Thierry Crouzet

Les editeurs genrent les auteurs

Moi, par exemple. Je suis supposé être un auteur technologique, sous prétexte que j’ai publié des livres de vulgarisation au tournant du siècle, puis Le peuple des connecteurs en 2006. Que cet essai soit avant tout politique, tout comme Le cinquième pouvoir, ça n’a rien changé. J’avais beaucoup vendu de livres technologiques, j’étais un auteur technologique. En plus, je publie en ligne, c’est de la techno ça le Net, je suis encore un auteur technologique, même quand j’écris au sujet de la littérature, aussi quelle idée de publier La mécanique du texte.

En vérité, si je devais être classé dans un genre, ce serait dans la science-fiction. La quatrième théorie est de la pure SF, avec cyborg, IA, ordinateur quantique, une société d’hommes et de femmes différents qui s’organisent différemment, ma version de À la poursuite des Slans, un des romans de SF qui m’a marqué quand j’étais ado.

La tune dans le caniveau, c’est une novella de SF politique sur fond d’impression 3D et de revenue de base dans un Paris en insurrection. Résistants a beau donner la parole à des scientifiques bien vivants, c’est encore de la SF, avec des vampires propagateurs de bactéries mortelles.

NE MANQUEZ AUCUN ARTICLE

Quand on me demande « Si je ne dois lire qu’un de tes livres, c’est lequel ? », je ne réponds pas J’ai débranché, avec lequel j’ai eu une presse faramineuse, ou Le geste qui sauve, qui en est bientôt à dix-huit traductions, mais One Minute, mon texte préféré, mon texte le plus littéraire, mon texte le plus SF aussi, puisqu’il y est question d’un contact extra-terrestre.

Mais non, je ne suis pas considéré comme un auteur de SF, je ne suis jamais invité dans les conventions de SF, sauf par mon ami Jean-Hugues Villacampa à imaJin’ère à Angers, tout ça parce que je n’ai jamais était édité par des éditeurs de SF, mais le plus souvent par des éditeurs généralistes comme Fayard ou Bourin, voire Bragelone qui s’est évertué à me classer en polar.

Je ne publie pas ce billet pour me plaindre, pour réclamer des invitations, mais pour dire combien il est dommage qu’un genre se définisse par sa branche commerciale plutôt que par les textes eux-mêmes, indifféremment de la couleur et du style de leur couverture. Ce processus implique que les auteurs se spécialisent, et les lecteurs aussi, ce qui interdit la fécondation transgenre, l’invention de nouvelles espèces hybrides et dérangeantes, qui tout de suite sont montrées du doigt parce qu’elles n’atterrissent dans aucun rayonnage.

Je m’écris ce billet à moi-même comme cadeau de Noël, pour m’inciter à continuer à faire seulement ce que je veux, dans la direction que je veux, même si parfois je sens qu’il serait plus simple de rejoindre une église avec pignon sur rue.

PS : Une pensée pour mon ami Ayerdhal, disparu trop tôt, qui avait écrit un beau texte autobiographique de littérature blanche et que Marion Mazauric avait refusé de publier à l’époque.