Thierry Crouzet

J’ai déjà raconté l’histoire du bikepacking. Une histoire vaut toujours mieux qu’une définition. Elle répond à des questions importantes : quand on commence à employer un mot, pourquoi on l’a créé, quel usage on en fait, comment cet usage évolue ? Une histoire suffit à démontrer l’impossibilité de définir parce qu’une définition valable un jour risque de ne plus l’être le lendemain. Une histoire nous invite à participer à cette histoire, à nous approprier le mot, à l’utiliser. Plus que cela, un mot neuf, ou employé dans un sens neuf, peut suffire à nous ouvrir des possibilités (ce qu’a fait pour moi le mot bikepacking).

Cette imprécision de toute définition ne justifie pas pour autant l’attitude de ceux qui refusent de réfléchir à l’usage des mots et affirment « on s’en fout de tout ça ». Avoir des mots, ça permet de penser, donc d’avancer. Si on s’en fichait de tout ça, si cet arugment était recevable, il n’y aurait pas de philosophie, d’épistémologie, de sémiologie, pas de culture, pas d’humanité. On n’invente pas des mots que pour des raisons marketing.

Dans l’histoire du vélo, qu’on le veuille ou non, le bikepacking fait date. Il n’est pas synonyme de cyclotourisme/touring. Avant le bikepacking, les randonnées étaient plus ou moins limitées aux routes ou aux pistes (le cyclotourisme ayant commencé par les pistes, car il n’y avait pas de route). Le bikepacking, lui, ne commence qu’avec le VTT.

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Désormais, on peut être cyclotouriste sur tous les terrains, ce qui ouvre des possibilités quasi infinies. Être bikepacker, c’est tout s’autoriser en termes de randonnée. C’est passer de la route à la piste, de la piste au single, de l’asphalte au sable, de la neige aux barres rocheuses. Cette volonté d’ouverture implique un couple vélo/équipement léger, sinon on ne passe pas.

Ce « on ne passe pas » doit être entendu au sens large. Si on se fixe de longues distances sur route en un temps relativement court, qui implique de la vitesse et de l’endurance, le matériel de bikepacking s’impose. Pour que ça passe, une fois de plus, il faut être léger.

Est-ce qu’on peut être bikepacker en traînant une carriole ? Non, au premier drop, c’est la catastrophe. De même si on accroche de lourdes sacoches à sa fourche ou à un porte-bagages. La moindre descente sur un single un peu pentu devient suicidaire, la moindre branche peut nous accrocher et nous envoyer à terre. La volonté de passer partout ou de filer sur de longues distances suffit à caractériser le bikepacker.

Selon moi, le bikepacking, c’est du cyclotourisme agile, une agilité qui autorise le hors-piste ou les courses d’endurances sur route, deux pratiques assez distinctes, qui peut-être nécessiteraient deux mots différents, s’il n’existait pas une infinie gradation de possibilités entre ces deux extrêmes.

Le Diverge de Sarah Swallows, exemple d'agilité (source The Radavist)
Le Diverge de Sarah Swallows, exemple d'agilité (source The Radavist)

Un cyclotouriste qui ne se préoccupe pas d’agilité n’est pas un bikepacker, ce n’est pas un problème, au contraire, nous avons désormais deux mots pour désigner deux façons de voyager à vélo. En revanche, pour le bikepacker comme le thru-hickers, il est vital de réduire le poids de base, charge de l’équipement sans eau et nourriture. Sur sa chaîne Youtube dédié au thru-hiking, Darwin propose des arguments qui, adaptés, valent doublement pour le bikepacker :

  1. Quand on enchaîne des longues distances et du dénivelé, quand on répète l’exercice jour après jour, le poids pèse sur le corps. Tous les cyclistes le savent, voilà pourquoi nous recherchons les équipements les plus légers possibles.

  2. Darwin donne l’exemple d’une voiture qui franchit un col. Quasiment à vide avec son chauffeur, elle grimpe avec facilité. Surchargez-la, attachez-lui une caravane et son moteur souffre. Dans notre cas, c’est notre corps qui souffre. Quand je suis passé d’un VTT alu à un VTT carbone, j’ai eu l’impression de voler. Du jour au lendemain, j’ai pulvérisé mes records Strava. Un vélo plus léger nous permet d’aller plus vite, mais aussi sans aller plus vite de pédaler plus longtemps, donc de voyager plus loin. Bien sûr, on peut accepter de pédaler moins longtemps et de fatiguer son corps, mais le bikepacker n’est pas masochiste, il cherche à maximiser son plaisir et son confort. En conséquence, il traque les grammes inutiles, sinon il doit les traîner sur des kilomètres, leur faire monter des montagnes, ne tirant de leur masse qu’un petit bénéfice dans les descentes, les rares fois où il ne freine pas.

  3. Un gramme inutile, c’est un peu de maniabilité en moins, un peu de fatigue en plus, un peu de plaisir en moins dans les chemins techniques. Trop nombreux, ils poussent à mettre pied à terre là où sinon on passerait sans difficulté.

  4. Davantage de charge implique davantage de risques de déséquilibrer le vélo, donc de réduire sa maniabilité, donc de le rendre plus dangereux, ce qui revient à s’interdire certains chemins.

  5. Davantage de charge implique davantage de prise au vent, et je ne connais aucun cycliste qui aime pédaler contre le vent.

  6. À porter du poids, le bikepacker préfère porter de l’eau et de quoi manger.

  7. Nous ne sommes pas des haltérophiles. Notre but n’est pas de dépenser le maximum d’énergie/heure, mais de prendre du plaisir en roulant (donc aucun intérêt à s’équiper lourdement quand on peut s’équiper légèrement — même équipé légèrement, nous terminons nos journées sur les rotules).

  8. Le bikepacker préfère que son vélo porte son matos plutôt que son dos, donc il évite les sacs à dos.

  9. J’ajouterai que, en vieillissant, le poids pèse doublement, et que les grammes gagnés sont comme des années gagnées (c’est vrai pour tous les cyclistes, pas seulement pour les bikepackers).

  10. Enfin, la fiabilité n’implique pas davantage de lourdeur. c’est une idée reçue, ou une façon de cacher un fait parfois difficile à avaler : réduire le poids de base implique souvent de payer davantage. L’agilité est toujours le fruit d’un compromis. Il s’agit pour un budget donné de faire au mieux. Le bikepacker est en quelque sorte un optimisateur, sachant qu’il n’existe pas de configuration idéale, et que chaque randonnée implique des choix qui lui sont propres.