Thierry Crouzet

J’avais décidé de ne plus écrire sur le coronavirus, sauf dans mon journal et dans la suite du Geste qui sauve, mais comme tous les soirs je publie un pseudo point météo de la pandémie sur Facebook, comme je continue à jouer avec les chiffres et les courbes, toujours dans l’idée de mettre à distance la crise, de l’objectiver, de la rendre moins macabre, plus supportable et non de prévoir l’avenir, j’interagis avec pas mal d’inconnus et suis parfois atterré par les théories qui jaillissent.

Tous les indices à la baisse
Tous les indices à la baisse

L’une des plus absurdes était attendue. Comme nous approchons du pic de la pandémie en France, les indices de progression s’améliorent, tous avec une tendance à la baisse. En toute probabilité, nous éviterons le pire, notre système hospitalier tiendra le coup, le bilan macabre sera lourd, mais pas apocalyptique, en tout cas bien moins qu’en Italie ou en Espagne. Avant même que cela se confirme, avant que mes espoirs deviennent réalité, des gugus en tirent des conclusions erronées.

Par exemple, le confinement serait un coup monté des capitalistes pour détruire l’économie et demain nous pressuriser pour la faire repartir. Il faut avoir un cerveau en gruyère pour penser des trucs pareils et oser les balancer en ligne, renonçant à tout amour propre. Il faut surtout ne rien comprendre au capitalisme dont le but est de maximiser les profits. Provoquer des pertes par perversion, ce n’est pas son truc. Le capitalisme est au mieux égoïste, si on doit lui attribuer un caractère humain. Si demain il voyait un moyen de prospérer dans notre absolu bonheur, il ne deviendrait pas pour autant généreux et bienfaiteur (regardez Trump qui vient d’instaurer un revenu universel ponctuel).

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Tendance à la baisse
Tendance à la baisse

Mais peu importe ces délires. Ce qui m’intéresse, c’est l’erreur d’analyse : parce qu’il y a peu de morts, peut-être pas plus que lors d’une sévère grippe saisonnière, alors croire que le confinement n’a servi à rien, qu’il était une mesure inutile, voire délibérément machiavélique. Si on s’intéresse à la seule courbe indiquant les variations de la mortalité quotidienne au niveau national, on découvre qu’avant le confinement le nombre de morts total depuis le début de la pandémie progressait d’un peu plus de 30 % par jour. En gros, il triplait tous les trois jours, et cela malgré les exhortations à la distanciation sociale. Aujourd’hui, à dix-sept jours du confinement et cela depuis quelques jours, nous approchons de la barre des 10 % (il y a en moyenne un écart de dix-sept jours entre infection et décès éventuel). À ce rythme, il faut dix jours pour doubler le nombre de victimes. Nous avons quitté une croissance initialement exponentielle et incontrôlable pour une croissance linéaire qui se tasse peu à peu.

Sans le confinement, la croissance exponentielle aurait continué à un rythme fou jusqu’à ce que nous atteignons l’immunité communautaire, jusqu’à ce que quarante millions de Français soient infectés. Aujourd’hui, notre système hospitalier aurait explosé, la mortalité aurait grimpé à 5 %, peut-être à 10 %, des centaines de milliers de Français seraient morts dans des conditions affreuses, faute d’assistance et de médication. Mettez-vous ces chiffres dans la tête. Le confinement était la seule mesure possible faute de tests de dépistage, de masques et de gels hydro-alcooliques pour tous, faute aussi d’une culture de la prévention et du contrôle des infections gravée en chacun de nous, sachant qu’elle est déjà défaillante dans beaucoup d’institutions de soin ou qu’elle l’était avant que cette crise ne provoque une brusque remontée du niveau de vigilance.

Nous n’avons manqué aucun train parce que personne ne s’était préparé à l’arrivée du train. La seule mesure possible a été prise, même si je continue d’en critiquer l’application aveugle, mais voir surgir des théories encore plus débiles ne me rassure pas pour l’avenir. Car nous allons devoir nous mettre le contrôle et la prévention des infections dans le crâne, en faire un automatisme pour de longs mois, et sans doute pour toujours, car demain d’autres pandémies surgiront, plus méchantes que celle-ci, voir mon Résistants. Peut-être qu’alors nous serons préparés à l’arrivée du train et que nous n’aurons pas à nous confiner. Cela dépendra de chacun d’entre nous et croire que les gouvernements seuls régleront cette question est un doux rêve.

Regardez ce que j’ai écrit le 22 mars dans mon journal :

Dans quelque temps, on fera les statistiques. On comparera la morbidité de ces mois de crise avec les années antérieures. Si on ne voit rien de notable, j’en doute pour l’Italie, on applaudira les gouvernements, qui auront évité le pire, ou on les accusera d’en avoir trop fait, parce qu’il rien n’aura différé de d’habitude.

Nous y sommes, le défaut de raisonnement annoncé se manifeste déjà. Si la mortalité constatée n’est pas catastrophique, c’est grâce au confinement. Ne partez pas en vrille en croyant qu’il ne sert à rien. Certes on aurait pu faire autrement si on avait été préparés, si on avait eu la certitude qu’un traitement fonctionne, mais ne perdons pas du temps à refaire l’histoire.

PS1 : Des lecteurs après avoir lu cet article, mais l’ont-ils lu et compris, me ressortent la mortalité de la grippe saisonnière. Vous comprenez le concept d’exponentielle ? On aura peut-être cette année la mortalité d’une grippe saisonnière, mais sans le confinement on aurait explosé les conteurs, saturé les crématoriums avec des dizaines et des dizaines de milliers de victimes.

PS2 : D’autres évoquent la comorbidité. Oui, il n’existe pas de mesure sans risques. Je ne cesse de le répéter, trouvant ridicule que nos mouvements soient restreints à 1 km de chez nous. Le confinement entraînera des morts, des viols, des crimes, des suicides… Et la crise économique qui s’en suivra aussi, mais impossible de les estimer a priori. Un copain médecin vient de me parler des gens qui font des incidents cardiaques et qui ne vont pas à l’hôpital de peur de déranger. Il y aura des morts à cause du confinement. Mais des centaines de milliers ? Je ne le pense pas. Si j’étais à la place du gouvernement, j’aurais pris la même décision. Et puis combien de morts indirectes aurions-nous relevés si nous n’avions rien fait, en plus de celles prévisibles causées par le virus ? Faut pas croire que la vie aurait continué comme avant. Toute pandémie s’accompagne d’une recrudescence de violence. Mais le confinement a aussi des effets bénéfiques indirects : effondrement de la mortalité routière, baisse des maladies respiratoires liées à la pollution…

PS3 : Certains croient qu’on aurait dû dès fin février appliquer de traitement de Raoult. Mais il aurait fallu être dingue pour faire confiance à une étude microscopique, même si porteuse d’espoir. Raoult était sûr de lui, mais beaucoup de gens sûrs d’eux ont provoqué des massacres par le passé (une telle assurance dans le champ médical est en soi effrayante). Non, il était inconcevable de faire un pari aussi risqué, plus risqué que le confinement. Après, il sera facile de refaire l’histoire, de donner des leçons, mais dans le contexte la seule solution envisageable a été prise. D’ailleurs, même Singapour change de stratégie et décide d’adopter le confinement.

PS4 : Il semble que la grippe saisonnière cause moins de mille décès par an en France, avec un taux de mortalité de 0,01 %. Le fameux chiffre de 10 000 morts habituellement annoncé ne correspond qu’à la surmortalité hivernale artificiellement imputée à la grippe. Donc le coronavirus est infiniment plus méchant, voilà pourquoi il implique des mesures exceptionnelles.