Thierry Crouzet

Ou pour être exact, comment je prépare mon troisième raid. Par raid, j’entends une épreuve organisée, French Divide par exemple, éventuellement avec un grand départ, suivant un parcours prédéfini. Sur ce parcours certains feront la course, d’autres tenteront d’atteindre leurs limites, d’autres enfin, comme moi, se fixeront l’objectif raisonnable de terminer en prenant du plaisir.

En général, les organisateurs fournissent une trace GPX, une carte avec des points d’intérêt, éventuellement un texte de présentation des difficultés, ils indiquent un forum où les participants peuvent discuter et fixent la date du grand départ, ce qui n’empêche pas de partir à sa guise, on se range alors dans la catégorie ITT (individual time trial).

Quand je me suis engagé dans ma première HuRaCan, j’ai beaucoup discuté sur le forum. C’était ma première sortie bikepacking et j’avais quelques appréhensions. Certains des participants se sont moqués de moi parce que j’avais enrichi la carte officielle d’annotations, tentant d’anticiper où camper. Selon eux, le bikepacking c’était l’aventure et il ne fallait pas se prendre la tête (nombreux de mes critiques n’ont pas terminé l’épreuve).

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Pour commencer, je manque d’expérience, je ne sais pas de quoi mon corps est capable sur des épreuves de plusieurs jours, avec un vélo chargé, sur des terrains que je ne connais pas. Par ailleurs, je ne fais pas du bikepacking pour me prouver quelque chose, mais pour éprouver le monde, pour m’en délecter, pour faire des rencontres. Je ne pars pas pour me battre contre la montre, n’y contre les chemins, ni contre moi-même, je veux jouir du vélo dans toutes ses dimensions.

Passer du temps à étudier le tracé d’une épreuve, c’est me préparer mentalement, essayer de me fixer un objectif raisonnable, auquel je ne chercherai pas à coller avec obstination, mais qui me permettra de ne pas m’enflammer le premier jour pour abandonner le second.

Sunset (photo chilhoweeoutdoors.com)
Sunset (photo chilhoweeoutdoors.com)

Mesurer sa force

Avant de quitter les États-Unis, je vais faire The Mountain 420, un raid bikepacking VTT qui se déroule dans le sud des Appalaches entre Géorgie et Tennessee, entre Atlanta et Nashville. Les données chiffrées parlent d’elles-mêmes : 690 km pour 15 000 m de dénivelé positif. À mi-parcours, il est possible de prendre un raccourci pour économiser 180 km et 4 000 m de dénivelé. Je vais tenter d’effectuer la grande boucle, sans savoir si j’en serai capable.

Sur le forum, certains se fixent des objectifs journaliers en kilomètres. J’ai discuté avec S, un participant un peu plus âgé que moi qui m’a dit vouloir parcourir 130 km/jour et dormir pas plus de 4 h/nuit. J’ai vite compris que je ne ferai pas équipe avec lui.

Nous nous élancerons le 18 mai, à un mois de l’équinoxe d’été. On y verra clair avant 6 h et jusqu’après 21 h, soit au moins 15 heures de propices au vélo, bien assez pour m’épuiser vu le dénivelé. Je n’ai aucune intention de rouler la nuit, sauf contrainte imprévue. Je ne veux rien manquer des paysages.

Lors de ma seconde HuRaCaN, je me suis déplacé 65 % du temps effectif, mesuré entre le moment où je démarre mon GPS le matin et celui où le coupe le soir. Entre 6 h et 21 h, je peux donc pédaler une dizaine d’heures. En mai 2018, j’ai effectué un séjour VTT en quatre étapes avec 1 000 m de dénivelé/jour, tenant une moyenne d’environ 14 km/h. En allongeant les distances, augmentant le dénivelé, en chargeant le vélo, ma moyenne chutera et ne dépassera pas les 12 km/h. Je peux donc espérer parcourir environ 120 km/jour, pas loin de ce qu’a prévu S, mais en passant moins de temps en selle que lui. Simplement, nous ne roulerons pas au même rythme. Trouver des compagnons à son rythme, c’est vital. Trop vite, on se flingue. Trop lent, on se retrouve à devoir rouler la nuit. Si je tiens cette moyenne ambitieuse de 12 km/h, il me faudra 6 jours pour effectuer la boucle.

Mais en montagne, la distance n’est qu’un paramètre accessoire. Si je tente d’effectuer le raid en 6 jours, je devrais escalader 2 500 m/jour, ce qui me paraît difficile en VTT (tout est relatif, bien sûr). Mieux vaut donc que je vise 7 jours et 2 150 m/jour ce qui est déjà copieux, tout en sachant que s’il me faut un jour de plus ce ne sera pas grave. Ma moyenne ne devra pas descendre sous 10 km/h. Quand je regarde les résultats 2018, je découvre que plus de 50 % des participants ont abandonné, ce qui n’est pas pour me rassurer.

The Mountain sur RWGPS
The Mountain sur RWGPS

Etudier la carte

Sur RWGPS, les organisateurs proposent de belles cartes augmentées pour The Mountain 420 et pour The Vista 300 (la version raccourcie). C’est très beau, mais sans m’abonner à RWGPS, je ne peux pas éditer ces cartes et les enrichir. Je les exporte donc en GPX pour pouvoir les utiliser ailleurs (faute de payer, je ne peux pas exporter les points d’intérêt).

La trace sur Komoot
La trace sur Komoot

Je commence alors par créer une nouvelle carte sous Google Map où j’importe les traces, et les variantes éventuelles, sur laquelle je placerai mes points d’intérêt. J’importe aussi sur Komoot et parfois dans le logiciel Garmin BaseCamp. Pourquoi me compliquer la vie ? Parce chaque service propose ses avantages et ses inconvénients. L’outil idéal n’existe pas encore.

Calcul du dénivelé sur Komoot
Calcul du dénivelé sur Komoot

Par exemple, pour l’estimation du dénivelé, j’ai appris à ne pas faire confiance à BaseCamp (21 366 m) ou à GoogleMap (11 746 m), les deux autres services proposent des estimations proches : 13 790 m pour Komoot, 14 760 m pour RWGPS (ce dernier étant d’après mon expérience le plus précis, en tout cas en phase avec les mesures de mon GPS). Malheureusement, sur RWGPS, il est difficile de sélectionner un tronçon tout en découvrant en temps réel son dénivelé cumulé. C’est plus immédiat sur Komoot.

Début de carte enrichie sur Google Map
Début de carte enrichie sur Google Map

De quoi devenir dingue. Il faut faire des règles de trois entre ce qu’indiquent les organisateurs et ce qu’affichent les différents services. Je survis. Sur Komoot, je repère mes étapes situées tous les 2 150 m de dénivelé (tous les 1 957 m après règle de trois) et les reportent sur mon Google Map (j’utilise une bibliothèque d’icônes).

Voici mes 7 étapes idéales avec 2 150d+/jour :

  1. 118 km.
  2. 73 km.
  3. 98 km.
  4. 89 km.
  5. 98 km.
  6. 125 km.
  7. 86 km.
Carte enrichie
Carte enrichie

En suite, sur Google Map, j’ajoute mes points d’intérêt. En général, il me suffit de zoomer sur la carte pour retrouver les campings, restaurants, épiceries… Je reporte les points manquants repérés par les organisateurs et ceux suggérés dans le forum. Peu à peu, ma carte s’enrichit.

Dormir, se ravitailler

Le découpage précédent est très théorique. Mes étapes idéales ont peu de chance de tomber droit sur un camping. Dès le premier jour, je devrai pousser plus loin pour pouvoir camper. Ainsi de suite, j’ajuste, sachant qu’il est toujours possible de dormir dans un sous-bois à condition de ne laisser aucune trace en repartant.

  1. 144 km/2 640 m, Jake Best (c’est une première étape sans doute trop lourde pour moi).
  2. 75 km/2 100 m, Sourdwood (219 km/4 740 m).
  3. 74 km/1 780 m, Camp Reggae (293 km/6 520 m).
  4. 79 km/2 000 m, Jacks River Fields (372 km/8 520 m).
  5. 108 km/2 530 m, Murray Lake (480km/11 050m).
  6. 132 km/2 300 m, Chilhowee Recreation Area (612 km/13 350 m).
  7. 68 km/1 650 m.

Ce beau tableau dépendra de mes jambes, de la météo souvent pluvieuse dans ces montagnes, de l’état des chemins. Je planifie pour me dire que c’est possible. Il me reste à vérifier que je trouverai à me ravitailler au moins une fois par étape, ce qui m’évitera de me surcharger.

Enrichir la carte, implique souvent d’enrichir la trace, de lui ajouter des itinéraires pour atteindre des campings ou autres restaurants. Je préfère réfléchir à ces alternatives par avance, sachant que je ne peux pas penser à tout et que les surprises seront nombreuses.

Une fois mon programme établi, je le publie sur le forum pour voir si d’autres participants seront à mon rythme. Je n’aime pas rouler seul, je préfère qu’un mini groupe se forme avant le départ, sinon j’ai peur de me faire aspirer et de rouler trop vite au début, ce qui peut se payer cher par la suite.

Ce travail a un autre intérêt. Au cours du raid, la carte enrichie me servira de point de repère (avec mon GPS, je me contente de suivre la trace). Je l’exporte au format KMZ depuis Google Map, puis l’envoie à l’application MapOut, qui sur mon iPhone fonctionne même en mode avion. Cette carte m’aide souvent à décider quand je dois m’arrêter, quand je dois faire le forcing, quand je dois sortir de la trace pour me ravitailler.

Sur ce, il me reste à préparer mon équipement. Histoire à suivre.