Thierry Crouzet

Nous autre Français aimons nous comparer aux Allemands, une vieille histoire. Nous lorgnons toujours de l’autre côté du Rhin pour voir ce qui y serait plus efficace. Mais sommes-nous capables de tirer profit de nos analyses ?

S’il existe une maladie virale où les mains jouent un rôle prépondérant dans la transmission, c’est la gastro-entérite. Les rotavirus, adénovirus, norovirus et autres astrovirus qui la provoquent se transmettent par la salive et les selles, donc par contact. Direct quand une personne en touche une autre ou indirect quand les virus transitent par des surfaces. Chaque hiver, les cas redoublent, avant une accalmie au printemps et durant l’été, puis une reprise à l’automne.

En bleu, 2020
En bleu, 2020
2020 au plus bas
2020 au plus bas

En France, le réseau Sentinelles analyse l’évolution de la maladie au fil des mois. Lors des deux premières semaines de janvier 2020, on relève davantage de cas que la moyenne constatée durant les dix dernières années. On se trouve aussi haut qu’en 2013, juste au-dessous des records de 2010 et 2011. Tout au long de janvier, le nombre de cas diminue assez vite, jusqu’à ce qu’il devienne le plus faible jamais constaté à partir de la première semaine de février. Tout au long de l’année, il y aura jusqu’à trois fois moins de gastro-entérites que d’habitude.

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Pourquoi ? Avec l’émergence du covid, tous les acteurs de la santé répètent l’importance de hygiène des mains et de la distanciation physique, deux stratégies efficaces pour lutter contre le nouveau coronavirus, mais aussi contre la gastro-entérite. Sans le vouloir, les Français nous prouvent que les règles de prévention hospitalière fonctionnent dans la communauté, qu’elles ont un effet à large spectre sur toutes les maladies transmissibles par contact. Plus je me lave les mains, moins je suis malade.

Zoom sur 2020
Zoom sur 2020

Il est intéressant d’analyser la courbe des cas de gastro-entérite en France. Durant les deux dernières semaines de février 2020, tout en étant de loin sous son plus bas historique, elle remonte avant de replonger en mars. Durant ce rebond, les gels hydroalcooliques sont en rupture de stock dans les officines. On n’en trouve nulle part. On peut imaginer que nous nous sommes relâchés côté hygiène des mains avant de nous ressaisir. Bien sûr, plus tard, le confinement renforce la diminution des cas, mais la tendance lui préexiste.

Étrangement, durant le confinement, après le pic de la première vague de covid, les cas de gastro-entérite repartent à la hausse alors que d’habitude on n’observe pas ce phénomène en cette saison. Durant l’été 2020, on remonte presque aux niveaux les plus bas observés sur dix ans. Apparemment, croyant l’épidémie covid derrière nous, nous nous sommes relâchés quant à l’hygiène des mains.

Plus de masques, moins du reste
Plus de masques, moins du reste

Une étude menée par Santé publique France le confirme : plus on nous a demandé de porter le masque, notamment en extérieur, moins nous nous sommes lavé les mains (baisse de 10 % de l’observance). À force d’insister sur le port du masque, en parlant jusqu’à cent fois plus que de l’hygiène des mains, les politiques ont minimisé dans nos consciences l’importance de l’hygiène des mains, et aussi de la distanciation physique. Quand la seconde vague covid reprend, les cas de gastro-entérite ne remontent pas comme ils le devraient à l’automne, mais ils ne redescendent pas comme en février et mars, preuve que la pratique de l’hygiène des mains ne s’est pas ancrée durablement. La focalisation exagérée sur le masque aura été nocive, une erreur politique.

Gastros norovirus en Allemagne
Gastros norovirus en Allemagne
Gastros norovirus en Allemagne
Gastros norovirus en Allemagne

Quand j’analyse la courbe des gastro-entérites en Allemagne (gastros causées par le norovirus), je découvre qu’au contraire les Allemands ont été plus appliqués. Comme en France, 2020 est l’année avec le moins de cas sur les dix dernières années. La baisse de l’incidence de la maladie est constante jusqu’à la mi-mars, avant de se maintenir au plus bas, si bas que la maladie semble pratiquement éradiquée. La courbe ne remonte pas, preuve que les Allemands suivent les consignes sanitaires avec davantage de rigueur que les Français (et que leur gouvernement ne pratique pas la dissonance cognitive).

Dans une autre analyse, j’ai esquissé un lien entre hygiène en général et incidence du covid, montrant que la meilleure hygiène allemande expliquait en partie pourquoi le pays avait été moins touché que la France. Pour aller plus loin, il faudrait au fil des années comparer les cas de gastro-entérites dans les pays européens, éventuellement les corréler avec la mortalité covid. Mais les données que j’ai trouvées ne sont pas comparables en valeur absolue, le réseau Sentinelles confondant toutes les causes de gastro, le Robert Koch Institut les traquant avec plus de précision, virus par virus.

Reste que le seul rapport à la gastro montre une claire différence entre la France et l’Allemagne quant à la réactivité des populations vis-à-vis d’une urgence sanitaire. Quand les Allemands se lavent les mains, c’est durablement.

Nous autres Français, au prétexte de faire passer notre liberté en premier, défendons notre droit d’agir à notre guise au détriment du collectif. Certains vont jusqu’à moquer les défenseurs de l’hygiène, les accusant d’être des hygiénistes, des espèces de monstres totalitaires.

Mais où nous a conduits notre défiance aveugle ? Nous avons été bien plus impactés que les Allemands par le covid, les confinements ont été bien plus lourds et bien plus longs chez nous, avec davantage d’impact économique et humain. Au final, notre liberté de faire ce qui nous plaît nous a coûtés en liberté, parce que nous avons oublié que nous ne pouvons être libres que si les autres le sont aussi. Cette histoire de liberté ne peut être que collective.

Si au nom de ma liberté, j’ai un comportement sanitaire inapproprié, j’infecte les autres, je les rends malades, je réduis leurs libertés. Ils ne peuvent plus travailler, peut-être que mon boulanger ne peut plus faire mon pain, je ne mange plus de pain, je n’ai plus la liberté d’en manger, je dois le préparer moi-même, et peut-être que le meunier aussi est malade, que la farine aussi manque. Ma liberté est fonction de la liberté des autres. La liberté, c’est une histoire de liens. Sans liens, je ne suis pas libre (j’ai effectué cette démonstration dans L’alternative nomade).

En France, nous ne sommes donc pas amoureux de la liberté, mais de l’individualisme, quitte à ce qu’il nous consume. Au nom de la liberté, nous nions trop souvent cette liberté.