Thierry Crouzet

Samedi 1er, Weston

Je relis et relis mon journal de novembre, et le coupe et le recoupe, je pourrais le réduire jusqu’à ce qu’il n’en reste rien.

Dimanche 2, Weston

Nous échangeons des photos avec la famille à Nancy. Tout le monde emmitouflé alors que nous sommes à nouveau en tenue estivale après trois jours automnaux. Sensation d’échapper à notre réalité ordinaire.


Je lis un article d’André Gunthert sur les Gilets jaunes, qui en recoupe d’autres parcourus en diagonale. Nous avons un bel exemple de mouvement décentralisé, sans idéologie pré-établie, sans porte-parole, sans revendication unifiée. Gunthert explique l’impuissance des médias à traiter d’un tel phénomène comme je l’ai fait dans Le cinquième pouvoir en 2007, puis dans Ya Basta en 2011, et dans bien des articles sur mon blog. Tout système centralisé, notamment médiatique, n’a aucun moyen d’appréhender la décentralisation. Faute de porte-parole, faute de héros, il ne sait quoi raconter. L’État policier lui aussi est démuni. Sa tactique pour combattre ce mouvement sera de le recentraliser, de trouver des porte-parole, des responsables, de lui coller une idéologie. Pour le fond de l’affaire, je n’ai aucune opinion, je suis bien trop loin de la France en ce moment.

MON NOUVEAU ROMAN

NE MANQUEZ AUCUN ARTICLE


Dans son carnet, Valéry Bonneau s’inquiète au sujet d’une de mes notes : « Il faut savoir être méchant avec soi-même et avec les autres, surtout méchant avec ses amis, parce l’amour qu’on leur porte exige de nous la franchise. » Par « Méchant », j’entends sans complaisance, sans hypocrisie. Oui, je ne me pardonne pas mes faiblesses, même si je n’ai pas d’autre choix que les accepter a posteriori. Être méchant avec moi-même, c’est me forcer à travailler même quand l’envie me manque, m’y tenir jusqu’à ce que le plaisir arrive, parce qu’il arrive toujours, ou alors j’aurais basculé dans le masochisme, et là il s’agirait de perversion plus que de méchanceté. Être méchant, c’est jeter un texte, tout recommencer, c’est accepter ma propre médiocrité. Sans cette forme de méchanceté, je n’ai aucune chance de me dépasser.

Je ne suis pas méchant avec moi-même ou avec mes amis pour nous nuire, mais pour oser la critique quand elle me paraît nécessaire, dans un monde où on dit trop peu ce qu’on pense parce que cela ne rapporte pas. Cette méchanceté est une exigence. On m’a souvent fait mal en me disant des vérités difficiles, mais j’ai écouté quoiqu’en dise Isa. Je suis méchant comme un entraîneur sportif qui demande encore un effort alors qu’on est persuadé d’avoir atteint sa limite. Je suis méchant quand j’écoute les « méchancetés » des autres alors que je pourrais faire la sourde oreille en me persuadant qu’ils sont pervers, haineux, jaloux.

Sans doute qu’il est possible de vivre sans cette forme méchanceté, mais je doute alors qu’on ait une chance d’approcher de sa limite. Même à vélo, il faut accepter de pousser plus loin, de se faire mal, pour ouvrir de nouvelles portes. Ma méchanceté n’est qu’une façon de me sortir de ma zone de confort ou d’en faire sortir ceux que j’aime. Je pourrais me taire, être indifférent, alors je serais méchant pour de bon.

Ma méchanceté n’est que de la bienveillance, j’espère.


Avec nos copains français de Savanna, nous roulons jusqu’à la levee située derrière chez nous dont JP m’a montrée l’entrée secrète, un endroit non officiel, où nous ne croisons jamais personne, alors qu’immédiatement nous retrouvons la nature.

Mardi 4, Weston

Belle rando VTT avec JP dans la Big Cypress Preserve (que je raconte dans le chapitre 3 de Born to Bike). En route, j’interroge JP sur sa famille. « Pour un Vénézuelien, Neal, c’est un nom très américain. » Il m’explique que son père est à demi américain, d’ascendance irlandaise. Son ancêtre s’appelait O’Neil. Comme il avait des dettes en Europe, il a supprimé le O de son nom pour ne pas être retrouvé. Je lui demande quel prénom se cache sous JP. « Jean-Paul, mon arrière-grand-mère était Française. Elle a immigré au Venezuela après la Seconde Guerre mondiale. » Avec ma lignée purement franchouillarde, et depuis des générations ancrées dans le Midi, je suis peu original.

Big Cypress
Big Cypress

Jeudi 6, Weston

Hier, Isa me dit « Tu va mieux, tu t’énerves à nouveau. » Elle a peut-être raison. J’ai bouclé ma nouvelle au sujet de la femme qui tombe et ce matin j’ai écrit un deuxième chapitre de Bon to Bike, ayant en tête les deux suivants.


Une mode qui n’est pas arrivée en France : à Noël, les Floridiens décorent leur voiture, collant à leur fenêtre des bois de rêne en peluche ou des moustaches à leurs capots.

Vendredi 7, Weston

Les gilets jaunes, c’est le cinquième pouvoir à l’envers. En 2006, j’imaginais qu’il changerait la société, mais douze ans plus tard il se met en place pour la contester, et le résultat sera d’en renforcer les travers en stimulant son système immunitaire.

Pourquoi cette évolution négative ? Il faut l’imputer aux réseaux sociaux centralisés, à Facebook, à Twitter, à YouTube, sur lesquels pour se faire entendre on doit user de la surenchère médiatique, de l’exagération, de l’esbroufe, rien finalement qui ne peut prendre le temps nécessaire à la construction.

Un cinquième pouvoir positif, rénovateur, un pouvoir au sens politique, ne peut être envisagé qu’en s’appuyant sur une architecture décentralisée. Le mouvement des gilets jaunes ne fait que nous donner l’illusion de cette décentralisation puisqu’il s’organise essentiellement à travers des outils centralisés, qui mécaniquement unifient, puis uniformisent par leurs algorithmes de sélection et la nécessité de se jouer d’eux. Plus il y a d’explosions, plus il y a des violences, mieux cela se voit sur Facebook, exactement comme sur les médias traditionnels qui fonctionnent suivant la même logique. Facebook appelle la violence parce que Facebook appelle la visibilité. Facebook est un média comme un autre.


Pourquoi ai-je publié la note précédente sur Facebook ? Peut-être parce que j’ai beaucoup réfléchi à ces questions par le passé, parce qu’il se joue quelque chose que j’ai annoncé d’une certaine façon, même si c’est de travers. Aussi pour dire aux copains que je pense encore.

J’échange avec eux. Hubert me force à préciser, insistant sur le fait que les médias classiques aussi poussent à la surenchère. Je précise : « La perversité de Facebook : c’est un média classique et une plateforme d’organisation qui donne un avantage à celui qui est le plus visible, donc fait gagner son point de vue, et implique une forme de rivalité. » Facebook est une sorte de jeu télévisé où le vainqueur entraîne tout le monde dans son délire.

Puis des inconnus débarquent, ça part en vrille. Tout que je déteste. Des gens balancent des idées à l’emporte-pièce. Un exemple : « Ce n’est pas l’outil qui est responsable de ce qui se passe. » Avec derrière peut-être la conviction que les gilets jaunes ont décidé de leur destin. Je réponds à ces personnes, mais elles refusent d’argumenter, alors même que je ne juge pas les gilets jaunes, je ne fais que décrire ce que je perçois depuis la Floride, c’est-à-dire pas grand-chose.


Sortie solo avec ne nouveaux pneus, plus larges, plus légers plus confortables. Je file sur les levees. Au retour, un bruit du côté de ma roue arrière où s’est plantée une vis placo. Mais qu’est-ce qui m’a pris ? J’ai enlevé cette vis et bien sûr j’ai immédiatement crevé, bousillant mon tout nouveau pneu.

Ciel de Floride
Ciel de Floride
Ciel de Floride
Ciel de Floride

Avec Isa, nous assistons à la tombée de la nuit sur la levee secrète. L’air est ni chaud, ni froid, juste délicieux, à peine trop limpide pour que le ciel s’embrase. Il se contente de rougir comme le dernier brandon d’une belle flambée.

Samedi 8, Weston

Les réseaux sociaux sont des médias qui mettent autant en valeur les groupes que les individus, alors que les médias classiques ne mettent en évidence que les groupes et les héros. Sur les réseaux sociaux, tout le monde peut prétendre devenir héros, donc beaucoup usent de la surenchère pour attirer l’attention. Les réseaux sociaux sont des amplificateurs de ce qui fait le plus de bruit, tout en suggérant à chacun de nous de faire du bruit.


Prétendre que Facebook n’est seulement qu’un média, c’est comme dire que l’Histoire s’est arrêtée. Tenter de comprendre ce phénomène, c’est à coup sûr se tromper, mais ne pas tenter de le faire revient à fermer les yeux sur les véritables enjeux contemporains.


Fadhila Brahimi me propose de fêter en 2019 les 15 ans du Web 2.0. Je lui réponds que nous devrions plutôt pleurer.


Sur Twitter circule une magique photo d’un lever de soleil sur mars avec la légende « We are the first human beings to see a Mars sunset. It’s quite a thought. » Cette petite phrase me fait plus rêver que les gilets jaunes.

Toujours l'été
Toujours l'été

Dimanche 9, Weston

Sortie vélo qui se termine sous une pluie chaude. Même pas désagréable. Je ne voyais plus rien et le paysage me paraissait nouveau, la Floride renouvelée.


J’apprends que ESJ de Lille fait lire La mécanique du texte à ses étudiants. Je ne suis même plus subversif.

Lundi 10, Weston

Valérie Hernandez lance Lokko.fr, un webzine montpelliérain. Elle m’a posé quelques questions.

— Les Gilets jaunes, avez-vous écrit sur Facebook : un bel exemple de mouvement décentralisé, sans idéologie pré-établie, sans porte-parole, sans revendication unifiée. Même vu de loin, vous y croyez ?

— D’une manière générale, et pas seulement parce que je suis en Floride en ce moment, je ne ne consomme pas de média, et pratiquement pas de réseaux sociaux. Je capte ce qui émerge et là, du moins au début, quand j’ai publié mon commentaire, je n’entendais que des voix discordantes. La prise de parole ne semblait pas organisée. Chacun parlait pour soi. Il me semble que le pouvoir a eu l’intelligence de tout recentrer. J’ai vu émerger des porte-parole et des slogans : faire tomber Macron. Les Gilets Jaunes étaient en train de devenir un mouvement comme un autre.

— C’est quoi l’auto-organisation sinon l’absence de porte-parole ?

— L’exemple le plus simple, c’est les oiseaux qui volent en flotte. Ils n’ont pas de chef, mais pourtant ils font preuve d’intelligence collective. Une structure sociale auto-organisée n’est pas dirigée, mais elle fait preuve d’intelligence, elle peut contester et surtout elle peut construire. Une telle structure est théoriquement plus intelligente qu’une structure centralisée dont l’intelligence est limitée part celle de ses élites. Nous avons besoin de telles structures pour régler les problèmes complexes comme le réchauffement climatique. Voilà pourquoi je m’excite dès que je vois un mouvement qui y ressemble, quel que soit son objectif d’ailleurs.

— Comment analysez-vous le rôle des réseaux sociaux dans ce mouvement ? Dans « Ya basta », vous écrivez que ce sont les hackers qui changeront la société.

— Pour s’auto-organiser, les oiseaux ont besoin de se voir. Nous autres, nous devons communiquer sans passer par des instances de contrôle qui filtreraient nos échanges. Les réseaux sociaux sont censés avoir cette fonction. Je dis bien censés, car comme ils sont aujourd’hui centralisés, rien n’empêche leurs actionnaires d’influencer nos échanges, ce qu’ils font, leur but étant de nous fidéliser à leurs services, de faire en sorte que nous restions chez eux plutôt qu’aller ailleurs, du coup certaines informations populaires, voire populistes, sont automatiquement mises en avant. Les hackers sont vitaux, car d’un côté ils dénoncent ces stratégies commerciales, d’un autre, ils mettent en place des alternatives décentralisées, sans lesquelles toute auto-organisation sera de courte durée.

— La France n’est-elle pas en train d’inventer la blockchain politique ?

— Une blockchain est une base de données décentralisées. Une blockchain politique reviendrait à créer un réservoir d’idées qui serait alimenté de toutes parts pour former un grand livre sans cesse mis à jour. On n’y est pas. On n’a même pas de début du commencement d’un code, sauf peut-être avec Duniter qui s’attaque au problème de la monnaie.

— Vous avez ajouté un chapitre à « Ya Basta » sur le « winner-take-all », un phénomène, dîtes-vous, qui vous fait de plus en plus peur ? Pourquoi ?

— Chaque fois qu’un mouvement politique auto-organisé émerge, comme #NuitDebout en 2016, je relis ce livre, je le lisse, ajoute de petites choses. Cette fois, il me paraissait important de redire que les structures auto-organisées ne sont pas la panacée. Le Web était auto-organisé au début, il ne l’est plus depuis que GAFAM ont pris le pouvoir. Tout système auto-organisé peut se recentraliser si on laisse des acteurs accumuler plus de liens que les autres dans le réseau social, c’est-à-dire plus de pouvoir. Un porte-parole, c’est déjà quelqu’un qui prend un avantage, qui devient plus visible. Quand l’écart entre les visibles et les invisibles se creusent, on retrouve une société très hiérarchisée, donc une société impuissante face aux problèmes complexes. Nous devons réussir à franchir cette limite de la complexité, donc nous devons réussir à nous auto-organiser sans que tout de suite nos mouvements se recentralisent, nous devons vaincre cette loi du winner-take-all qui dit que celui qui commence à prendre un avantage va dévorer tout le gâteau. Mais j’ai peur, parce que chaque fois ça foire, comme si cette loi était plus forte que nous, ce qui serait de mauvais augure.

Mardi 12, Weston

Sortie vélo avec JP par un temps méridional d’hiver, ciel bleu limpide, brise, fraîcheur. Les Everglades ne m’ont jamais paru aussi savoureux. Petite déception : JP voulait organiser dimanche une belle rando dans un nouveau coin, mais la plupart de ses amis ont la trouille, parce qu’ils n’y sont jamais allés, raison de plus pour moi d’écrire Born to Bike.

Jeudi 14, Weston

Une loutre traverse la levee devant JP et moi, puis c’est un coyote qui gambade au loin avant de disparaître entre les roseaux. Je commence à prendre cette Floride comme elle est. Je m’y nourris de tout ce que je trouve. Quand mes copains cyclistes refusent l’aventure, je replonge sur les cartes pour tenter de les convaincre. Je ne peux pas passer en force, changer leur habitude du jour au lendemain.

Nous nous sommes arrêtés à Marc’s Fish Camp, sous le le panneau since 1938. JP a salué son amie Rose, puis son père, qui a eu du mal à le reconnaître. Un homme gris, d’un âge indistinct, en tong, avec des pieds presque rouges, une perfusion dans le bras droit, alimenté par un cathéter connecté à un sac porté en bandoulière. JP m’a expliqué que dans les années 1970, ce gars était un contrebandier.

Avant la sortie du jour, j’ai lu un bel article sur La lettre à un jeune ariste de Hermann Hesse, lettre que j’ai lu quand j’étais jeune, article qui m’a mis dans un état d’esprit positif, même si j’allais traîner mes roues sur des chemins maintenant plus que familier. Une citation de Joan Didion débute cet article, avec une référence à la nécessaire volonté de prendre la responsabilité de sa vie, une injonction plus que jamais nécessaire. J’ai trop longtemps accusé la Floride comme d’autres accusent le gouvernement. C’est pratique de chercher des boucs émissaires.

Hermann Hesse écrit : « (…) you will surely realize, in your present loneliness and despair, that this time you must not look to external, official sources, to Bibles, pulpits, or thrones, for enlightenment. Nor to me. You can find it only in yourself. (…) Search where you may, no prophet or teacher can relieve you of the need to look within… »

Salut toi
Salut toi

Vendredi 15, Weston

De l’article sur Hermann Hesse, j’ai sauté à un autre sur Emerson. Emerson m’a toujours séduit, même si un peu trop exalté pour moi. Je lis Expérience. De beaux morceaux de sagesse : « Il y a toujours des couchers de soleil et toujours des génies, mais il y a peu d’heures assez sereines pour que nous puissions savourer la nature et critiquer les poèmes. » Rien que je ne sache déjà, mais me l’entendre répéter m’incite à la quête des heures savoureuses. Il dit plus loin : « C’est le mouvement qui fait la santé du corps et c’est la variété et la facilité des associations d’idées qui rendent l’esprit bien portant. » Comme Rousseau, il aurait pu ajouter que le mouvement du corps entraîne le mouvement des idées. Il a un petit côté stoïcien : « Cinq minutes d’aujourd’hui valent cinq minutes dans mille ans. (…) Notre seul lest est notre respect pour l’heure présente. (…) acceptant nos compagnons du moment et les circonstances présente, même si elles sont modestes et haïssables… » Difficile de le suivre sur ce terrain. La femme battue devrait donc accepter son sort ? Non, pas plus que moi je dois accepter la Floride quand elle me déplaît.


Emerson évoque un petit chat jouant avec sa queue. Un chat du XIXe siècle ! J’ai du mal à l’imaginer, à le croire aussi vivant que le chat d’aujourd’hui. J’ai la sensation que tout ce qui est passé est différent et que tout ce qui sera demain sera semblable à aujourd’hui. L’univers se résume pour moi au présent. L’homme que j’étais hier n’est pas moi. Peut-être ai-je regardé trop de vieilles photos et trop de vieux tableaux. Ils colorent mon idée du passé.


Emerson parle de la nécessité de « trouver l’axe solide de notre vie » cela après quelques hésitations. « La sagesse nous enseigne à distinguer avant tout ce que nous avons en propre de ce qui est à d’autres. » J’ai trop écrit des choses qui n’étaient pas de moi, j’ai fait trop de choses qui n’étaient pas les miennes.

Samedi 16, Weston

Je veux acheter des bouquins français sur le vélo, mais ils sont indisponibles en version électronique, alors je les cherche sur amazon.com pour les commander en papier et me les faire livrer en Floride. Stupeur : je les trouve en version Kindle, des versions réservées au marché international, mais ni plus ni moins censurées en France. (PS : En lisant ces lignes, François Bon trouve ça étrange et vérifie : le livre de Paul Fournel est bien dispo en France, mais je ne le vois pas dispo quand j’accède à Amazon France avec une IP US — ce flicage d’Internet est détestable.)

Dispo uniquement à l'étranger
Dispo uniquement à l'étranger

Comment on peut tout comprendre de travers. Chapô de mon interview sur lokko.fr : « Ce spécialiste du numérique se montre sceptique sur la capacité des réseaux sociaux à porter de vraies révolutions. » Comme si Twitter ou Facebook étaient tous les réseaux sociaux, les seuls réseaux sociaux.


« C’est tout de même assez dingue qu’un mouvement contre un gouvernement centralisateur, autocrate, capitaliste… s’organise grâce à un outil encore plus centralisateur, encore plus autocrate, qui domine la planète capitaliste avec nonchalance et mépris. Les Gilets Jaunes ne font que renforcer le véritable pouvoir contre lequel demain nous allons devoir nous lever. »

Je poste cette remarque sur Facebook, comme une expérience sociologique, tout de suite des trolls me tombent dessus et me bombardent d’attaques ad hominem. Je ne parle que de méthode d’organisation, de structure, je n’ai jamais dit que j’étais pour ou contre les Gilets Jaunes, je me contente de mettre en évidence les limites de Facebook pour organiser une contestation, ce qui suffit à m’attirer les foudres. Je ne dis rien d’autre que « Lavez-vous les mains en sortant des toilettes sinon vous risquez d’attraper une gastro. »

On me traite de tous les noms d’oiseaux parce que j’émets des doutes sur la méthode, donc sur la durabilité du mouvement, on me critique de réfléchir. Un mouvement qui fait taire la raison peut-il aller loin ? Oui, très loin dans l’horreur. J’ai sous les yeux des gens qui se laissent entraîner par l’énergie collective. J’ai vraiment la trouille de toucher ça du doigt.

Une énergie négative est en train de s’accumuler. Elle finira par faire exploser le barrage et plus aucune décence commune ne sera respectée. Nous y allons tout droit. Pas cette fois, peut-être pas la suivante, mais ça monte et que pouvons nous faire pour faire retomber la pression ? Du vélo peut-être ? J’en suis réduit là. Avec le devoir de me tenir à distance des réseaux sociaux centralisés où l’énergie négative s’amplifie tous les jours.

Dimanche 17, Weston

Je peste durant les 25 premiers kilomètres de la sortie du jour. Ils roulent jusqu’à se détruire, puis s’arrêtent à la barrière de Loxahatchee. Je l’enjambe, seul un grand Argentin me suit, les autres font demi-tour. Quand je veux parler à l’Argentin, il ne m’entend pas parce qu’il pédale en musique. À chaque sortie avec les Floriens, je trouve une nouvelle raison d’écrire Born to Bike. Aucun esprit de groupe. Alors qu’on roulait à 30 km/h et que certains serraient les dents, un imbécile prend la tête et accélère. Je ne sais pas ce que cherchent ces gars. Une fois débarrassé d’eux, je savoure une lumière aux teintes or dans la brume qui se dissipe peu à peu au-dessus des marais. La bête du jour : un sanglier (a wild boar).

Everglades
Everglades
Everglades
Everglades
Parkland
Parkland

Lundi 18, Weston

Au sens médical, il n’y a pas d’addiction aux réseaux sociaux, mais leurs promoteurs font tout pour nous garder en ligne, induisant des comportements de type addictif. Ils se battent pour notre présence (difficile d’appeler ça autrement que le nouvel opium du peuple, surtout quand le peuple arrive à se persuader qu’il se révolte grâce à cet opium, oui, dans ses rêves d’opiomane).

En revanche, l’addiction aux jeux est avérée. Et les nouveaux jeux vidéo renforcent l’addiction en s’adjoignant des fonctions sociales. Le cocktail est détonant. Je ne sais pas comment protéger mes fils sinon en leur expliquant les mécanismes encore et encore. La censure serait la pire des solutions.


À Key West, j’ai acheté Write Like Hemingway, un bon livre pour accompagner un atelier d’écriture. J’y lis aujourd’hui : « Democracy may be fine in politics. But in the pages of a short story or a novel, there is often a clear hierarchy among characters. » Voilà contre quoi j’ai cherché à me battre dans One Minute et dans les deux nouvelles écrites ces dernières semaines. Je refuse ce principe de hiérarchie. Le roman moderne doit être horizontal comme La fin de l’homme rouge de Svetlana Aleksievitch.

Mardi 19, Weston

Illusion de nature
Illusion de nature
Illusion de nature
Illusion de nature
Illusion de nature
Illusion de nature
Illusion de nature
Illusion de nature
Illusion de nature
Illusion de nature

Jeudi 20, Weston

Je viens de passer 6 heures sur le vélo, mais je n’ai roulé que 4 heures 30, parce que j’ai pris des photos, regardé des kite surfeurs, aussi parce qu’en ville on doit sans cesse s’arrêter aux croisements et je n’ai fait que de la ville, 105 kilomètres sans le moindre centimètre carré de nature.

Isa avait un rendez-vous à Coconut Grove et elle m’a lâché là, je suis remonté seul jusqu’à Weston : petit détour par l’île de Key Biscayne, Miami Downtown, Miami Beach, direction nord le long de l’océan, avant de bifurquer vers l’ouest, avec le vent dans le nez, puis le nord à nouveau.

Tant que j’étais à Miami, l’océan me faisait sourire. Sa lumière éclaboussait le ciel même quand je ne le voyais pas. Sur le pont de Key Biscayne, j’ai plongé dans un intense bleu vaporeux comme j’en déguste à Balaruc en été.

Au cœur de Miami, les buildings dessinaient des hachures noir bleu. Les terrasses étaient bondées, les plages aussi. Les kites surfeurs s’envolaient autour de bosses invisibles. Je suis resté à les regarder à l’ombre d’une cabane de plage orange et jaune.

Ces cabanes sont extraordinaires sous le soleil. Toutes différentes, toutes peintes de couleurs différentes. Depuis le chemin cyclable, elles crachent leurs flammes au-dessus du premier rideau de végétation, troué de sentes pour atteindre l’océan.

Légèreté oblige, je n’avais que mon téléphone pour les photographier. Il y a une belle série à faire par une de ces belles journées d’hiver où le soleil s’incline pour grandir ces cabanes qu’il écrase en été.

Dès que j’ai quitté l’océan, je suis entré dans un autre monde. La lumière a tout de suite changé, des nuages ont commencé à s’accumuler, et puis des habitations et des habitations, rejetées loin en retrait de la zone agréable à vivre, m’ont crié l’inégalité évidente de notre société.

Je me suis enfoncé loin dans ce monde, longeant un canal, une levee, réussissant à m’en tenir à distance, puis le croisant, traversant des parkings, remontant des trottoirs infinis parce pas question de rouler sur l’asphalte peuplé de malades qui ne savent même pas ce qu’est un passage piéton, qui s’y arrêtent dessus, vous klaxonnent quand vous passez devant leur capot alors qu’ils croient que les feux vont leur donner le droit de vous écraser.

J’ai basculé de l’exaltation marine au dégoût de la banlieue, ne retrouvant un peu de paix qu’à l’approche de Weston, peut-être la moins pire des banlieues, parce que proprette, aux larges avenues et tout aussi larges trottoirs de béton, tenus à l’écart des routes par des pelouses et souvent des haies luxuriantes.

La zone urbaine de Miami est une langue blanche, large d’une trentaine de kilomètres, entre l’océan et les Everglades, où je ne cesse ne me noyer, d’où je ne peux m’échapper, sinon à lécher ses flancs du côté marin ou du côté des levees. J’ai roulé quasi droit durant plus de 100 km sans quitter la ville. Cette géographie est une abomination. Un temple dressé en l’honneur de la voiture.

Miami on asphalt
Miami on asphalt
Cabane de plage
Cabane de plage
Cabane de plage
Cabane de plage
Cabane de plage
Cabane de plage
Le bout de Miami Beach
Le bout de Miami Beach
Le bout de Miami Beach
Le bout de Miami Beach

Samedi 22, Cape Canaveral

Après trois heures d’une route monotone, sans rien pour stimuler le regard, nous arrivons au space center, avec Tim qui porte sur ses épaules tout le poids du monde. Nous commençons par dire bonjour à Atlantis. J’ai un frisson quand je la vois, avec ses briques isolantes, autant de morceaux de sparadrap gazeux. Je suis comme dans la pyramide de Kéops ou comme au cœur du capteur Alpha du CERN, admiratif de notre génie. Tout le reste au space center est kitsch, trop mis en scène, avec la queue partout, plus d’une heure pour prendre le bus jusqu’au pas de lancement Apollo. Alors nous regardons un film en 3D qui m’endort aussitôt. Isa me réveille. On fonce jusqu’au bus, plus personne dans la queue, pour cause c’est la fermeture. On passe sous les barrières, réussit à embarquer. On se retrouve avec une armée de téléphones portables tendus vers l’horizon. Beurk. Le soir nous dégotons un superbe resto thaï, notre meilleur resto depuis que nous sommes en Floride. Tim a enfin le sourire.

Fusée Saturne
Fusée Saturne

Dimanche 23, Cape Canaveral

Coup de chance. Ce matin, une Falcon 9 de Space X lance le premier satellite GPS de troisième génération, après trois jours de retard. Nous voilà au bord de la plage sur la Banana River. Ignition à 8:51. La fusée décolle en silence, une dent blanche au-dessus d’une flamme vibrante sur fond de ciel limpide. Plus personne ne parle. Une vingtaine de secondes plus tard, la déflagration nous arrive.

Quand nous le voulons, nous construisons des choses grandioses. Et des horreurs, comme les studios Universal, où il faut payer plus de cent dollars par personne pour entrer, après une heure de queue et où on vous explique que si vous ne voulez pas faire trois heures de queue pour la moindre attraction, vous devez payer le double. On fuit, les enfants sont les premiers dégoûtés.

Nous restons sur le trait lumineux de la Falcon 9. Plutôt que de rentrer tout droit vers Weston, nous prenons la 441 en direction du lac Okeechobee. Nous plongeons dans la campagne, entre les ranches et les forêts, entre les champs et les troupeaux. Longtemps caché par une digue haute d’une dizaine de mètres, que nous finissons par escalader, le lac est immense, une mer intérieure dont nous ne voyons pas la rive opposée. Pas question de se baigner : pollution au phosphore, l’eau rougeâtre.

Space X
Space X
Space X
Space X
Lac Okeechobee
Lac Okeechobee
Lac Okeechobee
Lac Okeechobee

Lundi 24, Weston

Marcher au milieu de la foule, puis attaquer une montée, se retrouver presque seul, puis partir sur une crête en espérant que tout au bout il y a un moyen de descendre sans se rompre le cou. Comment créer sans cette prise de risque ?

Mardi 25, Weston

Il m’arrive souvent de suivre des séquences GoPro de cyclistes, de suivre avec eux leurs chemins, surtout quand ils sont en montagne. Quand je roule, je m’arrête parfois pour photographier, mais c’est fastidieux, j’ai souvent envie d’avoir une GoPro pour capturer, pour dire une pensée, sans perdre le rythme. Un peu peur de ce que tout cela impliquerait pour mon travail d’écriture, il s’agirait d’une autre écriture, il faudrait alors qu’elle soit simple, avec le moins de montage possible, juste des coupes, pas de musique, le bruit ambiant.

Holiday Park
Holiday Park

Mercredi 26, Weston

J’ai acheté quatre livres sur le vélo, deux en français, deux en anglais, les deux en français me tombent des mains : construits sur le même principe, vaguement souvenir, vaguement spirituel, vaguement poétique, et pas d’histoire, rien pour m’amener sur la route. Ce refus de la narration est un mal français dont nous devons nous soigner. Si un jour je transforme mon expérience Born to Bike en livre, je devrais raconter une histoire, qu’elle me tienne du début à la fin, que même les non-cyclistes voyagent en me lisant.


Nous achetons nos billets pour rentrer en France. Le 7 juin. Nous approchons peu à peu du mitan de notre année floridienne.


Nous allons au cinéma à Miami, au Tower dont la façade art déco m’avait tapé dans l’œil lors de notre visite de Little Havana, un quartier que j’avais détesté. Y revenir ne me fait pas changer d’avis. Dans les restaurants, personne ne parle anglais. Les serveurs ne font aucun effort, marquant la césure linguistique qui déchire la Floride du sud. Deux fois nous sortons sans commander. Nous ne mangeons même pas. Shopliters ne me fait pas passer la pilule. La palme d’or 1998 est stout simplement prétentieuse, manipulatrice, méprisante pour le spectateur, d’une esthétique antoninienne mal digérée. Je pousse Isa dehors après moins d’une heure.

Jeudi 27, Weston

J’ai commencé mon carnet de décembre par évoquer la nécessité d’être méchant. Aujourd’hui j’ai été méchant avec moi-même. Je suis parti pour une boucle de 95 km dans un secteur des Everglades que je ne connaissais pas, en prenant garde d’avoir le vent plutôt favorable lors du retour. Le terrain a beau être plat, il peut surprendre. Une énorme station de pompage m’a barré le passage au bout de 55 km, et pas d’autres choix que de rebrousser chemin avec un vent odieux dans le nez. Plusieurs fois, j’ai dû m’arrêter, plus d’eau, plus rien à manger, plus de jambes. J’ai serré les dents, j’ai continué, je n’avais pas d’autres choix, mais jamais je n’ai maudit mon vélo ni ma décision de rouler dans ce coin sans intérêt. Chacune de mes sorties à un caractère initiatique.

Vendredi 28, Weston

Puisque les cyclistes autour de moi à Weston sont peu aventureux, je dois aller à ceux qui le sont. J’envisage une épreuve de bikepaking, la  HuRaCaN 300, que je ferais en quatre jours (et non en deux comme les vraix compétiteurs). Mais ça coince déjà. L’organisateur m’explique qu’avec mon gravel je ne passerais pas et mon VTT all mountain ne convient pas non plus, trop lourd, difficile à adapter pour le bikepacking, même si rien n’est impossible. Ou comment se compliquer la vie, ou comment s’inventer des problèmes.

Samedi 29, Weston

Nuit à pas dormir, à souffrir d’énervement, à tenter de me calmer en lisant Across America on the Yellow Brick Road, un beau récit initiatique d’une femme qui par le vélo se découvre et se libère.

Notre jardin
Notre jardin

Dimanche 30, Weston

Dernière sortie vélo de l’année avec JP. D’après Strava, j’ai parcouru 6161 km en 2018. Il y a cinq ans on m’aurait annoncé ce chiffre, j’aurais explosé de rire.

Lundi 31, Weston

Deux jours que je suis dans Excel pour essayer de me construire le vélo idéal pour le bikepacking. Je suis dans la même effervescence/stress que quand je code. Peut-être que cette débauche d’énergie se transformera en littérature. Pour le moment, ce n’est pas moi qui devrais stresser, mais plutôt Isa. Elle a son premier interview pour son premier livre en tant qu’auteur, La force du sourire, qui sort chez Lattès dans deux jours.

La force du sourire
La force du sourire

Mon boulot d’auteur : être où les autres ne sont pas, pour peut-être découvrir des choses qu’ils ne peuvent pas voir. Où sont-ils tous ? À faire parler d’eux sur les réseaux sociaux. Donc, être ailleurs, sur les chemins.