Thierry Crouzet

L’erreur de comparer la grippe au covid

Des courbes ne cessent de circuler qui montrent que certaines années la grippe tue autant que le covid, donc que le confinement est une stratégie du chaos sciemment organisée.

  1. Comparez les courbes de surmortalité année par année en France, ici ou , issue des simples relevés d’état civil, et vous verrez qu’il y a effectivement une surmortalité en 2020 et qu’on ne peut pas dire qu’il ne se passe rien en ce moment (quand la seconde vague sera prise en compte, ce sera encore plus flagrant). Les courbes grippe vs covid qui circulent sur les réseaux sociaux sont donc fausses comme beaucoup d’autres et visent à manipuler l’opinion, à distordre la réalité, à étayer les thèses complotistes.
  2. Pour établir les courbes épidémiques, il existe deux méthodes : le relevé des cas positifs et l’analyse de la surmortalité. Le covid est la première maladie infectieuse suivie avec autant de précision en temps réel. Quand on compare les morts testés covid et la surmortalité, on a en France une très grande corrélation, une quasi-superposition. Ce qui veut dire que le travail de diagnostic est rigoureux. Pour la grippe, on n’a pas un suivi aussi précis, sauf lors d’étude ciblée, et donc on utilise les données de surmortalité seules pour tracer les courbes épidémiques, voilà pourquoi en général on ne fait pas la différence entre les victimes de la grippe et celle de pneumonies non grippales. Ainsi la mortalité pour la grippe est systématiquement surestimée, parfois par un facteur dix.
  3. Mais comparer la grippe et le covid n’a aucun sens : il ne s’agit pas de la même maladie. Une grippe déclenche une réaction immunitaire violente, mettant à bas l’immunité des personnes les plus fragiles et les rendant vulnérables à la moindre infection bactérienne qui peut toucher les sinus, les oreilles, les poumons… Le covid est dans sa forme grave toujours une maladie pulmonaire.
  4. Pour écrire cet article, j’ai discuté avec un ami médecin urgentiste. Il m’a confirmé que très rarement ils avaient besoin de placer en réanimation des patients souffrant de grippe alors que c’est monnaie courante avec le covid. La réalité est toute simple : une épidémie de grippe, même sévère comme en 2017, n’encombre pas les soins intensifs et les services de réanimation. Dans Vaincre les épidémies, Didier Pittet explique qu’aux HUG à Genève la grippe envoie chaque année une poignée de patients en réanimation alors que le covid a impliqué des centaines d’hospitalisations, dont 120 réanimations entre mars et avril qui ont duré parfois plusieurs semaines.
  5. Que les choses soient claires : le confinement n’est pas qu’une histoire de morts covid. Si le covid ne tuait pas, mais encombrait tout autant les soins intensifs, il faudrait tout de même adopter des mesures pour enrayer l’épidémie. Alors, parler de mortalité, la comparer à celle de la grippe, n’a tout simplement aucun sens, c’est taper à côté, c’est passer à côté de la crise qui se joue : la question est comment faire en sorte que notre système de santé tienne, et le problème est le même partout dans le monde, comment faire pour qu’il n’y ait pas de diminution de chances pour tous les patients, pour toi, pour moi, pour nous tous si la vie nous joue des tours. Des mesures sont prises non pas seulement pour les malades covid, mais pour tous les citoyens. C’est ça l’enjeu (et malheureusement pas seulement de sauver les plus vieux… comme certains jeunistes le prêchent).
  6. Que le gouvernement soit maladroit, autoritariste, manque de discernement, c’est une chose, mais ça ne remet pas en question le problème qu’il essaie d’adresser. Le but n’est pas de réduire nos libertés, mais au contraire de les préserver en nous gardant en bonne santé (ce point étant argumenté dans Vaincre les épidémies).
  7. Qui finalement en veut à nos libertés ? Que font les dictateurs, partout, en tout temps ? Ils altèrent la réalité, racontent une histoire, jouent avec les imaginaires, cultivent la peur, quitte à user de fausses informations au sujet d’un ennemi invisible, dont l’existence exigerait des mesures de plus en plus autoritaires. Tous les fascismes s’inventent des ennemis. Tous ceux qui pour contester le bien-fondé du confinement usent des techniques fascistes s’attaquent à nos libertés fondamentales. Comme les fascistes, ils prétendent défendre ces libertés, mais ils les sapent à la base, s’enfermant eux-mêmes dans des narrations frauduleuses desquelles ils n’arrivent plus à sortir.
  8. La société est en train de se fracturer entre ceux qui gardent la tête froide et ceux qui bâtissent des complots. Si encore ils rêvaient de châteaux en Espagne, mais non, au contraire, ils imaginent le pire, que du noir, que du terrible, qu’un monde sans liberté où la désinformation est si prégnante que la notion même de réalité n’existe plus. Le dialogue est en train de devenir impossible entre ces deux camps.
  9. Si j’écris encore des articles, c’est pour attirer l’attention sur les données les plus brutes possibles, pour en revenir aux faits, à la raison. Mais j’ai déjà l’impression que c’est peine perdue. Il y a d’un côté ceux déjà convaincus par ce que je raconte et les autres qui me rient au nez et m’insultent. La coupure est-elle irrémédiable ?
  10. Ma vérité, parce que dire LA vérité est presque devenu interdit, c’est que nous sauvons nos systèmes de santé en ce moment, c’est qu’ils sont plus résilients que beaucoup l’annoncent, et il en va de même de nos sociétés. Nous traverserons cette crise, en sortirons grandis. Non, ce n’est pas la fin du monde, non ce n’est pas le déclin annoncé par des oracles qui extrapolent des courbes en oubliant la chose la plus importante : nous autres humains sommes géniaux, nous avons le pouvoir d’influencer les courbes, parce que nous inventons sans cesse, nous cassons les prévisions systématiquement, parce que nous sommes des créateurs, à commencer par les créateurs du monde dans lequel nous voulons vivre. Mais pour rester créateurs, nous devons rester libres.
  11. Oui, j’en veux à notre gouvernement, parce qu’il fait tout de travers, étant incapable d’appuyer ses décisions sur la raison. Autorisant l’ouverture des grandes surfaces et pas des petites où il y a techniquement toujours moins de monde au mètre carré. Interdisant les sorties à plus de 1 km de chez nous, comme si nous devenions alors plus contagieux. Il est responsable de l’hystérie collective qui se saisit de la France invisible, mais bien visible en ligne. Voilà sa faute au regard de l’Histoire. Il entretient un brasier, il souffle même sur les braises, avec un orgueil déplacé. Je lui en veux, mais ma colère ne me pousse pas à croire qu’il a des motivations secrètes. Il en est bien incapable. Nous avons devant nous une bande d’incompétents, mais il y a mille fois plus incompétent sur les réseaux sociaux, une incompétence qui atteint des hauteurs dignes d’un Donald Trump, capable de nier sa défaite aux élections et qui réussit à convaincre des millions d’Américains d’un complot contre lui. Il a tout compris des mécanismes qui régissent notre monde connecté. Je suis terrifié.