Thierry Crouzet

J’avais tout juste dix-sept ans, le 14 août 1980, quand j’ai écrit la première entrée de mon journal. Comme j’avais redoublé la sixième, je m’apprêtais à rentrer en première, et donc à passer le bac de français, où j’allais me ramasser un 6 à l’écrit. J’étais loin de penser que j’occuperais la suite de ma vie à écrire. Le journal s’est imposé à moi, alors que j’ignorais tout de la longue tradition de diaristes remontant au XVIIe siècle.

J’aurais mieux fait de dessiner ou de peindre ou de photographier. J’avais un talent beaucoup plus spontané pour les arts graphiques. Un grand-oncle m’avait initié à la photographie autour de mes onze ans et avait noté chez moi un coup d’œil. Il était lui-même professeur agrégé de français, diplôme qu’il avait obtenu à vingt ans, et il n’a cessé par la suite de me décourager d’écrire, m’adjurant de ne pas passer ma vie le cul sur une chaise derrière un bureau. Pour lui, il n’y avait qu’une chose à faire dans l’existence : baiser. Il aimait par-dessus tout peindre et photographier les femmes avec lesquelles il couchait.

J’ai bien tenté la musique. Durant cette même année de mes dix-sept ans, j’ai acheté une guitare. J’étais immergé dans la mouvance punk-rock/new-wave. Écouter ne me suffisait plus, je voulais jouer, produire à mon tour. Le besoin d’expression était chez moi premier, informe, non canalisé. J’avais en moi un trop-plein à expulser par tous les moyens. Je les ai presque tous essayés.

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Mais quand j’ai inauguré mon journal, je n’avais pas la moindre intention de devenir écrivain, ni de rivaliser avec les auteurs de science-fiction dont je dévorais les livres depuis le jour de mes douze ans où m’on père m’avait interdit de regarder un film de science-fiction à la télé. Par vengeance, j’avais acheté tous les romans des présentoirs à tourniquet « Fleure Noir Anticipation » et « J’ai lu Science-Fiction » de la maison de la presse du village. Ces livres avaient le don de m’envoyer loin, très loin, bien plus loin que ceux que mes profs de français tentaient de me faire lire, mais si le rock me paraissait accessible, eux ne l’étaient pas.

J’étais doué en sciences et pas en langues. Mes profs me cataloguaient déjà comme futur ingénieur, d’autant que depuis toujours je bricolais des postes de radio et de télé, trafiquais des vélos et des motos, et bientôt programmais des calculatrices et des ordinateurs. Mais je me suis mis à écrire pour aimer, ressentir, vivre. J’ai eu besoin de m’approprier un art pour lequel je n’étais pas prédestiné parce qu’il était le seul qui m’aidait à expulser le tumulte dans ma tête. Une fois les phrases alignées devant moi, je discutais avec l’autre moi, celui à l’étroit dans mon crâne. L’écriture a commencé par être thérapeutique, peut-être elle le reste.

Je prends conscience que 1980 aura été une année charnière : apprentissage de la guitare, début du journal, aussi découverte du jeu de rôle dans le numéro 4 du magazine Jeux & Stratégie. Un univers s’ouvrait à moi : la possibilité d’entrer dans les romans que je dévorais à longueur de journée, de vivre des aventures en me projetant dans des dimensions imaginaires, plus vite qu’à la vitesse de la lumière, par delà toutes les contingences. J’ai alors essayé d’initier mes copains du village, en vain, puis mes copains de lycée, en vain.

J’ai eu moins de mal à monter un groupe de rock, qui bientôt a occupé une bonne partie de mon temps, quand je ne programmais pas des jeux vidéo dans l’espoir de m’inventer les partenaires de jeu que je ne trouvais pas autour de moi. Ma vie avait déjà basculé dans le romanesque. Un psychiatre y aurait vu un fonctionnement pathologique. Il aurait cherché une explication dans ma relation conflictuelle avec mon père. Moi, quand je me retourne sur cette époque, je suis surpris par ma suractivité. Il y avait le lycée, puis la fac, puis l’école d’ingénieur, le groupe de rock et les concerts, la programmation, la planche à voile et le tennis, j’avais une copine. Je ne m’arrêtais jamais. J’étais workaholic, une bombe toujours prête à exploser, beaucoup d’amis faisant les frais de mes détonations incontrôlées.

J’ai rencontré mes premiers partenaires de jeu lors de la rentrée universitaire 1983, époque où j’ai mis fin à ma carrière de guitariste. Tout a été balayé. Je n’ai plus vécu que pour jouer, le jour écrivant des histoires que je faisais vire à mes amis durant la nuit, ne me réservant qu’un peu de temps pour ne pas trop mal réussir mes études. Le jeu de rôle est devenu notre drogue, notre Woodstock, notre speed, notre révolution générationnelle. Je m’y suis jeté corps et âme, au point de prendre dix kilos à force de me booster aux jus de fruits et aux sucreries.

À l’été 1986, lors de mon stage en entreprise de seconde année d’école d’ingénieur, j’ai tourné la logique professionnelle pour qu’elle s’adapte à moi plutôt que moi à elle. Au lieu des quarante heures syndicales hebdomadaires, j’enchaînais trois séquences de dix-huit d’heures, dormant au pied de mon ordinateur. En trois semaines de trois jours, j’ai bouclé un projet censé me demander deux mois. Tous les gars avec qui j’ai travaillé m’ont détesté. J’allais plus vite qu’eux, mais sur un autre rythme. Je terminais mes trucs, puis partais jouer. J’étais rapide, mais sans endurance. Un véritable sprinter. Plutôt qu’un employé zélé, j’étais un anarchiste aussi performant qu’ingérable.

Il me faut ouvrir une parenthèse. Parler de mon cerveau dont je n’ai compris le fonctionnement que vingt-cinq ans plus tard en constatant combien mes fils étaient inadaptés au monde scolaire. Verdict des psychologues : ils sont haut potentiels, et vous et votre femme devez l’être également. Ça signifie quoi ? Que nous avons quelques aptitudes, la capacité à traiter en parallèle des informations les plus diverses et à les intégrer, mais un nombre plus grand d’inaptitudes sociales. Nous survivons à peu près avec les gens qui nous ressemblent et déraillons avec les autres.

Après mon stage de 1986, j’ai attaqué ma troisième année d’école avec la certitude que le métier d’ingénieur ne serait pas pour moi. J’aimais la techno et l’informatique, mais ne me voyais pas aller au bureau tous les jours, me plier au rituel de la machine à café, d’autant que j’ai toujours détesté le café. J’ai donc décidé de devenir scénariste de jeux de rôle, de BD, pourquoi pas de films. J’inventais des aventures de plus en plus compliquées et meurtrières pour distraire mes amis lors de nos soirées. Je n’incarnais pas mes histoires, c’était à mes joueurs de le faire, je leur confiais la charge psychologique. J’étais trop emberlificoté en moi-même pour imaginer des personnages crédibles. Ma pensée était cinématographique. Je voyais, j’écrivais ce que j’aurais pu peindre. Je me suis toujours considéré comme un écrivain caméra.

Comme la troisième année était un dû, une sorte de récompense pour le travail fourni jusque là, je n’ai rien fichu, manquant me faire virer après mon dernier stage, effectué dans une prestigieuse entreprise d’automatisme située en banlieue parisienne. Je me désintéressais des circuits intégrés, des layers de silicone, des millions de transistors. Quand je n’écrivais pas mes scénarios ou ne jouais pas, je fricotais avec des cerveaux compatibles avec le mien, notamment celui du chef du chef de mon chef ce qui, par jalousie de mon tuteur de stage, m’a valu une note frisant le zéro absolu.

Dans le monde du jeu parisien, après avoir proposé un scénario à une revue, j’ai rencontré Christian Lehmann, alors tout jeune médecin généraliste. Christian était mon premier écrivain en chair et en os. Il venait de terminer son premier roman et de trouver un éditeur. Il m’a révélé une possibilité à laquelle je n’avais jamais pensé : faire le saut du jeu de rôle à la littérature. Depuis je n’ai revu Christian qu’une fois dans un salon du livre, bruyant, bondé, lui derrière sa table et moi entre les toilettes et la mienne, et je n’ai pas eu la lucidité de lui dire qu’il avait joué un rôle décisif dans ma vie.

En août 1987, mon diplôme en poche, je me suis retrouvé à l’armée, face à une hiérarchie encore plus stupide que celle découverte en entreprise. Le stress me faisait pousser des aphtes jusqu’au fond de la gorge. J’étais persuadé d’avoir un cancer. Lors de la première visite médicale, je me suis gavé de réglisse, si bien que ma tension était si élevée que le médecin-chef m’a donné un calmant et m’a dispensé de sport. J’ai passé les trois semaines des classes à lire Borges, Flaubert et Faulkner. J’avais vingt-quatre ans et découvrais qu’il n’y avait pas une seule façon d’écrire, celle plus ou moins normalisée des romans de genre. Être auteur revenait à inventer une écriture. Je devais partir en quête de la mienne. J’ai écrit une nouvelle, puis une autre. Je ne me suis plus jamais arrêté.

Après les classes, je me suis retrouvé encaserné à Montpellier. Avec moi, il y avait un futur prof de français, avec de hautes ambitions littéraires. Nous avons beaucoup parlé, il m’a initié à des territoires inconnus. Il m’a fait lire un de ses textes. Il terminait ses courtes phrases par des points de suspension. J’ai trouvé ce style original parce que je n’avais pas encore lu Céline. J’ai oublié le nom de ce garçon, que je revois blond et rond. Peut-être qu’il est un de nos écrivains célèbres. Il doit être chauve désormais. Il acceptait l’armée alors que je me battais pour me faire réformer. Le jour où le psy m’a déclaré inapte, je me suis enfui comme un voleur.

J’ai tout de suite aménagé à Paris, rythmant ma vie de façon monacale. J’écrivais le matin avant de partir au travail, j’écrivais le soir en rentrant. Durant le second semestre 1988, j’ai transformé un de mes scénarios de jeu en roman, une affabulation dans le monde de Lovecraft. Je croyais ce texte pour adulte, il ferait sourire les enfants d’aujourd’hui. Je l’ai envoyé à quelques éditeurs qui l’ont tous refusé, sans que cela ne m’affecte, au contraire. J’ai fini par écrire tout le temps, par peindre aussi, par dessiner, même à mon travail. Au passage, j’ai compris qu’un bon scénario de jeu de rôle ne fait pas un bon roman. Au tournant de 1988-1989, mon univers s’est encore une fois élargi. Après avoir dévoré une histoire de l’art du XXe siècle, j’ai passé des heures dans les musées sous prétexte de réunions à l’extérieur. J’étais boulimique. C’était une joie et une souffrance, car j’étais déchiré entre l’art et le boulot.

Je lisais Bon, Perec, Duras, Proust, Robe-Grillet… en une orgie indécente, et j’avais l’intention de m’y joindre avec mes propres frasques qui ne seraient communes à aucun. En avril 1989, j’ai attaqué un deuxième roman. Il s’appelait… Je ne sais plus, j’ai oublié. Je suis un peu effrayé. Je panique en prenant conscience que j’ai scotomisé ce texte. Pour retrouver la mémoire, je me suis mis à écrire l’histoire qui précède avec l’envie de la poursuivre en racontant ma vie littéraire. Des jeunes qui comme moi à leur âge sentent en eux un trop-plein y trouveront peut-être un instant de communion. Quarante ans après la première entrée de mon journal, l’effervescence ne s’est pas calmée. Ma seule médication est la course en avant. Écrire, toujours écrire, même si c’est moi-même.