Thierry Crouzet

Avons-nous été engagés malgré nous dans un atelier de découverte de la transition écologique ? Je me pose cette question parce moi-même, qui ai effectué il y a une quinzaine d’années le choix d’un pseudo mode de vie de transitionneur, je constate que ma vie n’est pas bouleversée par le confinement. Si j’avais le droit de me promener dehors librement, rien ne serait changé ou presque.

Je ne suis pas sûr que vous soyez beaucoup à apprécier la situation. Quand je perçois votre énervement, vois avec quelle promptitude vous enfourchez divers chevaux de bataille, quitte à répéter les arguments officiels sans prendre le temps d’en questionner la validité, je me dis que la situation vous secoue plus que moi.

J’en oublie d’évoquer l’exceptionnel de la situation parce qu’elle n’a pas grand-chose d’exceptionnel pour moi. Au-delà de mon propre énervement, qui s’apaise jour après jour, parce les discours ambiants eux-mêmes se répètent et que je ne vais pas répéter mes critiques, j’ai trouvé une vitesse de croisière et vous dire que la mer m’entoure, que le soleil se lève et se couche n’a pas beaucoup d’intérêt, d’autant que je n’arrive pas à suffisamment me détendre pour me contenter d’apprécier la beauté et de tenter de la partager avec vous.

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Les vagues se brisent sur les rochers, se retirent, reviennent. Est-ce ainsi qu’on accepte la dictature ? Qu’on oublie de la combattre et puis qu’on s’y enferme durant des années ? Voilà à quoi je pense assez souvent, ça reste désagréable, preuve que je ne suis pas encore totalement soumis. Mais je vois à quelle vitesse l’obéissance gagne, à quelle vitesse le gouvernement augmente son effectif de prosélytes. Au nom de la lutte contre l’ennemi extérieur, ils traquent les ennemis intérieurs parmi lesquels je me range. Un jour, on accusera peut-être ces prosélytes de collabo, mais pour le moment ils fanfaronnent, persuadés d’avoir le droit avec eux, et même les bonnes raisons.

Je n’exagère qu’à peine. Je devine à l’œuvre des mécanismes que je ne connaissais qu’en théorie. Je sens comment tout pourrait très vite basculer si le coronavirus était plus dangereux, et donc le niveau de peur plus grand. Le virus de la haine circule avec lui, un virus qui altère des consciences en un rien de temps, qui affecte en elle un rouage, produit un déclic, active un mode nouveau qui sommeillait depuis des décennies, mais toujours prêt à l’action pour commettre des crimes de salut public.

Peut-être que je délire, que je m’invente une fable, que je veux donner à la situation un côté historique pour contrer la banalité de mon confinement. Mais peut-être que je ressens des vibrations, les premiers tremblements d’une bête qui voudrait se réveiller, mais qui a encore les paupières lourdes, car elle dort depuis longtemps. Et maintenant je ne pense plus qu’à elle. Je sais qu’elle est là, autour de moi, qu’elle a étendu ses tentacules jusque dans les cerveaux de certains de mes copains, et qu’elle veut me séduire, me persuader qu’avec elle je serais en sécurité.

— Viens avec nous, rejoins-nous…

Je résiste, je résisterai jusqu’au bout, c’est du moins ce que me dis, et avouer mon cauchemar me donne du courage, renforce ma détermination. Et je pense à l’avenir avec effroi. Parce que la bête devrait cette fois se rendormir, mais la prochaine fois, quand les problèmes climatiques s’intensifieront, si ce jour arrive, ou qu’un autre virus bien plus létal déboule, je sais qu’elle bondira hors de sa caverne et que les pires horreurs de l’histoire se répéteront, parce la graine néfaste est toujours là, implantée dans trop de cerveaux, peut-être à cause d’une défaillance massive de nos systèmes éducatifs.

Dans quelques semaines, comment tout cela finira ? Allons-nous perdre la mémoire ? Du jour au lendemain faire comme avant, comme si de rien n’était ? Oublierons-nous nos différents ? Ou serons-nous capables de reconstruire ? De corriger, de nous attaquer à la bête tant qu’elle dort encore. J’éprouve une appréhension. Et si rien ne se passait entre nous, dans notre organisation politique, entre les pays ? Et si nous faisions l’autruche et tentions de tout recommencer comme avant ? Alors nous ferions le jeu de la bête.