Thierry Crouzet

Connaissez-vous Candice ? C’est l’héroïne d’une des séries françaises les plus vues, les plus exportées. Incarnée par l’actrice Cécile Bois, Candice est une flic empathique, qui résout les affaires au flair plus qu’à force de déductions à la Sherlock Holmes.

Depuis quelques années, Candice habite chez moi. Un jour, un gars sonne à ma porte. Ce devait être en 2013, époque du tournage de la saison 2. Il m’explique qu’il est repéreur et cherche des lieux pour une série tournée sur Sète. « Ça vous dirait de louer votre maison ? Elle est pas mal, peut-être un peu moderne par rapport à ce qu’on cherche, mais vraiment pas mal, avec une vue magnifique. »

Je ne saute pas de joie, ça le surprend un peu, d’habitude les téléspectateurs sont presque prêts à tout pour voir leur intérieur dans un film. Nous, on ne regarde pas la télé, même quand il m’arrive d’y passer pour parler d’un de mes livres (j’y ai surtout beaucoup parlé de J’ai débranché en 2012, de nombreuses équipes ayant d’ailleurs déboulé à la maison).

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Le repéreur m’explique que notre salon pourrait être le lieu d’un crime et que des scènes de sexe pourraient être tournées dans notre chambre. Il me demande si ça nous gênerait. J’éclate de rire. Les choses en restent là.

En 2014, il repasse nous voir. Il nous dit qu’il pense toujours à nous, qu’il attend qu’un des épisodes corresponde à notre cadre. Il nous demande si ça nous intéresse toujours. Ma réponse est pragmatique : « Si vous payez bien. »

Début 2015, il revient. Il nous explique que pour la saison 4, Candice déménage, voulant se rapprocher de Sète. Il pense qu’elle pourrait habiter chez nous. Ça me fait rire. Je n’ai jamais regardé la série, mais il me semble que notre baraque hypermoderne ne fait pas du tout flic de province. « On adaptera le décor, on changera les meubles. »

Mes conditions restent les mêmes. Les équipes passent et repassent, et puis un beau jour la production nous fait une offre, plutôt correcte. Pour tout dire, louer une maison pour une série rapporte plus que publier un roman qui n’atteint pas le top des ventes. Je n’ai pas trop fait le difficile. Pour la rentrée littéraire 2014, mon Ératosthène était tombé dans les limbes. Publié quelques mois plus tôt, Le Geste qui sauve était en train d’être traduit dans une dizaine de langues, mais j’avais cédé mes droits à une fondation.

Le deal était assez simple : quatre fois par an, en mai, septembre, octobre et janvier, la maison serait utilisée durant environ une semaine : deux jours pour virer nos meubles et installer le décor, deux ou trois jours de tournage, deux jours pour remettre la maison en ordre.

Les décorateurs ont donc débarqué pour la première fois en mai 2015. Peu à peu, nous avons appris à nous connaître. De tournage en tournage, nous sommes devenus presque intimes, buvant le café sur la terrasse, déjeunant ensemble, parlant de tout et de rien.

Lors des tournages, nous logeons chez ma maman. Je ne passe que lors des pauses pour nourrir les chats. La première fois, quel choc. La maison était remplie de matos, de caméras, de projecteurs, de câbles, d’échafaudages. Je préfère ne pas être présent dans ces moments, quand une soixante de personnes se pressent chez nous.

Je n’ai assisté qu’à une scène, un jour appelé en urgence parce que la télécommande d’un store avait été perdue. Je n’ai eu que le temps de remonter le store. Tout le monde s’est tu. Candice était avec ses enfants et leur chien. Je me suis esquivé aussi vite que possible. En revanche, j’aime retrouver les équipes pour les repas sous le chapiteau de leur restaurant itinérant. C’est une grande famille et, au fil des années, j’ai fini par connaître un peu tout le monde, sauf les acteurs.

Je n’ai jamais fait un pas vers eux. Sans doute je suis trop fier. Je ne sais pas trop ce que je pourrais leur raconter, surtout pas que je les admire puisque je ne les ai jamais vus à l’écran. En même temps, notre côté artiste devrait pouvoir nous rapprocher.

Je sais que Cécile Bois aime la maison. D’ailleurs, tout le monde semble l’aimer. Parfois j’entends des fans de la série en parler qui ne savent pas que c’est chez moi. Ma maison est aussi devenue celle de Candice. Il paraît même qu’elle contribue au succès grandissant de la série. J’ose imaginer qu’il y a un lien entre le style de cette maison et le style de mes livres, peut-être que la même lumière les traverse.

La maison est si populaire que France 2 a décidé d’y tourner en direct un prime time avec les acteurs de la série en septembre 2019. Pendant que la production préparait le tournage, j’étais assis dans un des fauteuils du salon, je les écoutais parler technique, me disant que tout cela finirait un jour par se retrouver dans un de mes livres. Je me levais, sortais, mais chaque fois je revenais les écouter, me disant que ma maison est le lieu d’une fiction qui pourrait elle-même devenir une fiction.

Tout est romanesque finalement. J’ai construit ma maison en pensant à celles de Le Corbusier, mais aussi à celles dessinées par Franquin dans Spirou & Fantasio. C’est une maison d’écrivain, avec son mur de livres, une maison pour me faire écrivain, tout au moins pour me donner l’illusion de l’être.

Peut-être que toutes les maisons ont cette vocation de faire de nous les personnages de notre vie. Elles nous façonnent autant que nous les façonnons. C’est un peu comme si à force de vivre dans l’imaginaire j’avais attiré l’imaginaire chez moi, un peu comme si Candice avait été prise au piège d’un trou noir que je creuse depuis des décennies et qui ne prend du poids que très lentement. Peut-être que je n’habite pas dans cette maison, mais seulement dans mes textes, que cette maison n’est qu’un élément de décors, depuis toujours.

Ce lien entre réel et fiction me travaille. Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est inventé ? On ce cesse de me poser cette question au sujet de Mon père, ce tueur, un roman sur mon père, sur notre relation, c’est bien un roman, il ne pouvait pas s’agir d’un récit, je ne crois pas à la possibilité du récit, toute narration implique une forme d’invention, ne serait-ce que parce qu’il faut simplifier, rendre intelligible, déjà pour y voir clair soi-même en écrivant. Alors on raconte, on affabule, même ma maison est une fable, d’autant qu’à l’image elle apparaît autre qu’elle n’est.

Ma maison
Ma maison
Ma bibliothèque
Ma bibliothèque
Ma vue
Ma vue