Thierry Crouzet

Dès que la société bascule dans l’exceptionnel, une guerre, une pandémie, les gouvernements adoptent des mesures liberticides. C’est un réflexe primal de chef de horde. Dans l’urgence, il ordonne parce qu’il pense pour les autres, parce qu’il se croit plus malin que les autres, plus sachant, plus informé.

Mais l’est-il ? Peut-être il y a bien longtemps… mais aujourd’hui ? Ce modèle tient-il encore le coup ? Plutôt que nous ordonner, le chef de horde ne pourrait-il pas nous demander de réfléchir, de faire preuve d’au moins autant d’intelligence que lui ?

Cette possibilité ne semble pas l’effleurer et peut-être a-t-il raison en constatant la stupidité de certains, mais on forme une société, ce qui importe c’est le comportement général, pas la frange. Si pour la plupart nous agissons intelligemment, c’est gagné.

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On ne nous en laisse pas le choix. On prend des décisions pour nous. On nous fait basculer en dictature au nom de la raison d’État, une dictature où certes nous conservons la liberté de parole, mais on peut se demander jusqu’à quand.

Quand on nous ordonne un confinement total, on nous envoie à chacun un message : « Je ne vous fais pas confiance. » Pas très agréable de vivre en compagnie de quelqu’un qui vous dit ça et le pense. Je me sens nié, j’ai envie de quitter cette personne et d’aller voir ailleurs. Parce ce que j’ai besoin de vivre en confiance.

J’ai compris les règles de vie qui permettent de ne pas propager le virus, ou du moins de minimiser les risques. OK, je suis presque un expert du sujet, mais si je le suis devenu ces dernières années, tout le monde doit pouvoir le devenir. Les comportements à adopter ne sont pas si complexes, il suffit de les expliquer, de monter des ateliers et de fournir les outils adéquats tels que masques et gels hydro-alcooliques.

On ne prend pas cette peine. On ne cherche pas à nous faire grandir. Au prétexte de l’urgence sanitaire, on ordonne le couvre-feu. C’est assez radical, définitif, indiscutable. C’est à l’image de nos modèles démocratiques majoritaires. Soit tu es élu avec 50,1 % des voix, soit tu n’es rien. On est dans une logique du tout ou rien, dans une civilisation qui ignore les nuances de gris. C’est-à-dire un modèle totalitaire qui se cache, qui sommeille, toujours prêt à nous manifester ses travers.

Voilà à quoi je pense depuis ma position de confiné, voilà ce que je ressens. Certains s’imaginent en vacances, moi je me sens en prison. Tous les maux de notre société m’explosent à la figure. Ceux de l’irresponsabilité des uns, ceux de l’autoritarisme des autres, sans parler de la méchanceté crue de ceux qui obéissent sans penser, qui déjà endossent l’uniforme du soldat, prêts à commettre des exactions si nécessaire et pourquoi pas lever des milices punitives contre les contestataires.

Non je ne suis pas à la plage, même si j’ai la chance de vivre au bord de l’eau, même si le temps est sublime et si je pourrais prendre mon kayak pour aller me promener. Non, je ne coule pas des jours heureux d’insouciance. Au-delà de l’enfer que vivent mes copains médecins, au-delà de la souffrance de ceux qui agonisent en Italie en manquant d’oxygène, au-delà des larmes de ceux qui ne peuvent accompagner leurs proches dans l’agonie, je suis prisonnier d’un système qui refuse la vie, qui pour tenter de la sauver la nie, en nie ses qualités et ses ressources, et qui nous demande de mourir nous aussi pour que d’autres ne meurent pas.

Mais au contraire nous devrions nous réveiller, cette crise devrait nous redresser, nous devrions saisir cette opportunité, nous devrions mettre en commun nos ressources pour en sortir et non nous contenter de déléguer cette responsabilité aux autorités incompétences, aux médecins déjà épuisés et aux scientifiques qui, il y a trois jours encore, étaient démotivés fautes de moyens.

« Reste chez toi, ne pense pas, ne fais pas de bruit, on s’occupe de tout. Regarde une série sur NetFlix ou AmazonPrime. Bourre-toi la gueule. Attends que ça passe. » Beau programme. C’est comme si on avait débranché tous les ordinateurs de la planète et se remettait à faire les calculs à la main.

Notre puissance de calcul a été sacrifiée. C’est une grave erreur. Parce que le virus ne va pas disparaître par magie (quoique, des thérapies apparaissent). Demain, quand le confinement sera levé, quand nous ressortirons dans la rue, toujours aussi ignorants des bonnes mesures sanitaires, nous le ferons courir à nouveau et ça repartira pour un tour. La seule solution est d’apprendre, de faire confiance aux autres, non pas de les infantiliser.

Il était logique de fermer les écoles et même les universités, de nous demander de réduire nos déplacements, mais pas de traiter chacun de nous comme le cancre de la classe, celui qu’on abandonne, à qui on renonce d’apprendre et qui pourtant demain sera l’un de nous, et donc dangereux par son ignorance. Le gouvernement en niant notre intelligence nous transforme en bombe virale. Je ne suis pas retourné faire les courses depuis une semaine, mais je vois les images, nous baignons en plein délire collectif. On nous interdit de sortir pour prendre l’air et on nous autorise à poser nos mains infectées partout. Le chef de horde a perdu la raison et lui obéir n’est pas loin d’être suicidaire, d’autant qu’il a déjà fauté en n’étant pas prévoyant (pas assez de masques, pas assez de gels hydro-alcooliques, de capacité de dépistage…).

Le confinement est l’aveu d’un échec collectif, du système et de chacun d’entre nous. Je vais m’y plier pour respecter les médecins, pour ne pas inciter ceux qui ne comprennent pas à propager le virus, mais je continuerai de penser qu’il s’agit dans sa forme extrême d’une mauvaise décision.

« Nos pays ont renoncé (contrairement aux Chinois et aux Coréens) au dépistage systématique au profit d’un confinement dont le Pr Raoult souligne qu’il n’a jamais été une réponse efficace contre les épidémies. C’est un réflexe ancestral de claustration (comme à l’époque du choléra et du Hussard sur le toit de Giono). Confiner chez eux des gens qui ne sont pas porteurs du virus est infectiologiquement absurde- le seul effet d’une telle mesure est de détruire l’économie et la vie sociale. Un peu comme bombarder une ville pour en éloigner les moustiques porteurs de malaria… » Jean-Dominique Michel, anthropologue de la santé et expert en santé publique