Thierry Crouzet

J’ai déjà comparé l’écriture sur la carte à l’écriture tout court, et même plus précisément à l’écriture de scénarios de jeux de rôle. Inventer une trace, c’est embarquer des cyclistes dans une aventure sportive, sociale et esthétique (et c’est toujours une aventure parce que la conjonction de ces trois dimensions réserve toujours des surprises).

Une trace se conçoit comme une histoire, avec une introduction, une lente ascension vers le climax, des rebondissements, des moments de calme, parfois un peu ennuyeux, avant de soudaines accélérations, des changements de style et de rythme. Une trace se teste, se révise, s’améliore peu à peu, souvent avec le soutien de collaborateurs extérieurs. Comme pour un texte, une trace a besoin d’une phase d’édition.

En Floride du Sud, ils ont des scénarios stéréotypés. Tu pars à fond en ligne droite, tu rentres à fond par la même ligne droite, quitte à larguer tes compagnons de sortie, et même avec l’exigence de les larguer. Ce n’est plus ma conception du vélo depuis que j’ai renoncé à devenir un coureur pro (je devais avoir une quinzaine d’années).

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Même si la route tourne, même si les paysages varient plus qu’en Floride, je ne vois pas trop l’intérêt de répéter indéfiniment les mêmes boucles (très vite la sensation d’aventure s’amenuise — et ne reste que le sport, parfois le plaisir du pilotage). Puisque tracer un parcours, c’est écrire, refaire un parcours, c’est comme relire un livre. Deux fois, trois fois, pourquoi pas, mais au-delà je perds patience (sauf pour quelques grands classiques inépuisables et il en va ainsi de certaines traces, qui peut-être un jour seront reconnues comme des chefs-d’œuvre). Très vite, où que je me trouve, j’éprouve le besoin de découvrir de nouvelles traces. Et si je préfère le gravel et le VTT au vélo de route, c’est entre autres parce que, sur un territoire donné, les possibilités sont plus grandes (par chez moi, c’est au moins par un facteur cent).

Parfois, je suis dans la peau du joueur de jeu de rôle, qui confie sa destinée à un maître du jeu. Je récupère une trace, ou m’engage dans un raid, ou prends la roue d’un copain. De la French Divide à la Tour Divide, les possibilités ne manquent pas, et une vie ne suffirait pas à toutes les parcourir.

D’autre fois, j’ai envie d’écrire moi-même, envie de faire plaisir à mes amis, envie de les surprendre et de me surprendre, envie de dénicher les parcours inédits autour de chez nous. Ce genre d’écriture commence par une phase d’exploration : quitter le plus vite possible les terrains connus pour aller vers l’inconnu. Il me semble que quand on pédale autour de chez soi, on a l’exigence d’être créatif, sinon la routine endort (et je fais du vélo pour me sentir vivre).

Il y a les partisans de l’improvisation, ce qui me convient quand j’écris un roman et que j’ai aussi pratiqué pour les traces, mais avec des résultats mitigés, surtout frustrants, parce que cette méthode implique d’explorer de nombreuses impasses avant de découvrir de nouvelles interconnexions. J’ai ainsi longtemps piétiné, ayant du mal à agrandir le cercle autour de chez moi, et donc passant sans cesse sur les mêmes chemins, ce qui était le contraire du but recherché.

J’ai aussi découvert qu’en région inconnue cette méthode me conduit toujours sur des routes, parce que les chemins vont vers elles. Alors mes explorations ressemblent à des arêtes de poissons, voire à des arbres, jamais à des boucles. C’est pourquoi je préfère encadrer l’improvisation, lui donner une direction à l’aide des outils numériques, mais il reste toujours des blancs sur la carte, et même sur les images satellites, qui exigent de venir s’y frotter à vélo. L’aventure est toujours au bout du tracé, surtout quand on tente des périples de plusieurs jours.

Pour ce type d’exploration, et pour le cycliste que je suis, le VTT est insurpassable. Je maximise ainsi les chances de passer sans dommage pour moi et ma bécane. Le gravel ne m’offre que l’avantage de pouvoir m’amener un peu plus loin en un temps donné (sans que le gain en vitesse soit démesuré, donc de peu de poids au regard du projet qui est de construire un scénario maximisant le hors asphalte). Ce n’est qu’une fois une route défrichée, que je peux la qualifier gravel ou VTT (en prenant en compte les conditions climatiques — des passages parfaits pour les gravel peuvent devenir boueux ou sableux et ne plus être praticables que par des VTT armés de beaux pneus).

Souvent j’esquisse des balades en ligne, interconnectant des traces parcourues par moi ou par d’autres, parfois improvisant à l’aide des seules images satellites. Il ne me viendrait pas à l’idée de les tester avec mon gravel. Me retrouver à devoir marcher avec le gravel sur le dos là où je pourrais pédaler à VTT ne me plaît pas. Tout l’avantage du gravel, aller plus loin parce que plus vite, s’en trouverait annihilé.

Je parle bien sûr de mes propres sensations, dictées en partie par mes limites physiques. Le gravel me botte sur les terrains accommodants, sinon il entame ma résistance, et comme par définition j’ignore tout des terrains inconnus, je n’ai pas envie d’aller m’y casser le dos et les épaules.

Pour tester ma trace Méditerrannée-Atlantique, plus de 850 km, construite sur écran, je serai en VTT semi-rigide armé de pneus 2,6 pouces et mon copain sera avec un Salsa Cutthroat (un hybride gravel VTT, peut-être le vélo le plus génial du moment). Plus je passe de temps sur la carte, à décider si je garde tel ou tel tronçon, plus mon choix du VTT s’impose. Je sens bien que, sur de nombreux secteurs, nous serions plus efficaces à gravel (mon vélo serait déjà 3 kg plus léger), mais d’autres passages risquent de nous donner des migraines, surtout s’il s’avise à pleuvoir.

Nous serons en bikepacking, c’est un autre trip que le défrichage de boucles d’un jour. Le temps ne nous stressera pas. Nous rebrousserons chemin si nécessaire, chercherons des alternatives, profiterons des paysages et des plans d’eaux. Quand la fatigue nous prendra, nous monterons le camp. Aller un poil plus vite pour moins de confort et moins de polyvalence au cours du voyage ne m’intéresse pas en voyage. J’accepte les galères imprévisibles, mais je tente d’éviter les prévisibles.

Si le gravel ne me paraît pas propice à l’exploration, c’est avant tout à cause de sa rigidité, qui implique une fragilité pour mon corps. À gravel, il m’arrive de voir surgir de nouveaux chemins et de m’y jeter, souvent avec la frustration de très vite grimacer, de devoir marcher, voire de faire demi-tour alors que j’aurais pu pousser plus loin à VTT. Parfois, heureusement, ça passe et j’ai le sourire. Mais pourquoi me compliquer la vie ? Jouer avec deux bécanes est assez génial. Elles se complètent à merveille, l’une aidant l’autre et me provoquant des sensations si différentes que, quand j’effectue un circuit à VTT puis à Gravel, c’est comme si j’avais voyagé très loin.

Voici mon algorithme en l’état.

  1. Si bikepacking de plusieurs jours, VTT semi-rigide 29+ pour plus de confort et maximiser mes chances de passer partout, dans la boue, le sable, même la neige, quels que soient les aléas climatiques.
  2. En exploration d’un jour, j’enfourche mon VTT tout suspendu, quitte a requalifier la trace gravel a posteriori.
  3. Sur les traces d’un jour qualifiées gravel, le gravel s’impose bien sûr. Le gravel est donc mon vélo de balade et non d’exploration.