Thierry Crouzet

Histoire d’un nerdeux en littérature #3

J’ai commencé à écrire à cause d’un trop-plein émotionnel et intellectuel, mais pourquoi me suis-je dès mon deuxième roman détourné de la littérature de genre dans laquelle j’avais baigné durant ma jeunesse ? Pourquoi ma pente m’a-t-elle poussé vers une littérature plus formelle et moins narrative ? Autrement dit, d’où viennent mes goûts ? Pourquoi j’écris tel texte et non tel autre, pourquoi de telle façon et non de telle autre ? Par exemple, pourquoi après l’échec du Biographe, je n’ai pas écrit un space opera ?

La réponse à cette dernière question est contenue dans la question. Le space opera porte un nom et, pour en être, il faut en accepter les codes, c’est-à-dire se couler dans un moule. Il me semblait que j’avais en moi une matière différente des autres auteurs et devais faire table rase. Je ne voulais ni écrire de la science-fiction, ni de la fantasy, ni du polar, ni autre chose de déjà nommé, mais écrire du Crouzet, je voulais exister par moi-même, sans doute contre ceux qui dès le début de mon aventure avait moqué mon désir de littérature, mon grand-oncle, mon père, certains amis.

Quand j’ai lu Camus, je me suis tout de suite trouvé une affinité avec lui, avec sa lumière, sa clarté, ses positions politiques, son amour de la liberté, sans savoir que mon parcours avait quelques points communs avec le sien : rien ne nous prédestinait à la littérature, et lui encore moins que moi, puisque son père était mort à la guerre et que sa mère était illettrée. Je me demande si ces conditions initiales difficiles n’ont pas été sa chance.

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Si j’avais été plus isolé, j’aurais été moins critiqué, et cela dès que j’ai montré des goûts différents de ceux de mes proches. Je n’aurais pas été en révolte continuelle, en opposition systématique, en devoir de me défendre sans cesse. J’ai dû me forger une armure pour être celui que je voulais être, mais une armure éloigne aussi des bienveillants. Si ma mère m’a donné le permis de me construire, elle a été la seule. J’ai encore la sensation que les gens me regardent avec un sourire ironique, qu’ils se font des clins d’œil dans mon dos pour se dire « quel idiot ». Peut-être que parfois il vaut mieux naître hors sol que dans un jardin vicié.

Le 19 novembre 1957, quelques jours après avoir reçu le prix Nobel de littérature, Camus écrit à son instituteur Louis Germain : « Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. » Pour ma part, je n’ai jamais eu de maître ou de mentor, et je ne pouvais en avoir parce que j’étais sur la défensive, incapable de faire confiance aux mains tendues de peur qu’elles me lâchent en plein vol. Peut-être je n’écris mon autobiographie littéraire que pour m’excuser de ne pas avoir su répondre, adoptant l’attaque comme stratégie de défense, une stratégie que j’ai abondamment pratiquée, et pratique encore trop souvent.

Durant le primaire, mon institutrice m’a fait un temps sauter une classe, mais s’est déjugée presque aussitôt sans explication, ce qui a introduit en moi un fond d’incompréhension jamais effacé. Elle m’a abandonné inpréparé au collège où j’ai redoublé ma sixième, contrairement à mes copains dont aucun n’a pourtant fait d’étude supérieure par la suite. Personne ne m’a dit que faire et mes parents ne se sont pas formalisés de cet échec, même si mon prof de math leur a répété qu’on ne laissait pas redoubler un élève avec mes résultats en maths. J’ai été lâché intellectuellement.

Ironie de l’histoire, quand bien plus tard mon fils aîné, alors au cours préparatoire, passe un test de QI, le psychologue m’explique qu’avec des enfants comme lui, soit c’est le saut de classe, soit le redoublement de la sixième.

Cette seconde possibilité m’a permis de rencontrer l’unique prof de français qui a enchanté ma scolarité et m’a donné de bonnes notes en dissertation, passant outre mes innombrables fautes d’orthographe. Mais un mentor, non. Je me suis fabriqué par essais et erreurs, un processus lent et chaotique, qui explique mes échecs à répétitions ainsi que mes errements. Heureusement, la lumière du Midi me guidait, un autre point commun avec Camus.

Durant mon enfance, j’ai vécu dans la transparence, les ombres franches, les lignes claires. Le noir et le bleu, le ciel et la mer. Pas de brume, pas de crachin, pas d’entre d’eux. Surtout pas besoin de dorures, de falbalas, de contorsions. Le baroque m’est toujours apparu inconcevable, incompatible avec moi-même. J’ai toujours préféré Tintin à Astérix, les Clash à Led Zeppelin, Atonioni à Fellini. Je vais vers la lumière, peut-être parce que je devine des monstres dans l’obscurité insondable et n’ai pas envie de les réveiller.

J’étais heureux quand je courais dans mes garrigues, quand je jouais au bord de mon étang. Ce bonheur était simple, primitif, primordial. Un absolu que je n’ai cessé de poursuivre. Un roman m’a ébloui alors que je travaillais au Biographe, Trytique de Claude Simon. Je m’en souviens comme d’une table dressée à l’ombre des mûriers platanes, par une chaude journée d’été, les rayons du soleil jouant sur la nappe à carreaux rouge et blanc. Ce texte, peut-être plus que tout autre, m’a éloigné de la littérature de genre, prompte aux excès stylistiques et à user de constructions syntaxiques faussement élaborées. J’ai compris que mon idéal était le minimalisme. Je me suis instinctivement méfié des auteurs dont les lecteurs louent l’écriture, voulant souvent dire qu’elle se voit. J’entretenais un objectif contraire. Simplifier, couper, réduire, rendre invisible. Voilà qui me rapprochait encore de Camus. Je voulais poser en mots la lumière du Midi, mais vouloir n’est pas pouvoir.

Après l’échec du Biographe, je me suis remis au travail, sans écouter, sans prendre le temps de la réflexion. J’étais un cheval fougueux et ne pensais qu’à batifoler. Mon roman était confus, j’allais en écrire un troisième plus complexe. Mon satané cerveau aspirait au minimalisme tout en me jouant des tours. Il désirait en ficher plein la vue et me faisait des crocs-en-jambe.

Je n’ai pas oublié De toujours à jamais. Les tentations de ma vie professionnelle étaient grandes et ma vie de couple avait manqué exploser, alors j’avais choisi un sujet plus intime, l’histoire d’un amour qui dure une vie. Il s’agissait une seconde fois de mettre en scène un écrivain qui à chacune des étapes de sa vie écrit l’étape d’avant, le vieil homme finissant par écrire son enfance.

J’étais contaminé par le Nouveau Roman, par Perec, l’Oulipo, l’écriture à contrainte. À force de lire des essais théoriques, j’étais incapable d’écrire sans me regarder écrire, sans montrer l’écrivain au travail et les carambolages qui le traversent. Je m’intéressais avant tout à la création, à ses mécanismes. Je voulais comprendre comment je fonctionnais sans admettre que tel était mon but. Le roman était le laboratoire d’une investigation quasi scientifique, mais je n’en étais pas assez conscient pour le revendiquer, et pousser l’idée à fond. Je rêvais de gloire littéraire, mais pas une seconde je pensais au lecteur. J’étais captivé par l’invention, par l’exploration, par l’immensité des possibilités que je croyais deviner.

J’ai commencé la rédaction fin décembre 1990. Tous les jours, j’écrivais plus ou moins une page. Je n’étais pas capable de me libérer, de laisser les mots s’échapper en grande charge de cavalerie, quitte à beaucoup couper en suite. Le temps m’était compté, chaque phrase me pesait. Je les arrachais à mes heures de sommeil ou de divertissement. Ma vie n’était pas très excitante. J’étais trop sage, trop besogneux, un vrai moine. J’avais décidé de sauver mon couple plutôt que d’aimer les femmes qui me tournaient autour. Ma frustration transpirait dans ma prose comme elle transpirait dans l’époque. Nous ne nous étions pas encore remis du choc pétrolier et le sida avait bridé notre libido, en tous cas la mienne. Il ne nous restait qu’à rêver d’un amour idéalisé, et j’écrivais pour donner consistance à cette utopie de polichinelle.

Je ne faisais plus qu’écrire. Une heure le matin avant de partir au bureau, durant une grande partie de la journée pour le magazine, le soir en rentrant chez moi, ne m’autorisant qu’un cinéma en fin de soirée. J’ai beaucoup appris au cours de ces quelques mois. Mes textes professionnels passaient entre les mains d’un secrétaire de rédaction pointilleux, qui les annotait sans mauvaise intention, sans sadisme, dans le seul but de les améliorer, et incidemment de m’améliorer. Je l’écoutais, attentif, veillant à ne jamais ne commettre deux fois la même erreur.

Il me pointait mes lourdeurs, mes tics, mes poncifs et m’aidait à tendre vers plus de simplicité. Je l’ai vampirisé, prenant avec avidité tout ce qu’il me proposait, me demandant pourquoi mes professeurs de français ne m’avaient jamais expliqué des règles aussi élémentaires que la nécessité de tenir son sujet, c’est-à-dire d’éviter que le sujet d’une première phrase se retrouve complément dans la deuxième avant de redevenir sujet de la troisième. Je découvrais des techniques, j’étais en train de me construire ma boîte à outils d’écrivain.

Au printemps 1991, des rumeurs ont circulé : mon magazine serait à vendre, puis aurait été vendu. Pendant que mes collègues ne cessaient de spéculer, j’ai décroché mon téléphone, appellé le supposé acheteur. Je m’étonne de mon audace. Je n’ai jamais pris mon téléphone pour contacter un éditeur ou un écrivain, mais, pour le boulot, je n’avais peur de rien, tout simplement parce que je ne lui attachais aucune importance. Je n’avais arrêté le jeu de rôle qu’en apparence, ma vie professionnelle était devenue un jeu grandeur nature.

Je suis tombé sur Yves. Nous avons tout de suite sympathisé, une amitié jamais démentie depuis. Quand la vente a été signée, il m’a nommé rédacteur-en-chef du magazine où j’avais été embauché comme journaliste débutant neuf mois plus tôt. Deux semaines plus tard, Yves se faisait débaucher par le groupe de presse américain Ziff-Davis et m’emportait avec lui. Après un an dans la presse, j’avais triplé mon salaire déjà confortable et me retrouvais à devoir lancer un nouveau mensuel et à embaucher des dizaines de collaborateurs.

À vingt-huit ans, j’ai connu la folie des grandeurs. Lors de mon premier séjour à New York, une limousine m’attendait à JFK. Je me suis jeté dans cette longue bagnole aux fauteuils de cuir comme si elle était un dû. Ce costume me plaisait. J’ai ouvert la vitre et sorti la tête par la fenêtre pendant que nous roulions vers Manhattan. J’avais envie d’aboyer alors que la skyline se dessinait dans le couchant. Mon hôtel trônait sur Park Avenue, non loin du bureau de Ziff-Davis. J’ai abandonné mes affaires dans ma chambre et couru dans l’air chaud de l’été indien. C’était le kiff total. New York était à moi, je m’y suis tout de suite senti chez moi. Aucune ville ne m’a aussi vite ensorcelé. J’étais le roi de la montagne. Plus que jamais l’échec était impensable, inacceptable.

J’ai bouclé De toujours à jamais en septembre et l’ai envoyé presque aussitôt à vingt-deux éditeurs. Je parcours les lettres de réponse. Elles ne me surprennent pas. Leur lucidité n’a d’égale que ma prétention.

Jean-Marc Roberts pour Le Seuil (18/10/1991) : « Ce texte me paraît en net progrès (mot que je déteste, mais on n’a pas trouvé mieux) par rapport à ce que j’avais lu de vous. Pourtant, il ne faudrait pas que cela devienne une habitude, nous ne le retiendrons pas pour publication. »

Pascal Quignard pour Gallimard (25/11/1991) : « Personnellement, certaines pages de votre roman m’ont paru très belles. »

Jane Sctrick pour Phébus (19/12/1991) : « La critique — unique — que je ferai ressemble étrangement à ce que je vous avais écrit au sujet du Biographe : une habileté certaine, qui s’est développée au détriment de l’émotion. Ce remarquable escalier à double révolution où vos personnages se croisent sans se rencontrer jamais est de la belle ouvrage. Mais il y manque pourtant une voix personnelle qui ne se pourrait confondre avec nulle autre. »

Yves Berger pour Grasset (3/3/1992) : « Hélas, encore… J’ai fait, à votre intention, la synthèse des cinq rapports que la lecture de votre manuscrit a provoqués. Le voici « Le précédent manuscrit de cet auteur avait des qualités certaines. Celui-ci en a d’aussi incontestables. Il sait écrire, avec élégance et ferveur, et il donne à ses phrases une musicalité assez rare chez les jeunes. Mais il montre trop de complaisance et complique singulièrement son propos. Ce livre se présente comme un journal adressé à une femme aimée : l’auteur va se mettre à écrire l’histoire de leurs amours, sans trop savoir par où commencer. Les étapes de son manuscrit suivent un cours parallèle à celui de leurs rapports, avec toutes les interférences qu’on peut supposer. “Je t’aime pour en écrire, ou : j’écris par amour de te mettre en mots” : tel pourrait-être le credo de ce livre. Parfois, c’est exaltant, et parfois inutilement compliqué, voire artificiel. Je suis certain que cet auteur continuera d’écrire. Il convient donc de lui parler, de le convaincre de simplifier son histoire et, ici et là, de calmer ses ardeurs comme de limiter ses pirouettes. » Vous le voyez : tout le monde vous reconnaît des qualités – mais personne pour estimer que le manuscrit est au point. Qu’en pensez-vous ? »

Paul Otchakovsky-Laurens m’écrit (9/3/92) : « Je n’ai pas beaucoup aimé votre nouveau roman. Qu’il soit bien écrit et construit est un fait certain. Mais je ne suis pas arrivé à accepter votre idée de mise en abyme, que j’ai trouvé surajoutée un peu artificiellement. »

Stéphane Leroy chez Ramsay (19/3/1992) : « Pardonnez-moi d’avoir tardé à vous répondre. Nous sommes nombreux à avoir lu votre roman, car il nous a posé problème. (…) Tous les lecteurs qui l’ont eu entre les mains ont reconnu qu’il y avait là un vrai style, une écriture belle et précise. »

Bien sûr, j’ai répondu à Berger, je lui ai dit que j’étais prêt à écouter ses conseils. Il m’a téléphoné au bureau le 21 avril 1992, je l’ai noté sur sa lettre, mais mon assistante lui a fait barrage comme elle le faisait avec tous ceux qui cherchaient continuellement à me parler pour essayer d’obtenir un article dans le magazine. Il m’a rappelé une semaine plus tard. Nous avons discuté, sans avancer. Je conserve un vague souvenir de cette conversation. De son point de vue, j’étais un jeune auteur, du mien, j’étais un rédacteur-en-chef à succès épaulé par une équipe d’une vingtaine de personnes. Je crois qu’il a été un peu paternaliste avec moi, et j’ai joué au petit merdeux indiscipliné, trop sûr de lui bien que doutant de tout, surtout de son talent.

Je suis surpris de constater à quels points les éditeurs faisaient leur travail, s’intéressaient aux inconnus, étaient ouverts. Relues presque trente ans plus tard, leurs lettres me paraissent sages et encourageantes. Mais je n’étais pas initié à leur formalisme. J’étais incapable d’y voir des opportunités. Je ne retenais que le refus, sans reconnaître que ces éditeurs avaient consacré du temps à me lire, un temps que je ne prenais pas en compte tant ma frustration était grande. Je confondais ces potentielles relations éditoriales avec ma relation paternelle. Le père était un ennemi, et en ces années-là l’éditeur pouvait passer pour le père de ses écrivains.

A posteriori, tout m’apparaît simple, évident, parce que je raconte et que la narration pour se dérouler fabrique une logique souvent sans rapport avec les faits. Je me battais à coup de poing contre les mots, contre l’époque, contre ma vie. Je vivais en couple et rêvais d’un autre couple, par forcément avec une autre femme, mais autrement. Je m’étais enlisé dans une normalité conjugale, une normalité professionnelle, une normalité parisienne.

J’accusais le monde des maux dont j’étais le seul responsable. J’étais surtout un jeune con et je reste un vieux con. On ne corrige jamais tout à fait des défauts de caractères aussi flagrants. Au mieux, j’ose les avouer, même les écrire. Voilà peut-être l’authenticité qu’attendaient mes premiers lecteurs, et à laquelle je me refusais à l’aide de constructions savantes, tentant de m’inspirer des compositions musicales polyphoniques, mais plutôt que d’aller vers le roman choral, que Tolstoï avait déjà poussé à son apogée, j’imaginais des strates de textes interconnectés de mille fils formels, parfois invisibles pour quiconque que moi.

Les éditeurs me demandaient d’être simple, mais rien n’était simple autour de moi. L’atmosphère était plombée. Il y avait comme un goût de démodé. Nous ne cessions de nous éloigner de l’âge d’or des années soixante. Aucune des promesses de mon enfance n’avait vu le jour. Pas de voiture volante. Pas de conquête spatiale. Pas de révolution scientifique. Au contraire, des crises, du chômage, le sida. Je n’étais pas heureux.

Les voyages et les hôtels de luxe n’y changeaient rien. J’aurais pu sombrer, me droguer si tel avait été un de mes penchants. Nous vivions une époque poussiéreuse qui nécessitait un coup de balai. Les forces antagonistes désormais au grand jour, écologie versus capitalisme, liberté versus contrôle, étaient emberlificotées. Nous manquions de lumière, en tous cas je ruminais dans la pénombre continuelle, et il me fallait rentrer dans le Midi pour respirer de nouveau. Les années 1990 ne présageaient rien de bon et je m’y suis enlisé.