Thierry Crouzet

Rien ne me prédestinait à l’écriture, pas plus mes notes en français qu’une prédisposition héréditaire. Dans la maison de mes grands-parents maternels, il n’y avait pas le moindre livre, sinon quelques BD et la collection de Pif Gadget de mon oncle. Du côté paternel, à l’exception de mon grand-oncle agrégé de français, et sa mère institutrice, il n’y avait aucun lettré. La bibliothèque familiale se résumait à une trentaine de livres, tous ayant appartenus à mon père quand il était enfant, des bibliothèques vertes, avec des Jules Verne et des Comtesse de Ségur, que me lisait ma grand-mère, les soirs où elle daignait m’accueillir chez elle.

Elle me terrifiait. J’avais l’impression qu’elle procédait à des incantations magiques que j’interrompais au mauvais moment. Elle me parlait de tables tournantes, évoquant une séance de spiritisme qui avait dégénéré à tel point qu’un guéridon s’était enfui à travers la grand-rue du village pour désigner je ne sais quel criminel. Entre l’appartement de ma grand-mère et celui de mes parents, une pièce inutilisée servait de tampon, remplie de vieux meubles, dont je contournais les troncs ligneux, les branches basses, rampant sous leurs ramures empestant l’encaustique avant de découvrir une raie de lumière sous la porte toujours hermétiquement close. J’écoutais, n’entendais jamais rien sinon des frottements, alors je finissais par toquer, un peu tremblant. Ma grand-mère ouvrait sans sourire. Quand elle ne me renvoyait pas chez mes parents, elle me lisait une histoire, après m’avoir offert un sucre imbibé d’eau de vie. Elle s’asseyait dans son fauteuil Louis Philippe molletonné de rouge, sans que son dos très droit ne touche le dossier. Ses cheveux gris coiffés en chignon la grandissaient. Elle était sévère et quelque peu majestueuse. Elle lisait d’une voix rêche, mais envoûtante. Après quelques phrases, je courais les steppes avec Michel Strogoff ou plongeais sous les mers à bord du Nautilus.

Quelques livres dataient de l’adolescence de mon père : une aventure sous-marine et une conquête de l’Everest, avec des photos impressionnantes d’alpinistes portant des masques à oxygène. Je les feuilletais, les humais, les caressais. Moi qui ne lis plus de livre papier, je leur ai voué un culte obsessionnel, au point d’en couvrir les murs de ma chambre d’enfants, puis de mes appartements parisien et londonien avant ceux de ma maison. Ils restent pour moi des portes ouvertes sur d’autres mondes. Nous avons avec eux inventé le voyage à travers le temps et l’espace, et les récits de science-fiction ne sont souvent qu’une métaphore de la lecture.

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Avec ce bagage, je me suis attaqué à mon deuxième roman, Le Biographe, dont je retrouve le manuscrit, et incidemment le titre, en explorant mes archives. Dans mon bureau, je conserve une ou deux chemises cartonnées pour chacun de mes projets de jeunesse, époque où j’écrivais à la main et n’utilisais l’ordinateur qu’en seconde intention. La chemise bleue du Biographe contient deux cahiers, avec le texte original, aussi des schémas de la structure narrative dignes d’organigrammes informatiques. Je feuillette quelques pages et n’y comprends rien. On dirait l’œuvre d’un fou, non sans quelques phrases toutes faites et vérités à deux balles.

Pour comprendre la genèse de ce texte, un retour en arrière s’impose sur ma carrière professionnelle. Depuis le printemps 1988, je travaillais à Paris. Après quelques rendez-vous dans de grands groupes, qui avaient voulu me faire passer des tests de lycéens, auxquels j’avais répondu en alignant des équations fantaisistes et des mensonges éhontés, j’avais échoué dans une alors petite société de service en informatique d’une quarantaine de personnes. On m’avait confié le soin d’automatiser une chaîne de montage de roues de camion chez Michelin à Troyes. Mon chef de projet avait écrit un document de 200 pages stipulant les étapes du boulot à effectuer. Je n’ai jamais réussi à lire ce document fastidieux. Début 1989, quand on m’a envoyé installer le logiciel que j’aurais dû développer depuis mon embauche, je n’avais rien en main, sinon une interface home-machine universelle que j’avais créée par jeu.

J’étais bel et bien ingérable. Je ne faisais que ce qui me plaisait. Une fois chez Michelin face aux robots et aux tapis roulants, j’ai commencé à coder avec plaisir, parce que j’étais devant des problèmes identifiables. Le soir, le plus tard possible, je me retrouvais dans un hôtel glauque, d’une cité dortoir lugubre. Cette vie à ras les pâquerettes m’était insupportables. J’étais incapable d’y mettre de la fantaisie, sinon en faisant croire à mes collaborateurs que j’avais bossé comme un chien durant six mois. J’ai bouclé l’installation en quelques jours et suis rentré à Paris, bien décidé de ne pas renouveler l’expérience.

J’ai consulté les petites annonces, découvert que des magazines informatiques recherchaient des journalistes. J’écrivais, je connaissais l’informatique, pourquoi pas. J’ai passé un premier entretien, j’ai rédigé un article de test, j’ai obtenu un second entretien, on m’a demandé un nouvel essai et j’ai fini par recevoir une offre de 01 Informatique, à un salaire moins élevé que le mien, et j’ai refusé, pas question de me brader mais pas question de continuer ma vie d’ingénieur. J’ai expliqué à mon patron que je m’emmerdais chez lui. Il m’a proposé un poste de commercial. Moi, commercial ? C’était si ridicule que j’ai accepté. Vu mes troubles relationnels, mon impatience chronique, je n’étais pas fait pour le job, mais je m’en fichais, je voulais du temps pour écrire et qu’on me laisse tranquille, et les commerciaux avaient la paix, n’ayant de comptes à rendre que par intermittence. Il nous suffisait de porter un costume et une cravate de temps à autre.

Je me suis ainsi acheté une année d’oisiveté pour faire ce qui me plaisait. Écrire Le Biographe, visiter les musées, explorer Paris. J’étais incapable de démarcher le moindre nouveau client, ne réussissant qu’à concrétiser un contrat de quelques millions initié par mon patron, me payant le luxe de pousser une gueulante au cours d’une réunion de travail à Vitry-le-François, de quitter à pied l’usine où elle se déroulait, pour aller attendre le premier train pour Paris. Ma situation n’était plus tenable et je ne tenais que parce que j’écrivais mon roman, en grande partie autobiographique, aussi emberlificoté que ma vie, avec l’espoir que sa publication change ma vie.

Compter sur l’écriture pour changer de vie est aussi hasardeux qu’espérer changer le monde avec un livre, mais je n’en étais pas conscient. J’ai eu besoin de longues années pour comprendre que l’écriture est une façon de vivre, de changer de vie tout de suite, non pas a posteriori en fonction de la réaction des éditeurs ou du public. Je n’ai été heureux en écriture que quand j’ai commencé à écrire pour respirer.

En attendant, mon corps était sous tension. Je faisais du VTT, mais pas assez pour me détendre. Début juillet 1990, durant la coupe du monde, un lumbago m’a cloué au lit. Je lisais Kafka et les petites annonces. J’ai découvert une offre d’emploi pour le magazine Soft & Micro. Ils cherchaient un chef de rubrique. J’ai postulé, deux semaines plus tard j’étais embauché. Je venais d’avoir vingt-sept ans, m’étais mis à écrire sérieusement trois ans plus tôt et devenais journaliste. À moi la carte de presse et la belle vie du monde opulent de la micro-informatique des années 1990, avec des attachées de presse sublimes qui papillonnaient autour de moi, des patrons de prestigieuses entreprises qui m’invitaient à déjeuner dans les trois étoiles parisiens et des voyages aux frais de la princesse.

Gonflé à bloc, ivre de moi-même, j’ai soumis le manuscrit du Biographe à partir d’octobre 1990. Un échec littéraire était impensable, inenvisageable, je croyais en avoir fini de ramer entre usines bruyantes et villes dortoirs. Mais les éditeurs ont tous refusé le roman, voilà peut-être pourquoi j’ai oublié ce texte. À cause de la douleur, de la déception, de la honte. J’ai nié ce roman, puis me suis construit une mythologie du rejet, à laquelle j’ai adhéré avec obstination durant plus de dix ans. Selon mes présupposés d’alors, les éditeurs parisiens m’auraient snobé, moi le péquenaud de province au fort accent, moi qui n’avais aucune famille de qui me prévaloir, aucun diplôme qui justifierait mes ambitions, aucun don particulier. Mais les lettres des éditeurs que je retrouve disent une autre histoire. J’en suis stupéfait.

Sylvie Fenczak, alors directrice littéraire du Rocher, m’écrit (21/10/1990) : « Il nous a semblé que vous n’avez pas toujours réussi à maîtriser la complexité de votre narration. D’où parfois un sentiment de confusion. En outre, vos personnages manquent d’autonomie et donnent trop souvent l’impression de servir de porte-parole. » Elle me joint sa note de lecture, d’une pertinence pas assez méchante.

François Bourin me répond (23/10/1990) : « J’avoue que nous avons été assez perplexes : ce texte nous a intéressés et en même temps, il nous est impossible de le publier. (…) vous avez une capacité pour l’écriture, mais celle-ci est assez mal canalisée. Votre roman nous a paru obscur et assez confus et, pourtant, nous pensons que vous avez un réel talent de narration. Il n’y a que l’épaisseur d’un cheveu entre ce que vous avez écrit et ce que nous aurions voulu trouver. »

Au Seuil, Jean-Marc Roberts (13/11/1990) : « Je crois en l’auteur du présent manuscrit, moins au manuscrit lui-même. »

Chez Gallimard, Pascal Quignard confirme (26/10/1990) : « l’ensemble était trop confus pour envisager la publication. »

Yves Berger chez Grasset (4/2/1991) : « J’aurai tardé à vous répondre parce que j’ai tenté d’imposer Le Biographe à mon Comité. Je viens d’y renoncer : nous ne sommes que deux à aimer votre texte (cinq adversaires !). » Il me joint sa note de lecture : « Ce manuscrit n’est pas sans intérêt. Un jeune candidat à la littérature se résout, faute de mieux, à écrire la biographie d’un auteur du passé, dont l’œuvre est détruite, à l’exception d’un récit inachevé. Au milieu de ces données, il y a la vie trépidante du Paris contemporain, et des amours à la fois ardentes et désordonnées. Le langage se veut en quelque sorte télévisé : phrases brèves, très concrètes, expressions plus projetées qu’écrites, dialogues efficaces et nerveux. On hésite : il y a là beaucoup de lieux communs, mais aussi une certaine ardeur. On peut se dire que tout cela est de l’esbroufe, mais alors pourquoi ce manuscrit s’impose-t-il comme une fuite devant le désespoir ? »

Jane Sctrick pour Phébus (19/4/1991) : « Cette suite de textes comme en écho l’un à l’autre m’a retenue dans un premier temps : sensibilité, paradoxes et énigme menés avec intelligence, un certain brio parfois. Mais reste une impression dérangeante : la sensation que nous sommes là face à un texte artificiellement fabriqué. »

Paul Otchakovsky-Laurens m’écrit (25/10/91) : « Le plus remarquable de ce livre est sans doute son intelligence vive et frondeuse, sa rapidité. Mais j’ai eu le sentiment que cela ne suffisait pas, parce que précisément, c’est à cela que vous vous en remettiez. »

Quand tu écris depuis trois ans et que des Otchakovsky-Laurens, Quinard, Roberts ou Berger te répondent, alors les pontes de l’édition française, et te critiquent et même te disent que tu n’es pas loin du but, tu dois te réjouir, et te remettre au travail. Je ne me souviens d’aucune joie. J’ai tout effacé, fou de rage, et je sens cette rage se réveiller à cette évocation, presque à mordre avec méchanceté. « Confus, moi ? C’est vous qui n’êtes pas assez intelligents pour me comprendre. » Voilà comment j’ai réagi. Défense simpliste. J’ai joué au persécuté, victime du syndrome de Calimero. J’avais trop confiance en mon cerveau pour en questionner les capacités. Personne autour de moi ne m’a aidé à y voir clair. J’étais seul en littérature, et mes succès professionnels ne m’incitaient pas à chercher du soutien.

J’étais déchiré entre deux vies. Celle tentatrice du boulot, parce qu’il était facile de briller et de gagner de l’argent, celle obscure et solitaire de l’art. Dire que j’étais seul est exagéré. J’avais un copain qui lui aussi écrivait, plus bohème que moi, moins ambitieux, plus dilettante, à passer sa vie en Chine, un autre copain photographe, lui aussi ingénieur, lui aussi déconnecté du monde de l’art. Un jour un collègue de boulot m’a raconté que son frère publiait un roman, on s’est vu après son passage chez Pivot, on est devenu amis, mais il n’a plus jamais rien publié. C’était presque la malédiction des laissés pour compte.

Pourtant, il y avait ces quelques phrases dans ces lettres d’éditeur. « Je crois en l’auteur de ce manuscrit. Vous avez une capacité pour l’écriture. Une intelligence vive et frondeuse. Un certain brio parfois. » J’étais trop orgueilleux pour demander conseil, peut-être également trop timide, persuadé que ces grands éditeurs ne daigneraient pas me rencontrer. Nous n’appartenions pas au même monde après tout. J’étais le fils d’un pêcheur, d’une mère sans emploi, et mes ancêtres en ligne directe étaient tous pêcheurs ou vignerons. Je souffrais d’un complexe d’infériorité, et je comptais sur la littérature pour me guérir, pour prouver aux yeux de tous ce que je valais, ce qui était la plus mauvaise des raisons d’écrire, et surtout de vouloir publier.

Comme je vivais hors du monde littéraire, je m’en faisais une idée fausse par télé interposée. J’imaginais ce monde opulent alors que je vivais dans l’opulence de la révolution informatique. Je croyais que les éditeurs étaient aussi riches que les chefs d’entreprise que je rencontrais à longueur de journée et avec qui je mangeais tous les midis. Je supposais qu’ils menaient des vies trépidantes alors que la plupart passaient leur temps à lire des manuscrits et à corriger des épreuves. Je les enviais, intoxiqué par le way of life de Hemmingway, sans les connaître, mais j’étais là où je devais être, là où le contemporain était en train de se faire. Je rêvais d’aller vers eux, vers leur ancien monde encore doré à la feuille d’or, alors que je baignais dans la modernité à laquelle j’avais toujours aspiré.

J’étais déchiré. Le monde numérique était fait pour moi, par sa vitesse et son dynamisme, et en même temps j’entretenais un fantasme éditorial, dont j’ignorais les codes et protocoles. Je n’avais jamais écrit de lettres, échangé de correspondance. Il ne m’est pas venu à l’idée que je pouvais répondre aux éditeurs, entamer un dialogue, proposer des rendez-vous. J’oubliais que ces hommes et ces femmes me ressemblaient, qu’ils occupaient leur fonction parce que nous partagions la même passion pour la littérature. Personne ne m’a dit de m’intéresser davantage à eux, de les lire avec attention, de chercher à les comprendre pour leur donner envie de me comprendre. Je suis resté trop moi-même, persuadé qu’ils me devaient quelque chose, que c’était un dû.

Mon incompétence sociale m’empêche souvent d’établir un canal de communication à double sens avec mes interlocuteurs, surtout à travers une correspondance manuscrite, qui implique un temps incompatible avec ma façon de penser. Je n’ai commencé à vivre, à mener une vie littéraire qu’avec le numérique, parce qu’enfin nous pouvions brancher nos cerveaux les uns sur les autres en temps réel. J’ai toujours eu peur du contact direct, peur de l’humain, comme si j’avais déjà trop souffert.

Personne dans ma famille ou dans mon entourage ne m’avait encouragé sur la voie artistique, bien au contraire. Je n’avais pas envie d’entendre une fois de plus que je manquais de talent ou que je gâchais ma vie. Je préférais éviter les échanges plutôt que courir le risque d’en souffrir. J’ai toujours été sur la réserve, d’autant plus quand j’étais sous forte incidence émotionnelle. Souvent je n’ai pas avoué à des femmes que je les aimais de peur qu’elles se moquent de moi, ce qui est stupide, parce qu’une personne à qui on dit « je t’aime » ne peut que s’en réjouir, tant bien même elle ne partage pas cet amour. J’avais avec les éditeurs une relation passionnelle inavouée, mais j’en étais inconscient, ce qui ne pouvait que mal tourner.