Thierry Crouzet

Ce que je m’apprête à dire au sujet du vélo et de l’écriture, un peintre pourrait le dire au sujet de la peinture et du vélo, un musicien au sujet de la musique et du vélo, un vidéaste au sujet de la vidéo et du vélo…

Quand je fais du vélo, quand j’écris, je me sens vivre, ma sensibilité se démultiplie, donc mes perceptions, donc mon sentiment d’existence. J’aime tant cette sensation que j’en oublie souvent d’effectuer les tâches qui ne m’amènent pas aussi haut, aussi loin, à ce fragile point de bascule où tout paraît possible.

Si j’étais un être accompli, j’éprouverais la vie dans sa plénitude à chaque seconde, mais je n’ai pas ce don. J’ai besoin d’une forme de ritualisation : l’écriture ou le vélo. Ces deux activités ont en commun de se dérouler dans un temps assez long, un temps qui implique une narration, un temps qui s’apparente à un parcours initiatique, avec une progression par paliers. Le cycliste est toujours un peu écrivain, l’écrivain toujours un peu cycliste.

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Qu’est-ce que je cherche dans l’écriture ?

Quand j’étais jeune, je voulais innover, être le premier, inventer, passer où personne n’était passé avant moi. Je me prenais pour Christophe Colomb. Je croyais devoir aller très loin, prendre des risques, me lancer droit vers le large et vers l’inconnu. Ce trait de caractère peut prévaloir chez l’écrivain comme chez le cycliste, mais aussi chez tous ceux qui se sentent explorateurs depuis le scientifique jusqu’au moine bouddhiste.

Être le premier à descendre avec un vélo pourrave un single en garrigue, c’était un must quand j’avais treize ans. J’avais l’impression de contribuer aux heures glorieuses de l’humanité. Mettre mes roues où personne n’avait mis les siennes me faisait jouir.

En écriture, j’inventais des contraintes impossibles, nécessitant des compétences qu’aucun écrivain n’avait maîtrisées avant moi faute de disposer des logiciels ad hoc. J’étais persuadé que faire du neuf suffisait à faire du beau. Il m’aura fallu du temps pour comprendre que je faisais fausse route. Descendre une montagne avec un vélo à roues carrées n’a pas beaucoup d’intérêt sauf pour le dingue qui se lance ce défi.

J’ai mis du temps à comprendre qu’être le premier est une condition ni nécessaire ni suffisante pour celui en quête de la plénitude. Déjà, être le premier est très facile. Nous avançons avec nos histoires, nos rêves, nos problèmes, et quand nous arrivons à un endroit, à un instant, cette configuration se produit pour la première fois dans l’histoire du monde, et même peut-être de l’univers. Chaque seconde est la première pour chacun de nous.

Il s’est alors agi pour moi de vivre ces secondes, de les éprouver, de les intensifier. Quand je m’assois sur un banc public pour écrire, je ne suis pas le premier à le faire, mais le premier avec mon regard, et j’ai toutes les chances de voir ce que nul autre avant moi n’a pu voir, ce qui devient une première.

Quand je fais du vélo, je me moque de passer par un chemin déjà emprunté par des milliers de cyclistes. Quand moi je le prends, et même si c’est pour la dixième fois, c’est toujours une première fois, ou tout au moins je me lance ce défi d’être aux aguets pour percevoir les infinies variations qui se superposent dans mon esprit.

Quand j’étais gamin, je roulais sur la roue arrière comme d’autres bourrent leur prose de superlatifs ou lui donnent des airs de grand genre en compliquant à souhait leur structure syntaxique, voire en la pilonnant au marteau-piqueur pour que les trous ainsi créés ouvrent des béances soi-disant merveilleuses. Je me suis fait peu à peu plus discret, à vélo comme en écriture. Quand je passe, je voudrais que personne ne se retourne. Je voudrais ne faire aucun bruit, me mouvoir avec une élégance invisible.

Je ne cherche plus la nouveauté, mais la beauté que je n’ai pas encore su percevoir, une beauté que je tente de partager par les mots ou en entraînant mes amis sur les chemins et les routes, voire en publiant mes traces GPX pour donner des envies à des inconnus.

La beauté me guide en écriture comme à vélo. Dans les deux cas, surtout pas de prouesses, surtout pas de cabrioles. Je m’applique autant que possible à la simplicité. Parfois, je fais de longs détours parce que la perspective en vaut la peine. Parfois, je grimpe droit, j’attaque dans le dur. Le sommet est si évident que je veux l’atteindre par le plus court chemin. D’autres fois, je me répète, parce que j’ai besoin de mantras pour me rassurer et reprendre mes forces avant de me lancer de nouveaux défis.

Peut-être que, au détour de la beauté, de la primeur peut apparaître. Elle n’est alors qu’un épiphénomène. Einstein qui a été souvent le premier n’aimait pas les équations de la mécanique quantique qu’il jugeait hideuses. Lui, aussi, la beauté le guidait. La beauté est peut-être d’ailleurs le plus sûr moyen d’atteindre la nouveauté. Elle est une façon de la poursuivre sans en souffrir, de la poursuivre sans la chercher et donc sans risquer d’être déçu de ne pas la trouver.

Mais je le répète : la nouveauté est partout, sans cesse. La nouveauté est comme la plage, faite de million de grains de sable. Parfois des tonnes de grains dessinent un château, parfois des dunes battues par les vagues. J’apprends peu à peu à me réjouir de chacun des grains que je ramasse. Je les pose à côté d’autres. Et puis, un jour, tout cela donnera quelque chose. Je ne sais pas quoi, je ne sais pas si ce sera moi ou un autre qui le verrait, qui lui donnerait un nom, mais peu importe, je contribue à la longue Histoire.

Au fond de moi, je reste un Christophe Colomb, mais je ne recherche pas des continents inconnus, seulement des grains de sable imaginaires disponibles en quantité infinie pour qui ose se baiser pour les ramasser. Pierre Michon a fait un pas dans cette direction avec ses Vies minuscules. Je m’intéresse à des infinitésimaux, à ces sensations qui nous ballaient avec le vent quand nous pédalons, à ces quelques paroles que nous échangeons avec nos compagnons, à nos hésitations aux détours d’un chemin.

À chaque bifurcation, un nouveau texte s’écrit, une nouvelle randonnée se dessine. Même si nous suivons une trace, un plan, nous en sortons que nous le voulions ou non parce que le ciel se joue de nous, parce que nos jambes nous trahissent, parce qu’un rayon de lumière nous arrête et nous époustoufle. Alors que l’orage menace et qu’une lueur spectrale frappe les champs, je suis le premier à passer devant cette grange qui, pour un instant, retrouve l’intensité rouge de ses premiers jours. De toutes ces émotions, nous faisons des histoires.

Quand je monte à vélo, quand j’effectue les premiers kilomètres, c’est comme quand je commence à écrire. J’éprouve les mêmes douleurs, je suis rouillé de la même façon, puis peu à peu je prends le rythme, j’oublie mon corps, mon clavier, mon guidon, même ma selle, et je roule jusqu’à épuiser cette énergie qui en moi me porte, qui en dehors de moi me pousse ou m’attire, et je m’arrête, je m’installe au soleil et je savoure ma vie de premier homme. La nouveauté la plus stupéfiante se cache dans ce qui nous est donné depuis toujours.

Moi qui ai besoin de me déplacer sans cesse, de rouler comme d’écrite avec les machines les plus performantes à ma disposition, je ne peux pas prêcher l’immobilisme. C’est un paradoxe, le paradoxe humain, peut-être. Besoin de voyager et d’être chez soi. Sans contradiction, il n’y aurait pas de beauté, pas de tension, pas de quête possible.

Parfois je souffre quand j’écris, je souffre quand je pédale, alors je serre les dents parce qu’une fois le col franchi une vallée lumineuse se déroulera à mes pieds, une vallée que je n’ai jamais vue même si je l’ai déjà parcourue, parce que le travail effectué pour l’atteindre aura avivé mes sens et me la fera découvrir dans sa nouveauté radicale. Toute écriture est initiatique, surtout celle écrite à vélo.

Dans toute initiation, c’est le chemin qui importe, c’est la trace, les moments qu’elle implique. Où elle mène n’a pas beaucoup d’importance. Certains cherchent l’exploit pour en tirer des images saisissantes, mais ces toujours les mêmes images qu’ils répètent. Le besoin de nouveauté nous détourne souvent de la nouveauté. Je suis davantage admiratif du poète qui découvre une perspective enchanteresse dans sa ville natale que de l’alpiniste qui se photographie au sommet de l’Everest. La nouveauté la plus sublime est celle qui se cache près de nous, sur laquelle nous pouvons tomber à tout moment. Chaque mètre parcouru à vélo, chaque mot ajouté à un autre, qu’il soit écrit ou lu, nous prépare à la découverte.

Je baigne dans un flux de non-perçu, de choses oubliées, négligées, invisibles, et qui pourtant m’entourent en quantité illimitée. Écrire ou pédaler me met en position de les traquer, de peu à peu m’ouvrir à elles, pour que leur singularité me réjouisse. Relier un endroit à un autre n’est jamais mon objectif, ce n’est qu’un scénario pour me préparer mentalement et physiquement à la perception. Les prières n’ont sans doute pas d’autre effet (quoiqu’elles me paraissent avoir un objectif implicite).

Alexis Righetti définit le freeride comme « rider en dehors des sentiers et des itinéraires balisés. » Il ajoute que nous sommes nés pour explorer. Oui, justement, on peut explorer son jardin si soudain on se dote d’une vision de botaniste, d’ornithologue ou d’entomologiste. On peut y effectuer des découvertes fabuleuses. Non, tout n’a pas déjà été exploré, c’est même le contraire. L’essentiel nous est inconnu, et j’éprouve des frissons que d’y penser. Le monde est un sentier non balisé pour peu que nous le voulions. Pour ma part, il me faut un petit coup de pouce pour que tout s’illumine. Je me mets à écrire, je me mets à pédaler, en même temps je ressens avec plus d’acuité, je commence à entrevoir des pensées et des choses qui jusque là stagnaient dans le brouillard, ou que même je fais jaillir d’un coup de baguette magique. J’ajoute à la réalité des concepts, des objets immatériels, des morceaux d’espace, des traces à la surface de la carte, j’étends mon domaine d’existence. Je deviens un démiurge, uni au monde et créateur de ce monde.