rahmy. Je lance une requête « Books about Florida », me disant que voir la Floride par les yeux des autres m’aidera à la voir différemment. Voilà comment je découvre que Joan Didion a écrit un Miami et qu’elle a publié l’année dernière East and West. Alors je regarde si je n’ai pas ce texte sur mon disque dur, j’ai tant de textes, une requête « Joan Didion » me fait remonter je ne sais pourquoi le journal de Joyce Carol Oates, en VF. Ma vie intérieure ne tient à rien. Je ne décide rien. Je suis un esquif sans gouvernail, sans rames, sans voile. J’attends d’être poussé sur une plage paradisiaque.

J’ai toujours mené ma vie avec nonchalance. J’ai l’illusion de décider, de faire des choix, par exemple celui d’avoir renoncé à une vie professionnelle « ordinaire », mais pas vraiment, un coup de vent au bon moment m’a poussé dans cette direction. Quelques rencontres ont fait le reste. Alors j’attends la bonne brise. Je risque d’attendre longtemps le coup de vent salutaire. Ou de commettre des bévues comme de m’abandonner au vent d’autan qui m’a entraîné en Floride, bien plus à l’ouest que le Lot-et-Garonne où nous passons nos vacances.


Je discute avec N, mon amie iranienne. J’ai honte de me plaindre, de faire le difficile. Toujours cette histoire de relativisme. Nous n’apprécions jamais les choses dans l’absolu. Il faudrait faire comprendre ce fait psychologique aux politiciens.

Mardi 13, Weston

J’aimerais pédaler en fin d’après-midi, profiter du miel qui se déverse sur la Floride, mais l’air colle et étouffe toujours. Alors j’ai roulé dans la matinée. Rentré fatigué. J’ai fait une sieste, comme presque tous les jours depuis que je suis ici, peut-être pour presser le temps. Un cauchemar trop familier me réveille après trente minutes. Impression de mourir. Ma fin évidente. Mes siestes sont à double tranchant. Réparatrices et morbides. Je ne peux guère m’en passer, sauf quand je travaille comme un dingue, tenu par l’excitation. Pour ne pas dormir, il me suffit de me mettre à coder. Je viens d’ouvrir la boîte de pandore des entrailles de mon blog. Je dois y repenser pas mal de choses si je veux y publier Born to Bike tout en mettant en évidence mon carnet.

Mercredi 14, Weston

Le journal de Joyce Carol Oates est décevant, peut-être parce qu’il a été abondamment coupé, surtout parce qu’il s’agit d’un compte rendu, pas d’illumination, pas de lumière, pas de rire, pas d’aventure. Je sens qu’elle garde ces éléments pour ses romans, que je n’ai jamais lus, mais elle ne m’en dissuade : je ne suis pas face à une personne que je désire connaître, sa pensée ne me touche pas.

Vendredi 16, Weston

J’ai passé l’anniversaire de mon troisième mois en Floride sans m’en apercevoir, tout entier pris par le code du blog qui me dévorer, jour et nuit. Je pourrais être n’importe où, je serais dans le même état de non-conscience.

Petit passage sur Europe 1, encore la déconnexion. Je refuse souvent ces papotages et quand j’accepte, j’en éprouve de la gêne. En tous cas, j’ai gagné des points de sagesse. Je ne publicise pas ce non évènement, et ne j’en parle ici que pour marquer cette distanciation.

La fraîcheur s’est soudain abattue sur la Floride. Pas plus de 15 ce matin et nous n’avons pas dépassé les 24 dans l’après-midi. Je viens de faire le tour du lac avec ma polaire. Petite brise qui donne un air d’automne. Dehors, des enfants jouent, des gens courent, la vie recommence.

Dimanche 18, Key West

Lâché par Isa et les enfants à 100 km de Key West, je pédalé les rejoindre tout au bout des USA, la piste cyclable croisant sans cesse le flot ininterrompu de l’US1. Parfois une simple bande délimitée à la peinture sur le bord de la route, notamment sur le Seven Miles Bridge que j’avale à plus de 40 de moyenne.

Coup de barre monstre après 90 km. Je fais le plein de Gatorade dans une station-service. Me voilà reboosté. Je longe la mer, des marinas, traverse des rues avec des maisons aux jardins luxuriants. À côté de l’hôtel se dresse un gigantesque banian, aussi large que haut, dont il est difficile de savoir s’il a jailli ainsi du sol, ou si ses branches sont retournées à la terre. Un peu plus loin, un kapok, arbre sacré des Mayas, me fait penser à l’arbre de Game of Thrones ou à un Ent. Les enfants, eux, voient dans son tronc un sexe féminin.

J’en reviens toujours aux arbres, aux nuages de Floride, leur ajoutant ici des maisons à claire-voie, leurs persiennes inclinées rappelant une douceur d’avant la climatisation. Mais au moindre pas de travers, je franchis l’entrée du centre commercial de Duval Street.

Route des keys à vélo
Route des keys à vélo

Banian

Banian house
Banian house

Kapok


J’écris sur mon téléphone avec un clavier Bluetooth commandé en Chine pour 20 $. Je n’ai pas trouvé plus simple comme atelier d’écriture ultraléger pour les voyage, et dans l’idée de randonnées à vélo. Que rêver de mieux ? Pas besoin d’ordi, ou même d’iPad. Un téléphone de toute façon dans ma poche, cent grammes de plus pour ce clavier qui se déplie en trois, avec un touché plus que convenable. Manifeste pour une électronique frugale.

Ma machine à écrire
Ma machine à écrire

Lundi 19, Key West

Visite de la maison d’Hemingway. Impression de violer son intimité comme quand je suis entré dans les tombes des pharaons. Me demande si dans cent ans ma maison sera aussi désuète. D’ailleurs qui prendra soin de la préserver ? Pire, elle risque d’être sous l’eau, tout comme celle d’Hemingway.

Je suis aspiré vers l’endroit où il écrivait, dans le jardin, à l’écart. Un bel espace, simple, une table, une chaise, la machine à écrire, un canapé pour lire et rêver. Plusieurs de ses machines exposées, à mettre à côté de mon portable et de son clavier pliable.

Cette légèreté devrait avoir sur nous le même effet que l’aquarelle pour les peintres. Suis-je capable de trouver l’équivalent littéraire de l’aquarelle ? Quelques touches vite posées, face au sujet, saisies en un éclair définitif.

Je me vois visitant ma propre maison transformée après ma mort en musée. Je n’aimerais pas que mes murs soient défigurés par des affiches ou des bibelots qui n’y étaient pas. Chez Hemingway, je ne suis pas sûr d’être chez lui, mais tout au plus chez une de ses veuves qui aurait tout transformé.


Retour en voiture par la route des Keys. Nous déroulons une bande blanche entre des bleus blondis par les sables, des aigues-marines virant aux turquoises, des verts bouteille se perdant dans l’azur. Nous nous arrêtons aux pieds de l’ancien pont de chemin de fer de Bahia Honda. Une idée de ce que pourrait être la fin de notre civilisation, une route détruite comme on en voit dans les films postapocalyptiques, des iguanes à l’affût dans les buissons, la nature irradiée reprenant le dessus.

Bahia Honda Bridge
Bahia Honda Bridge

Old bridge

Old bridge
Old bridge

Mardi 20, Weston

Hemingway écrit dans une lettre : « The hardest thing in the world to do is to write straight honest prose on human beings. » C’est si difficile que je n’ai jamais essayé. Bien plus facile d’imaginer des affabulations ou de philosopher. Je n’ai même pas envie d’écrire sur les gens, à part sur moi. Même pas sûr d’être honnête dans ce cas.

Mercredi 21, Everglades

Sawgrass
Sawgrass

Grue

Jeudi 22, Weston

Je suis pris dans les engrenages de mon blog. Même du mal à m’en décoller pour faire du vélo. Mais une idée plane, celle d’une femme qui tombe, très belle, avec une tenue griffée, elle a perdu une de ses chaussures, avec son bras gauche elle serre contre elle son sac à main d’où avec sa main droite elle sort un revolver.

Vendredi 23, Weston

Depuis toujours coder me plonge dans un état d’ébriété. Je ne serais pas plus dingue si je me droguais. Je ne dors presque pas, concentré nuit et jour, des idées me traversent, se concurrencent, s’annulent, se détruisent en un big bang mental qui met longtemps à s’apaiser. J’attends la fin de ce processus avec plus impatience que la fin de mon séjour en Floride. Je me trouve loin de mon état de création littéraire, à son opposé, dans un labyrinthe dont j’ai du mal à m’échapper, où je pourrais me perdre et me détruire. Je devine les prémices de la folie, l’emprisonnement mental dans les boucles sans fin. Peut-être que certains auteurs connaissent cette ébullition quand ils écrivent. Chez moi, la littérature est plus sereine, sur un rythme de bureaucrate, travail le matin, détente l’après-midi, et je recommence. Rien de tel avec le code, il me bouffe, s’empare de moi tant que j’ai la force de lui consacrer une seconde de pensée.


Il suffit de coder pour comprendre l’origine du junk DNA. J’écris des fonctions, les abandonnes des années plus tard, mais ne les efface pas, parce que je ne sais pas si elles sont appelées ailleurs. Alors le code grossit de tout un corps inutile jusqu’à ce que, peut-être par erreur, il retrouve une fonction.

Samedi 24, Weston

Matin
Matin

Dimanche 25, Weston

J’en ai terminé avec la remise en forme du blog, la simplification du code, aussi de l’interface, du moins il est plus en accord avec ce que je veux faire : publier mon carnet, des livres, travailler à des séries. Born to Bike ressemblera à un livre, diffusé par chapitre, à lire dans l’ordre chronologique. Impression que ce travail technique a dévoré novembre, que je n’ai pas vécu, ou peu. La technique a toujours cet effet pernicieux sur moi. Je devrais la détester, je n’y arrive pas, pourtant elle me montre son fond pervers. Je ne suis pas sûr que les autres techniciens soient mieux protégés que moi. La technique dévore ses producteurs avant de dévorer ses utilisateurs, dans les deux cas dans l’espoir d’un monde meilleur, d’une vie meilleure. Il ne faut pas hésiter à rire.

Nouvelle version du blog
Nouvelle version du blog

À vélo

À vélo
À vélo

Lundi 26, Weston

Deux cauchemars. Le premier : je suis de retour en France et je ne retrouve plus le chemin de la maison, tout est semblable et différent. Un avant-goût de la démence. Le second, dans la même ligne : nous roulons, une carte anachroniquement déployée sur le parebrise, nous nous sommes trompés de chemin, mais la carte m’empêche de voir la route et la voiture refuse de freiner. Ma première voiture m’a joué ce tour sur une nationale. J’ai dû doubler pour éviter de m’encastrer dans les voitures de devant. Il n’y avait personne en face. Impossible d’oublier cette malchance chanceuse. Elle s’est enterrée au fond de moi, avec d’autres douleurs, autant de mises en garde qui se rappellent à moi durant les absences de ma conscience.


Dans A moveable Feast, Hemingway écrit : « I always worked until I had something done and I always stopped when I knew what was going to happen next. That way I could be sure of going on the next day. (…) Going down the stairs when you had worked well, and that needed luck as well as discipline, was a wonderful feeling and I was free then to walk anywhere in Paris. » Même méthode pour moi, même sentiment quand avant d’aller déjeuner j’ai bien travaillé et que je peux passer le reste de la journée à penser à autre chose.


Hier matin, au nord-est de Weston, une voiture s’est jetée par-derrière sur un peloton de quatorze cyclistes, tuant une femme de 53 ans, envoyant cinq de ses amis à l’hôpital. La conductrice était en train de texter. Une pétition vient d’être lancée pour exiger une plus dure pénalisation de l’usage des portables au volant. Quand j’ai roulé vers Key West, un SMS aurait pu me décapiter ou m’envoyer plonger dans la mer du haut de Seven Miles Bridge. Raison de plus pour m’en tenir à la règle de JP : pas de route, même pas les pistes cyclables délimitées à la peinture.

Mardi 27, Weston

Je retrouve JP à la porte nord de Savanna pour un périple sur les levees. Il m’annonce la mort d’un second cycliste suite à l’accident de dimanche. Il est furieux. Un jour, un camion a foncé sur lui. « Le chauffeur regardait une vidéo sur sa tablette. Je me suis collé à la barrière de sécurité, le camion a même roulé dans l’herbe. Si je n’avais pas été à contre sens, je ne l’aurais pas vu venir. En Floride, les conducteurs ne respectent pas les cyclistes. »

Une fois hors de la ville, nous fonçons sous des nuages bas, poussés par une brise de nord, en direction d’une ligne ambrée entre ciel et terre. Il ne fait que 18°C. Après l’entrée du parc naturel, nous ralentissons. JP me raconte ses vacances de Thanksgiving dans le Tennessee où il a ressorti un fusil japonais récupéré par son grand-père sur le front asiatique durant la Seconde Guerre mondiale. « Cette arme n’avait pas tiré depuis 70 ans. » JP ne l’a utilisée qu’une fois, elle lui a défoncé l’épaule. « J’ai du mal à comprendre comment s’en sortaient les minuscules soldats japonais. »

Au retour, nous nous arrêtons pour assister au coucher de soleil. Sous la passerelle où nous nous tenons côte à côte, une bestiole s’agite, provoquant des gargouillis inquiétants. Nous clignons des yeux. Le soleil plonge sous une bande violette, envoyant une teinte rouge vers le ciel trop clair pour s’embraser. Le vent tombe, plus aucun bruit dans les marais. Les animaux diurnes se terrent et les nocturnes se préparent à régner sur le monde.

Mercredi 28, Weston

Ciel limpide ce matin, petit vent du nord vivifiant. La couleur de l’air me téléporte dans le Midi. Je peux donc être chez moi pour peu que température et texture de l’atmosphère s’accordent. En voyage, je suis souvent surpris de respirer avec la même facilité que chez moi. Parfois, j’oublie où je suis et me dis que partout se ressemble. Sentiment de petitesse.

Vendredi 30, Weston

Gilets jaunes, prix littéraires, je perçois des échos étouffés de la France, sans rien y comprendre, notamment aux gilets jaunes, et même pas envie, cette vague manque de puissante pour arriver jusqu’ici alors que d’autres, plus internationales et universelles, y soufflent avec force, comme les préoccupations climatiques, l’édition génétique, la conquête spatiale. L’éloignement a du bon, il me coupe du bruit local sans me connecter à une autre localité où je ne m’attarderai pas. Je m’enracine d’une autre façon. J’imagine des parcours sur les levees avec JP. Nous avons décidé d’explorer la Big Cypress Preserve, un immense territoire inondé en été et qui s’assèche en hiver. J’espère ne plus jamais être une girouette affolée par les vents médiatiques.


L’auteur qui dicte ses textes a quelque chose à dire. Moi, j’écris pour penser, pour fabriquer quelque chose que je n’ai pas encore à dire.