Thierry Crouzet

Lettre à la Fédération Française de Cyclisme

Bien que n’étant pas membre de votre fédération contrairement à certains de mes amis et lecteurs, je vous écris parce que votre position vis-vis du confinement n’a cessé de me chagriner. Je ne peux plus garder pour moi le poids qui me pèse chaque fois que depuis le 18 mars je touche l’un de mes vélos.

Ce jour-là, sans doute un peu vite, sans trop réfléchir, vous avez publié un communiqué où on peut lire :

Eu égard à ces dispositions, l’activité physique individuelle des personnes ne peut se pratiquer qu’à proximité du domicile et dans un temps assez limité. De ce fait, la pratique du sport cycliste communément admise, n’entre pas dans les conditions prévues au décret et constitue donc une infraction susceptible de verbalisation. En effet, ces conditions de proximité et de temps court sont antinomiques avec les notions d’entraînement du sport cycliste basées sur des notions de distance et de temps long. Toute pratique du sport cycliste, même individuelle, doit donc être momentanément proscrite.

NE MANQUEZ AUCUN ARTICLE

Ce qui m’a tout de suite frappé, et même un peu effrayé, c’est votre prétention à détenir la vérité sur ce que signifie faire du vélo. Vous ne semblez pas avoir douté une seconde de vos prérogatives de sachant. De quel droit parlez-vous au nom de tous les cyclistes ? De quel droit nous imposez-vous votre vision ? Vivons-nous dans une démocratie cycliste ou dans une dictature ?

Quand vous parlez de « pratique du sport cycliste communément admise », vous avez oublié de préciser « admise par nous », et vous auriez même pu ajouter « esprits quelque peu bornés et passéistes ». Vous n’avez pas introduit de nuance, si bien que de nombreux cyclistes qui vous mettent au panthéon, qui croient que vous détenez la vérité, ont commencé à conspuer ceux qui comme moi ont mis en doute votre parole sacro-sainte. On a eu droit à tout, à la délation et à la moralisation, ce qui en dit long sur quelques-uns de vos adeptes.

Markham
Markham

L’année dernière, je vivais en Floride à côté du Markham Park Mountain Bike Trails, 22 km de sentiers enroulés sur eux-mêmes dans un cercle de 0,5 km de rayon. Je peux vous assurer que j’y ai côtoyé de sérieux cyclistes. Mais au vu de votre définition, j’ai dû rêver de faire du vélo dans ce parc.

De même, quand je roule avec mon gravel ou fais du bikepacking, seul au monde ou avec quelques copains, je suppose que je ne fais pas de vélo, puisque sauf erreur vous n’organisez pas encore de compétions dans ces disciplines. Vous êtes tentés de les pervertir, avec votre instance tutélaire qu’est l’UCI, car au fond, ce qui vous intéresse c’est le commerce, à commencer par celui lucratif des licences, et, où il y a commerce, vous accourez. Je veux bien l’entendre et vous excuser sur ce point, mais votre désir hégémonique ne doit pas se faire au détriment des cyclistes qui se fichent de vous, et qui, je vous le rappelle, sont plus nombreux que vos adhérents et parcourent des dizaines de fois plus de kilomètres cumulés chaque année. Si vous étiez un syndicat, vous ne seriez pas représentatif.

Strava Heatmap
Strava Heatmap

Pour vous en convaincre, regardez la carte générale des activités Strava, collez-y les parcours de vos compétitions, et vous découvrirez que vous ne pesez rien dans le monde du vélo. Cette pratique vous a échappé et vous tentez désespérément d’en garder le contrôle en imitant les maires qui dans leur commune prennent des décisions arbitraires pour durcir celles du gouvernent, jugées pas assez sévères, mais sans que ces durcissements obéissent à des raisons sanitaires.

Vous auriez pu vous reprendre, mais le 24 mars vous avez publié un nouveau communiqué où vous déclarez :

Pour ce qui concerne l’usage d’un vélo dans le cadre d’une activité physique individuelle, la FFC prend note que le ministère de l’Intérieur, dans les conditions visées au 5ièm, à savoir dans la limite d’une heure par jour et dans un rayon maximal d’1 KM autour du domicile, considère que l’utilisation d’un cycle uniquement par les enfants reste possible, accompagnés d’un adulte à pied.

Vous avez tiré cette information de quel décret ? Il n’en existe aucun qui impose cette restriction, sinon quelques vagues tweets et déclarations contradictoires de certains membres du gouvernement. Aucun texte de loi que je sache, sinon localement suite aux dérives liberticides de quelques maires, n’indique qu’il est interdit de faire du vélo dans le cadre de l’exercice physique. Vous avouerez que ce serait étrange puisque la trottinette et le roller sont autorisés (et pas moins dangereux).

Le danger, il fallait bien en arriver à cet argument, pour justifier votre décision. Le vélo est un sport dangereux. Je suis bien placé pour le savoir puisque je me suis fracturé le col du fémur en août dernier. Mais le vélo est-il moins dangereux que le roller, ou même que la voiture, voire la moto ? Sans doute pas, mais on les autorise durant le confinement.

Si le vélo est si dangereux, pourquoi faites-vous encore du vélo ? Pourquoi ne vous contentez-vous pas de rouler sur home-trainer ? Vous n’y risquez plus que la déshydratation et l’incident cardiaque, voire quelques tendinites. En écrivant vos communiqués, vous avez pensé à nos médecins déjà surchargés, mais vous n’avez pas poussé votre raisonnement jusqu’au bout. Parce que chez nous, si nous ne sortons pas faire du vélo, il faut bien que nous nous occupions. Alors on sort l’échelle pour monter sur le toit, et on risque de tomber, et de finir aux urgences. Le risque est-il moindre que sur des routes ou des chemins où on roule seul et où il n’y a pratiquement plus de trafic ? Il faudrait creuser la question, mais j’ai l’impression qu’il y a beaucoup plus d’accidents domestiques que cyclistes, même en temps normal. On pourrait presque affirmer qu’on court moins de danger sur les chemins qu’en restant chez soi. OK, j’exagère, peut-être.

Avouez que vivre, c’est courir un risque. Et on ne peut réduire tous les risques, d’autant qu’en voulant nous empêcher de faire du sport, vous avez refusé que nous entretenions notre santé mentale, notre santé physique, notre système immunitaire, en quelque sorte fragilisant notre résistance au virus, ce qui est ballot dans la situation présente. Des médecins du sport ont très vite tiré la sonnette d’alarme, d’ailleurs en Allemagne, un pays qui s’en tire plutôt très bien dans la gestion de la crise, je vous rappelle que le vélo est encouragé.

Toutes ces nouvelles ne vous ont pas fait changer d’avis. Des professionnels sont même montés au créneau pour défendre votre position. Les mêmes qu’on retrouve sur Zwift avec un équipement de fou et qui se permettent de donner des leçons comme s’ils étaient soudain des experts en épidémiologie (c’est vrai qu’ils s’y connaissent en médecine). De toute évidence, nous n’appartenons pas à la même planète cycliste. Admettez, une fois pour toutes, que vous représentez un entre-vous et qu’en dehors de votre microcosme nous sommes nombreux à rouler, à défendre une autre philosophie du vélo, même un art du vélo qui peut-être vous restera à jamais étranger, peut-être même êtes-vous en train de passer à côté d’expériences sublimes. Mais on n’est pas sectaire, venez roulez avec nous, on vous fera découvrir des chemins, des coins oubliés, des traces secrètes…

Je ne suis pas rancunier, mais je garde une dent contre vous. Vous auriez pu jouer un rôle dans cette crise, vous auriez pu nous défendre, défendre tous les cyclistes, faire pression pour que le vélo soit au contraire encouragé dans cette période. Plutôt qu’interdire sans réfléchir, vous auriez pu proposer des gestes barrières pour cycliste.

  1. Ne pas rouler en groupe de plus de quatre, mais évitez de rouler seul.
  2. Rouler à deux mètres de distance.
  3. S’éloigner des secteurs où il y a des joggers.
  4. Toujours avoir du gel hydro-alcoolique sur soi.
  5. Ne pas prendre de risque en vous aventurant dans des passages dangereux et difficiles d’accès pour les services de secours.
  6. Rester dans les secteurs couverts par votre téléphone.

Rien de tel. Vous avez été contre-productif, vous avez agi contre nous, faisant preuve d’étroitesse d’esprit, ne pensant qu’au vélo comme compétition, et encore comme compétition selon vos règles. Résultat : nous avons tous été confinés dans un cercle, réduits à imaginer des jeux et des activités cyclistes sans doute surréalistes pour vous.

Presque exhaustif
Presque exhaustif

Avec les GPS et le suivi de traces, le vélo est entré dans une nouvelle étape de son histoire. Vous représentez le passé, l’époque des cartes Michelin, des courses balisées, du macadam issu de l’industrie pétrolière, vous n’avez pas encore intégré que nous déployons des dimensions nouvelles du cyclisme, qui parfois d’ailleurs nous reconnectent avec ses origines. Cette crise m’aura éclairé sur le gouffre qui se creuse entre vous et beaucoup d’entre nous. Je ne suis même pas sûr que nous soyons encore capables de nous parler tant nous nous tenons loin les uns des autres. Si c’est le cas, cessez de parler en notre nom. Sinon, la balle est dans votre camp.

PS : Certains lecteurs n’ont pas apprécié mon sens de l’humour avec mon histoire d’échelle et m’ont dit que je desservais mon propos en parlant des accidents domestiques. Suite à leurs remarques, je me suis livré à un petit calcul, voir tableau ci-dessous. Il y a en moyenne 7 accidents sérieux à vélo par jour en France contre plus de 30 000 accidents domestiques. Empêcher les cyclistes de rouler n’a donc que peu d’influence sur la saturation ou non des services d’urgence. L’argument sur les risques n’est pas recevable, d’autant qu’il néglige les bénéfices de la pratique du vélo, bien supérieurs aux risques. Pire, en roulant seul avec un trafic réduit, on a beaucoup moins de chance d’avoir un accident qu’en temps ordinaire. Et s’il y a un risque de transmission aéroportée, ce qui n’est pas encore certain, il nous suffit de maintenir la distance de sécurité suggérée par les scientifiques.

Risques comparés
Risques comparés