Thierry Crouzet

Après quatre voyages en 2019, trois aux États-Unis, un en France, et plus de 2 500 km parcourus, 30 000 de D+, je ne cesse de penser à mon vélo de bikepacking idéal, songeant à perfectionner mon Salsa Timberjack ou à partir sur une nouvelle base.

On dit que le meilleur vélo est celui sur lequel on se sent bien. On le trouve comment ce vélo si on ne le cherche pas ? Si on ne remet pas en cause ses choix ? On peut bien se sentir sur un vélo en ignorant qu’il en existe d’autres sur lesquels on se sentirait mieux. Par exemple, je suis bien sur mon Timberjack jusqu’à ce que je le porte ou grimpe un col par une piste roulante. Le vélo de bikepacking idéal n’existe pas dans l’absolu, même dans mon cas il n’est qu’un objectif vers lequel je ne peux que tendre (tout en devant ajuster mes choix en même temps que mon corps vieillit). Je suis donc perpétuellement en recherche.

Ma pratique du bikepacking : je suis fidèle à l’esprit originel, celui défendu par Bikepacking.com et les premiers bikepackers du début des années 2000. Je cherche à me tenir au plus loin de l’asphalte et à me retrouver dans la nature. Le bikepacking sur route ne m’intéresse pas, mais j’ai appris que presque tout voyage bikepacking implique des sections asphaltées, ne serait-ce que pour relier les zones plus sauvages, ainsi que des sections gravel, les parties purement VTT n’étant pas forcément majoritaires. L’équation n’est pas simple à résoudre : mon vélo doit être VTT et gravel en même temps (les monster cross ont été inventés pour ça en théorie).

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Mon Timberjack
Mon Timberjack

Mon Tilmberjack est un VTT semi-rigide avec un grand triangle de cadre, sur lequel on peut chausser des pneus 29×2.6 tout en conservant de la place pour évacuer la boue. Je n’ai jamais roulé avec un vélo aussi confortable, le confort étant le maître mot du bikepacker (qui comme moi cherche à prendre du plaisir — pas question de passer la nuit à rouler). J’ai effectué quelques modifications, optant pour des roues carbone, un cintre carbone, un tube de selle carbone, une selle Power Arc… ramenant le poids à vide à 12,7 kg.

Hors bikepacking, je roule avec un Epic tout suspendu de 11 kg ou un gravel de moins de 9 kg. Je trouve donc le Timberjack lourd, notamment son cadre aluminium de 2,5 kg. Je sens le moindre kilo superflu, surtout quand j’enchaîne les dénivelés ou affronte de longues portions d’asphalte. Pour l’avenir, j’ai plus ou moins décidé de chausser un pneu de 2,3 pouces à l’arrière (à tester, car je risque de perdre en confort sur un semi-rigide) et de rester autour de 2,4-2,6 à l’avant (peut-être avec plus de grip — pas envie de me péter un fémur une seconde fois). Réglages à fignoler en fonction des parcours. Une telle config me fera gagner en vitesse pure. Avec un nouveau pédalier, d’autres freins, je pourrais approcher les 12 kg, encore 1 kg de plus que mon tout-suspendu (ça ne fait pas beaucoup sens — j’ai acheté mon Timberjack aux USA alors que mon Epic était resté en France).

Plutôt que réinventer la roue, autant regarder du côté des spécialistes de l’endurance. Leurs choix confirment-ils ou infirment-ils mes intuitions ? Pour y voir clair, je me suis intéressé à la Tour Divide, l’épreuve reine en bikepacking, réputée plutôt roulante (comparé à la Silk Road par exemple). J’ai comparé l’équipement des vainqueurs 2016 (record de Mike Hall) à 2018 et les quinze premiers finishers de l’édition 2019.

Enseignements

  1. 72 % roulent avec des cadres carbone, 21 % avec du Titane (notamment Chris Seistrup le vainqueur 2019) et seulement 7 % avec du fer.
  2. 67 % roulent avec des VTT XC (cintre plat), 33 % avec des monster cross type Salsa Cutthroat (cintre gravel).
  3. Les quatre vainqueurs ont roulé avec des VTT XC. En 2019, le premier monster cross arrive troisième.
  4. 59 % des XC étaient semi-rigides (vainqueurs 2017 et 2019), 33 % tout-ridiges (vainqueurs 2016 et 2018), 8 % tout-suspendus (deuxième en 2019).
  5. Pour son record, Mike Hall n’a pas utilisé d’aero bars : « I find they (aero bars) add at least 500g, take up useful space in the middle of the handlebars, and aren’t necessarily the position you want to be in, or can maintain, whether it’s for comfort or because of terrain and descents, for the amount of time to make them really useful. »
  6. Alors que 25 % des vélos engagés en 2019 étaient des Salsa Cutthroat, le premier arrive en quatorzième place, n’en faisant pas un vélo de choix pour les participants les plus rapides.

Ce que je retiens (pour moi)

Il n’y a pas de mauvais vélos pour le bikepacking, mais peut-être que certains sont plus confortables que d’autres, sans être moins rapides (les VTT semi-rigides ou tout-suspendus).

Le choix du carbone me paraît évident (ou alors peut-être du titane en sur mesure) : plus léger, plus réactif (je n’ai pas roulé avec du titane depuis que j’étais gamin). J’aime mes vélos en carbone. Je les trouve plus vifs que mes vélos en aluminium ou en fer. Qu’on ne me ressorte pas l’argument écologique, parce que les aciéries ne sont pas des industries très biologiques ou l’argument du recyclage, parce que j’ai beau fouiller les poubelles autour de chez moi je n’y trouve jamais de cadre carbone (l’idéal serait peut-être le magnésium aussi léger que le carbone et recyclable).

Je vieillis, je roule souvent avec des plus jeunes, alors chaque gramme compte. Moins je suis lourd, plus je peux aller loin. Je ne vois pas pourquoi je me crèverais pour rien. En prime, la légèreté confère de l’agilité, indispensable en VTT XC. Et je passe les moments où il faut porter. Au-dessus de 20 kg avec l’équipement, l’eau et les vivres, c’est trop pour moi.

Pour les aéro bars, je suis de l’avis de Mike Hall. Sur un VTT, il me semble difficile d’être confort en position cintre et aéro bars, qui poussent le bassin à pivoter en avant, donc changent les appuis sur la selle (trop peur d’avoir mal aux fesses, parce si le bassin pivote, la selle devrait pivoter aussi). Comme je ne cherche pas la performance, je me fiche de l’aérodynamisme (le poids minimal, c’est pour l’agilité et ne pas me tuer en monté). Je suis très bien avec mes cornes SQLab, qui me permettent de changer mes mains de position sans modifier l’angle de mon bassin.

Si dans la Tour Divide les VTT s’en tirent mieux que les monster cross (et dans une course peu technique), il faudrait que je sois maso pour partir avec un monster cross, dont le maniement dans les singles techniques ne me paraît pas idéal (leçon apprise en gravel ou en voyageant en compagnie de monster cross). Par ailleurs, sur les longues distances, je me sens mieux avec un cintre VTT qu’avec un cintre gravel. C’est peut-être un paradoxe, mais c’est ainsi (mais je ne dois pas être le seul puisque sur la Tour Divide ils roulent majoritairement avec des cintres VTT).

Et si des semi-ridiges, voire des tout-suspendus, tirent leur épingle du jeu, pourquoi je pousserais le vice à rouler avec un tout-ridige, certes ultraléger et solide, mais qui me casserait le corps, surtout les mains, les bras, les épaules ? Je ne suis plus tout jeune et j’encaisse de moins en moins bien, ma blessure le prouve. Alors pourquoi pas monter mon Epic en version bikepacking ? La suspension me dispenserait d’un gros pneu à l’arrière, à l’avant je me contenterais d’un 2,4 pouces. J’ai déjà un sac de cadre, certes plus petit que celui du Timberjack, mais avec un sac de selle ce serait parfait. Un tel vélo serait plus fragile qu’un semi-rigide, mais tant pis si je dois interrompre un voyage à cause d’une panne (je préfère ça à me casser le corps).

En montée, les tests montrent que les tout-suspendus actuels sont plus performants que les semi-rigides. En prime, leur différence de poids est minime (et si je n’ai plus besoin de deux vélos, je peux en avoir un seul mieux équipé).

En convalescence jusqu’à la fin de l’année, je ne voyagerai pas avant le printemps prochain, si tout va bien. J’ai encore du temps pour me décider, ce qui ne m’empêche pas de lorgner du côté du cadre carbone de l’Ibis DV9, un cadre semi-rigide de seulement 1 kg en large (le Cutthroat fait 1,5 kg dans la même taille). Avec la différence de poids, j’ai de quoi monter à une fourche Lauf TR boost, obtenant un vélo très confortable et tout aussi léger qu’un Cutthroat (auquel je vois deux défauts dans sa version actuelle : une câblerie apparente et des roues non boost contrairement à celles de mes VTT — pas envie de stocker un énième jeu de roues).

Je n’ai pas pour autant renoncé au Timberjack. Il existe en version titane, mais seulement 400 g plus léger qu’en aluminium. Je reste amoureux de ce vélo très polyvalent, son seul défaut outre son poids étant une fourche de 130 mm surdimensionnée pour mes usages bikepacking (donc encore une fois un poids excessif). Si j’y installais une fourche Lauf TR boost, j’aurais peur d’augmenter dangereusement le drop (certains le font).

Maintenant, si d’aventure je dois voyager sur des chemins peu techniques, j’enfourcherai mon gravel, en l’équipant de roues 650B avec des pneus de 47 mm et d’une potence suspendue Red Shift. Tout dépendra des itinéraires, bien sûr.

J’en ai terminé de mon brainstorm à ciel ouvert. Je suis preneur des bonnes idées.