Thierry Crouzet

Mardi 1er, Balaruc

Enlisé dans Le geste qui sauve 2 jusqu’à l’horreur. Envie de tout planter, de ne plus jamais écrire sur la santé, de revenir à mes amours littéraires, à un récit intime et discret, pour me faire du bien plutôt que d’essayer de faire passer des messages sanitaires qui ne touchent que les gens déjà convaincus.

Jeudi 3, Balaruc

Je suis furieux. Tim se ramasse à un 4/10 sur un devoir maison de maths qu’il a beaucoup travaillé, tout cela parce qu’il n’a pas résolu le problème comme la prof aurait aimé. C’est quoi ce gag ? Si la prof veut que les élèves résolvent un problème d’une certaine façon, qu’elle le précise. Si elle ne veut pas qu’ils utilisent des théorèmes au programme, qu’elle le précise, sinon tout est autorisé, même des mathématiques que la prof ne comprend pas. En l’occurrence, Tim s’est contenté d’utiliser Pythagore et un ou deux sinus. La prof attendait sans doute quelque chose de plus tordu. Ça m’enrage de voir des profs se faire les dents sur des gamins plus brillants qu’eux dans la matière qu’ils enseignent. Le pire, Tim apprécie sa prof, je ne peux même pas l’appeler pour la mettre face à ses erreurs.

Belle vue
Belle vue

Vendredi 4, Balaruc

Parfois je me demande pourquoi je m’en prends avec toujours tant de véhémence à ce qui me paraît une injustice, un affairisme excessif, une dénaturation de ce qui pourrait rester naturel, simple… Je monte en tour, et les années n’y changent rien. Je me crée des inimités, parce que non seulement peu de gens changent d’avis, et encore moins de gens acceptent de recevoir leurs propres merdes dans la figure, surtout si elles les font vivre. Tout selon eux est moral, ils n’ont rien à se reprocher, légalement oui, sauf que certaines pratiques légales font verser le monde dans une direction désagréable.

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Je devrais ne plus m’embêter avec les aiguilleurs dérailleurs. Parce que je ne fais que dépenser une énergie inutile. Comment je me sentirais si je fermais ma gueule ? Mieux ? Je n’en suis pas sûr. L’ouvrir ne ma jamais rien apporté, bien au contraire, mais au moins j’ai l’impression d’être resté moi-même.

Soir
Soir

Samedi 5, Balaruc

À vélo
À vélo
Marseillan
Marseillan
À vélo
À vélo
À vélo
À vélo
À vélo
À vélo
À vélo
À vélo

Lundi 7, Balaruc

Qu’est-ce que la normalité ? Pour un paysan du début du XXe siècle, c’était une journée sans surprises, le soleil qui se lève et se couche à l’heure prévue, tout qui se déroule comme prévu. L’anormalité survenait lors des tempêtes ou des canicules excessives, une anormalité encore contenue, car somme toute déjà vécue. Et puis le monde est devenu de plus en plus complexe, avec de plus en plus d’interactions, de plus en plus d’évènements, de plus en plus de black swans. Au XXIe siècle, la normalité c’est de ne plus rien prévoir, de ne pas savoir à quoi s’attendre, et nous en venons à regarder l’ancienne normalité avec nostalgie.

Le covid nous a placés dans une anormalité sanitaire, Trump dans une anormalité politique, les réseaux sociaux dans une anormalité médiatique… Le phénomène ne s’arrêtera pas, au contraire, il s’intensifiera parce que nous ajoutons sans cesse de nouvelles routes pour les interactions sociales et techniques. Nous ne reviendrons pas au temps d’avant. Notre normalité est devenue anormale, contre intuitive. Nous n’y sommes pas préparés psychologiquement, comme si le temps avait accéléré, comme si ce qui prenait des millénaires ne prenait plus que des jours. Il faudrait compresser l’histoire géologique pour retrouver une telle frénésie. En une vie, nous revivons des pans entiers de l’évolution biologique. Nous sommes confrontés à un temps que notre espèce n’a jamais connu. Un temps de stress constant où il faut pourtant réussir à se poser, sinon notre corps et nos cerveaux ne peuvent pas tenir.

Pour survivre à cette nouvelle normalité, je pars souvent dans la nature pour vivre à son rythme, à celui de mes ancêtres. Sans un va-et-vient entre le temps d’aujourd’hui et celui d’avant, je ne vois pas comment je pourrais tenir, comment l’humanité pourrait tenir.

Mardi 8, Balaruc

Je n’ai rien contre les gens qui font du business et le revendiquent. Mais je déteste ceux qui se disent bénévoles et utilisent leur bénévolat pour en tirer des bénéfices personnels. On voit ça en politique, mais aussi bien d’autres activités. Par exemple, dans le voyage à vélo, des organisateurs d’évènements font payer des sommes démesurées en échange de casquettes pourries. Ils se défendent en disant que ça leur coûte, alors que bien sûr ils exagèrent, parce qu’ils ont des rêves de grandeur, des rêves en inadéquation avec les valeurs qu’ils prétendent défendre.

Mercredi 9, Balaruc

Le soleil levant entre dans le placard. Il se glisse par le fenestrou de la cuisine et se faufile au-dessus de frigidaire, un tour de force possible uniquement à l’approche du solstice d’hiver. J’aime ces marqueurs de temps, ces rendez-vous saisonniers. Ils me procurent un plaisir ineffable.

Jeudi 10, Balaruc

Quand j’étais gamin, j’adorais tracer des circuits pour mes trains électriques, plus jeune, je me suis beaucoup amusé à tracer des circuits en canalisant de l’eau dans le jardin, imaginant des ponts, des barrages, des châteaux d’eau. Aujourd’hui, je trace des circuits pour faire du vélo. Je crois qu’il y a une constante dans les vies, une manie qui s’installe tôt et vers laquelle on revient sans cesse. L’écriture est un circuit qui rêve d’emporter les lecteurs pour les ramener à leur point de départ.


Beaucoup de romans ne contiennent que des phrases inutiles. Les auteurs se félicitent d’avoir écrit un ou deux millions de signes, mais ils n’ont fait qu’aligner du vent. Quelle énergie pour décrire les cheveux d’une héroïne dont nous oublierons tout, d’une héroïne qui ne changera rien à notre vie. La littérature ne devrait garder que les phrases transformatives pour le lecteur. Écrire des millions de signes sur les coupes de cheveux ne fait pas de nous des écrivains, encore moins des coiffeurs.


J’ai été tiré de l’utérus de ma mère avec des forceps, une innovation rendue publique en 1735. Je ne suis pas un homme naturel. Je n’ai survécu, et ma mère aussi, que grâce à une innovation technologique.

Soir
Soir

Vendredi 11, Balaruc

Où est ma mousse à raser ? Je cherche partout, introuvable. C’est la deuxième fois en dix jours. La première fois, je me suis dit qu’Annie l’avait jetée parce que la bombe était quasiment vide. Cette fois, je me demande où elle peut bien l’avoir rangée. Je l’appelle, elle me dit qu’elle n’y a pas touchée. Une idée même pas formalisée me traverse l’esprit. Je fonce jusqu’à la salle de bain des enfants. Je retrouve mes deux bombes. J’ai franchi aujourd’hui une nouvelle étape dans ma vie de père.

La mer, Sète
La mer, Sète
Sète
Sète
Sète
Sète

Mardi 15, Balaruc

Les traces de nos périples à vélo sont vivantes. Elles se transforment, évoluent, changent au grès des saisons. Nous ne savons jamais à quoi nous attendre quand nous nous y attaquons et nous aimons cette incertitude, car tout voyage implique des aléas et des surprises, et nous voyageons pour nous surprendre, quel que soit le temps passé aux préparatifs.

La fluidité de la trace est une esthétique, un des éléments qui nous font dire qu’elle est belle ou non. La fluidité importe par-dessus tout aux compétiteurs qui ne veulent pas perdre de temps, que la performance obsède. Mais un passage bloqué par un arbre couché, un pont effondré, une sente reprise par la nature pimentent l’aventure pour le voyageur.

Une trace n’a pas besoin d’être entretenue consciemment, elle s’entretient d’elle-même si elle a du sens, si elle attire à elle, si elle fait communauté. Seuls ceux qui commercialisent les traces voudraient faire croire qu’ils dépensent une énergie folle à les maintenir en état. Si c’est le cas, ils démontrent qu’elles n’ont pas de sens, pas de pérennité, pas d’avenir. Une trace est une histoire qui se transmet et se transforme elle-même en chemin, comme le cycliste se transforme en la parcourant.

Mercredi 16, Balaruc

Soir
Soir

Samedi 19, Balaruc

Je rêve de technosignatures et d’écrire de la SF. J’ai renvoyé One Minute à un éditeur qui avait lu les première ébauches publiées en ligne. Et j’ai ramé, pioché, encore et encore sur Le Geste qui sauve 2.

Dimanche 20, Balaruc

Soir
Soir
Sète
Sète

Lundi 21, Balaruc

Nous décidons de ne pas monter à Nancy pour Noël. La situation sanitaire est trop risquée pour un rassemblement familial durant plusieurs journées et plus d’une dizaine de repas, avec la nécessité de faire des courses, d’entrer et sortir sans cesse de la maison. Les courbes statistiques françaises évoluent dangereusement et nous n’avons aucune envie de participer à leur explosion. Des gens mourront en janvier pour avoir fêté Noël. C’est vrai chaque année avec les accidents de voiture, mais cette année ce sera une autre affaire. Si je me trompe, je m’en réjouirai.

Mardi 22, Balaruc

Durant des mois, les complotistes ont tenté de nous démontrer que le confinement avait entraîné un accroissement démesuré du taux de suicide. Dans les faits, il s’est produit le contraire. Et les complotistes chevauchent de nouveaux mensonges.


Je pédale avec des copains beaucoup plus compétiteurs que moi. Nous roulons au soleil à la surface de la brume le long de pistes magnifiques, que je découvre pour la plupart. Les perspectives m’illuminent, mais si je m’arrêtais pour photographier, je serais définitivement distancé. Petite frustration. Si je reviens rouler dans ce coin en prenant mon temps, je ne retrouverai jamais la même lumière. Avec les années, j’ai pris l’habitude des rendez-vous manqués. Avec la photographie, le regret est souvent immédiat.

À vélo, Saint-Paul-et Valmalle
À vélo, Saint-Paul-et Valmalle
À vélo, Saint-Paul-et Valmalle
À vélo, Saint-Paul-et Valmalle

Jeudi 24, Balaruc

On sonne. Je réponds à l’interphone. Une femme me demande si j’habite la maison de Candice Renoir ? Je réponds que c’est plutôt Candice Renoir qui habite ma maison. La femme me demande si elle peut la photographier. « Je ne peux pas vous en empêcher de dehors. » C’est une plaisanterie, une façon de refuser aimablement, car je sais très bien que de la rue on ne voit pas la maison. Deux minutes plus tard. Émile me dit : « Elle est rentrée. » J’avais oublié que nous sommes en train de reprendre un mur et qu’un maçon travaille dans le jardin, laissant le portail ouvert. La bonne femme s’est invitée chez nous. Elle a traversé le jardin et fait des selfies. Nous sommes obligés de nous bagarrer avec elle pour lui faire effacer ses photos. Elle tente d’argumenter : « Vous m’avez dit de dehors, le portail était ouvert, je suis restée dehors. » C’est quoi ce fétichisme ? Je devrais en tirer parti et faire payer la visite de la maison.

Samedi 26, Balaruc

Sous prétexte que je me pose des questions au sujet du vélo, certains en concluent que je suis un cycliste débutant, même si j’ai roulé en club entre 1973 et 1978. Mais alors pourquoi je me pose encore plus de questions au sujet de mes outils d’écriture ? Je ne suis jamais satisfait, jamais rassasié. La technique évolue et moi avec. Grâce aux nouveaux outils, de nouvelles possibilités apparaissent et j’ai envie de les expérimenter. La remise en question, surtout des dogmes plus ou moins immuables, est pour moi un moteur. J’entrevois des moyens d’expression mieux adaptés à mes aspirations. À écouter les ragots sur le Net, j’ai l’impression que la curiosité est une maladie. Je suis fier d’en porter ses stigmates.


« Les études, on leur fait dire ce qu’on veut. » C’est pratique d’ainsi renoncer à la science et de se contenter des impressions, des avis, des modes. Qu’une étude remette en question un dogme, l’étude est niée. Quand dix études vont dans le même sens, beaucoup de gens cherchent encore des parades pour s’accrocher à leurs certitudes. Oui, Dieu existe.

Montpellier, en voiture
Montpellier, en voiture

Dimanche 27, Balaruc

Walter
Walter
Walter
Walter
Walter
Walter

Il y a des matins extraordinaires et des hommes et des femmes qui les vivent sans ne rien en manquer. Walter travaille sur ses filets. Et moi qui ai toujours détesté la pêche, toujours refusé d’accompagner mon père, je comprends pourquoi sa vie a été merveilleuse.

Lundi 28, Balaruc

J’envoie le Geste 2 à Didier. Je termine ce texte pour la seconde fois cette année. Le premier jet avait pour fil rouge le covid, puis j’ai écrit Vaincre les épidémies sur le covid, j’ai donc décidé d’universaliser le Geste 2, de ne pas l’attacher trop étroitement à l’histoire présente… mais ce livre manque d’histoires, il est décousu, ce n’est qu’une longue annexe au Geste 1.

Le Canigou
Le Canigou
Mistral
Mistral

Mardi 29, Balaruc

Me voilà enfin face à moi-même, face à mes désirs littéraires, face à la nécessité de me motiver intérieurement. Je ne sais même plus si j’en suis capable. Je ne me suis pas essayé à un projet sérieux depuis des années. Je n’ai plus la moindre idée de ce que « sérieux » pourrait signifier. Un peu tout de même : sérieusement plaisant, sérieusement exaltant, sérieusement signifiant… pour moi, égoïstement. Je laisse aux autres le soin de se battre pour exalter les foules. J’ai même l’impression que leurs exaltations sont si fugitives qu’elles s’évanouissent en pures déperditions énergétiques. Que j’écrive ou non, les lecteurs trouveront de quoi lire. Je n’écris donc pas pour eux, mais pour moi, pour continuer à vivre en ouvrant des yeux émerveillés.


Le soleil s’est couché, derrière un moutonnement de nuages à l’horizon. Au-dessus du bleu, des cumulus isolés se teintent d’orange que l’étang reflète en ondulations cuivrées. Des oiseaux filent à ras de l’eau, des enfants crient vers le skatepark, des voitures passent au loin phares déjà allumés. La beauté est là, infinie, généreuse et j’éprouve la frustration de ne pas pouvoir l’emmagasiner dans des capsules miraculeuses que je distribuerais en cachette. Je l’évoque, sans être capable de la recréer, ou même de rivaliser avec elle. Je ressens, mais est-ce que je donne à ressentir ? Donner à penser reste beaucoup plus facile.


« En Vie », être en vie, c’est encore avoir des envies, « être envies », c’est aimer sa vie au point d’avoir envie de la raconter à tout le monde. Toujours ce projet autobiographique se rappelle à moi.


Quand je veux lire, comme tous les soirs pour m’endormir, l’écran de mon Kindle est à moitié grillé. Résultat : je n’arrive pas à m’endormir. J’allume pour lire un vieux livre papier, et la lumière m’agresse, et le sommeil s’éloigne. Je ne sais plus lire sur papier.

Soir
Soir

Mercredi 30, Balaruc

Perché sur une bouée jaune, un cormoran accueille le soleil, les ailes écartées, pour mieux se réchauffer. Quand un nuage cache le soleil, il se recroqueville sur lui-même, tel un tournesol.


Sortie VTT avec les copains, lumière éblouissante, grand vent, et encore de belles découvertes, comme si le territoire ne cessait de se déplier sous nos roues.

Matin
Matin
Il cherche le soleil
Il cherche le soleil
À vélo
À vélo

Jeudi 31, Balaruc

Pyrénées
Pyrénées
Une année à vélo
Une année à vélo