Thierry Crouzet

Je n’ai pas attendu le refus de Toujours à Jamais, acté au printemps 1992, pour attaquer un quatrième roman, dès l’automne 1991. Je découvrais l’incompatibilité entre le temps de l’écriture et le temps de réaction des éditeurs, entre la création et sa diffusion, une disjonction qui n’a cessé de me faire souffrir.

Je travaillais durant des mois sur un texte, le soumettais, attendais des mois des réponses, période au cours de laquelle j’écrivais un nouveau texte, qui alors occupait mon espace mental, le texte précédent rejoignant les antiquités enfouies dans mon grenier imaginaire. Quand un éditeur me répondait, j’étais d’autant moins prêt à l’écouter que j’étais ailleurs. Voilà qui explique aussi pourquoi je n’ai pas réussi à dialoguer avec Yves Berger, chez Grasset. Il me parlait d’un texte dont je me fichais puisque j’en sculptais un autre. Je n’avais plus envie d’ouvrir la trappe, de grimper à l’étage poussiéreux, de me glisser sous le toit de ma maison pour y farfouiller dans des tiroirs vermoulus.

J’ai plus tard éprouvé la même difficulté lors de la promotion de textes bouclés des mois ou des années plus tôt. J’avais l’impression de réchauffer des cadavres refroidis. Je préfère discuter du travail en cours. Je publie pour échanger, me stimuler, provoquer des imprévus, développer des dimensions que spontanément je négligerais. Je ne fais pas commerce de livres, je ne suis pas un VRP. Je commence par diffuser ma minuscule autobiographie littéraire en ligne, pour entretenir un semblant de dialogue avec quelques lecteurs pendant que j’écris. Grâce au numérique, j’ai court-circuité la chaîne de l’édition, une tactique sans laquelle certains de mes projets les plus fructueux n’auraient pas vu le jour.

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Le décalage temporel entre Berger et moi était aussi générationnel. Si le temps des horloges est identique pour tous, le temps entropique, le temps perçu, accélère avec l’âge. Désormais, il m’est plus facile d’attendre une publication six mois ou même un an. À vingt-huit ans, un an me paraissait un siècle. Le temps avance plus lentement pour les jeunes alors que des vieux souvent président à leur destinée, un équilibre sans doute profitable aux deux partis, les jeunes bénéficiant de la sagesse des anciens et les anciens de l’énergie des jeunes. Si on m’avait donné tous les pouvoirs en 1991, j’aurais déclenché une guerre nucléaire.

Sous le coup de l’exubérance, j’étais trop impatient et mes textes pas assez importants pour que je les sacralise. J’admirais la folie créatrice de Picasso. Sa capacité à se renouveler sans cesse. Je faisais feu de tout bois et ma réussite professionnelle n’était pas faite pour me calmer.

Je revois ma première entrée chez Taillevent, alors au sommet de sa renommée de trois étoiles au Michelin. Un concierge accueillait les clients dans un vestibule tapissé de velours pourpre. Comme je fonçais sur lui avec mes bottes de motard, mon jean rouge, ma chemise bariolée, mes cheveux ébouriffés, il m’a pris pour un coursier, avant de me proposer une tenue plus convenable et une cravate. « Vous voulez vraiment que les friqués qui m’attendent déjeunent sans moi ? »

Il m’a parlé des règles, des usages, de ses consignes. Je lui ai ri au nez avec mépris et suis parti. Il m’a poursuivi dehors, s’est excusé. J’ai regagné la salle avec mon large sourire de petit merdeux. Je serais le seul à ne pas porter de cravate. Bravo, belle victoire dont l’humanité se souviendra. Le comble de la classe. La preuve de ma différence. Je m’accrochais aux branches avec l’habileté d’un singe savant.

Une autre fois, dans un autre trois étoiles, je dînais avec des collègues et Bill Ziff, notre patron américain. Au cours du repas, ce débonnaire milliardaire me regarde et me dit que je suis l’artiste de la table et me félicite d’exprimer ma personnalité. Il comptait sur moi pour apporter un peu de fantaisie dans notre business. Je n’avais pas besoin de davantage d’encouragements pour pousser le bouchon plus loin. Autant, j’étais timide en littérature, autant, quand on me lâchait les rênes, j’étais un Attila punk et emmerdeur. Plus je souffrais de ne pas écrire autant que je le désirais, plus j’étais insupportable.

Au bureau, au cours des réunions de direction, je défendais des thèses absurdes à l’aide de chiffres inventés à la volée, à fin de tester l’intelligence de mes collègues. Je jouissais de leur incapacité à répondre avec des arguments raisonnés. J’étais devenu un maître de la fake news avant l’heure. Je tordais la réalité pour qu’elle comble mes désirs. Mon comportement était intolérable même pour moi, mais je m’y enfermais pour dynamiter le moto-dodo-boulot, pour mettre de la littérature dans mon quotidien. Je ne comprenais pas pourquoi la plupart de mes collègues acceptaient les exigences normatives de notre société. Je ne voyais surtout pas qu’eux aussi jouaient, que tous adoptaient une posture, que nous vivions dans le factice, un simulacre d’existence.

Pour répondre à mon exigence de plus en plus pressante d’écriture, j’ai tenu mon journal avec régularité, voire avec obsession, surtout en extérieur, tel un aquarelliste face au paysage. À l’automne 1991, j’étais à Central Park, j’écrivais assis sur un banc, dessinais New York et prenais un plaisir nouveau dans cette forme libérée d’objectif, proche du gribouillage. Je me découvrais comme un auteur du réel, qui s’exprime en direct dans la relation avec le monde, un auteur sismographe. L’écriture devenait une méditation.

Mon grand-oncle agrégé de français m’avait adjuré à ne pas passer ma vie le cul sur une chaise avec raison. Il me fallait écrire dehors pour être heureux dans l’écriture. J’ai vécu une épiphanie. J’écrivais dans les cafés, les musées, les avions, les salles d’attente. Mon credo était vivre pour écrire et écrire pour vivre, et je n’y ai pas dérogé depuis. Cette saisie sur le vif m’anime et me réjouit. Je n’écris plus que sous sa dictature. Dès que je dois travailler un texte à dessein, je souffre, alors que je jouis dans la capture de l’instant. Quand je déprime, je me promène, regarde la nature, à l’écoute du vent qui m’apporte des mots réconfortants.

Malheureusement, mes textes soufflés n’avaient aucun sens éditorial avant internet et les blogs. Je restais donc encore attaché au livre. Voilà qui m’a donné l’idée de mon quatrième roman : enregistrer vingt-quatre heures de la vie d’un homme, cet homme étant moi-même. J’aime cette idée au point de me dire que je devrais la reprendre. Choisir une journée, la raconter en la vivant, une collection de déambulations à la Rousseau.

Mais à l’automne 1991, plutôt que me livrer avec honnêteté, de m’épancher et de décrire la ville et mes états d’âme, je n’ai pas pu m’empêcher de me contraindre. En tant que rédacteur en chef, je programmais des scripts pour faciliter le travail des journalistes. Un de mes bouts de code les plus utiles calculait en direct le nombre de signes de nos articles en feuillets de 1 500 caractères. Nous décidions du chemin de fer du magazine et les maquettistes traduisaient en signes la taille de nos articles.

J’ai beaucoup appris en écrivant sous cette contrainte, surtout avec les articles courts, qui imposent de ciseler la prose, de la ramasser, de trouver les formules les plus brèves. J’y ai pris goût au point de la transposer dans mes expérimentations littéraires. Dans mes deux romans précédents, j’avais créé des structures complexes, aux trames imbriquées. Je désirais davantage de simplicité et de linéarité, et, pour ne pas déroger à cette linéarité, j’ai eu l’idée saugrenue d’associer une valeur temporelle à chacun des signes du texte. Ainsi mes phrases seraient proportionnelles à la durée des phénomènes décrits, qu’ils soient physiques, une voiture passe, ou mentaux, une pensée passe. Après des calculs si savants que j’en ai oublié le principe, je suis arrivé à une équivalence d’un signe pour 0,6 seconde, et j’ai programmé un script pour mesurer la durée des phrases selon cette équation.

J’étais fier de moi. J’étais sûr qu’aucun auteur dans l’histoire de la littérature n’avait imaginé une machination aussi alambiquée. J’étais le premier, me prenais pour Christophe Colomb, comme si être le premier à me jeter d’un pont en écrivant me ferait entrer dans les annales. J’ai plus tard connu un peintre qui enterrait ses toiles achevées, pour qu’elles se dégradent et se patinent, sans grand charme, mais qui, il le croyait, le célébrerait pour avoir conçu le kitsch Pompéi.

L’équivalence temporelle m’a asséché. Je n’ai jamais pratiqué une écriture aussi castratrice, mais encore une fois j’ai appris à resserrer davantage, à ne garder que le strict nécessaire. J’ai façonné mon style, usant de peu de charnières syntaxiques, bannissant les « mais », sous l’influence le Léautaud qui les proscrivait, ou les « comme », sous l’influence de Proust qui en abusait. Je n’ai rédigé que douze heures de la vie d’un homme, un texte à la surface des choses et des émotions, poussant à son extrême la désincarnation dont m’accusaient les éditeurs, multipliant les bouts de code pour analyser ma prose et en chasser les saillances.

Désormais, je suis beaucoup plus permissif, tout en sachant que j’ai été à la bonne école avec mes contraintes. J’ai fait mes gammes, affûtant les outils, programmant mon cerveau pour que plus tard il puisse écrire sans que j’y pense, et que mes phrases mes surprennent comme si un autre les écrivait à ma place. J’ai profité de la plasticité cérébrale pour me faire écrivain. Je ne suis pas né écrivain contrairement à d’autres qui produisent leurs meilleures œuvres durant leur jeunesse.

Souffrances ou pas, contraintes ou pas, je ne renie pas Équinoxe d’automne, soumis dès juin 1992, peu avant mon vingt-neuvième anniversaire. Il signe mon entrée dans la littérature numérique. Quand je le relis, je me retrouve au Louvre, au café Bastille, au pied de Notre-Dame, au jardin des Plantes… Ce roman, bien que plus original et novateur que les deux précédents, a soulevé moins de réactions des éditeurs. Paul, Roberts, Berger, Quinard montrent de la lassitude dans leurs réponses. Trop de formalisme, pas assez d’émotions. Je leur ai envoyé trois manuscrits en trois ans, et peu à peu ils se sont désintéressés de moi, m’ont consacré moins de temps, et moi, je n’ai fait aucun pas vers eux, me lançant en septembre 1992 dans un nouveau projet, qui deviendra Genius Locus, une tentative d’appliquer les règles de la musique sérielle au romanesque, tout en insérant des encadrés dans la narration, appelés par des liens hypertextes.

Je ne construisais pas des ouvrages aussi compliqués pour épater la galerie, mais pour dire la complexité du monde. En tant que rédacteur en chef, j’analysais avec avidité la presse internationale. Je tapissais mon bureau de couvertures de magazines de mode, de décoration ou de voyage. Avec la démocratisation de la PAO, les graphistes débordaient d’inventivité. Nous osions de nouvelles harmonies de couleurs, de polices de caractères, des découpages qui auraient été quasi impossibles à la main. Je vivais à fond la révolution numérique, à la fois parce que j’en suivais l’actualité, mais également parce que je la mettais en œuvre pour publier le magazine et pour écrire mes propres textes.

Los Angeles, Las Vegas et San Francisco dessinaient mon triangle des Bermudes. Le monde changeait, au point d’accélérer trop vite et de décrocher les wagons mal arrimés. J’aurais dû raconter cette effervescence dans mes livres et non seulement dans mes carnets, devenir le romancier du présent, puisque j’y étais plongé, mais je restais attaché à une forme de classicisme, éprouvant une nostalgie irrépressible pour le Midi de mon enfance, pour la douceur des vagues léchant les plages de mon étang.

Je n’étais en révolte que dans la forme. Dans les magazines, nous rendions mieux le contemporain que dans les romans de l’époque. Nos couvertures multipliaient les titres et les accroches, des encadrés truffaient nos articles, eux-mêmes se répondant les uns les autres. Je rêvais d’un roman aussi échevelé, à l’opposé de la continuité immersive propre aux genres populaires. Je voulais écrire mon temps avec les moyens de mon temps, trouver la forme de mon temps. C’était internet, je ne le savais pas encore.

J’ai soumis le manuscrit de Genius Locus en avril 1993. Berger m’a dit qu’il n’y comprenait rien. Je lui ai répondu que personne n’avait rien compris à Proust et Céline au départ. Les autres m’ont renvoyé des lettres types. J’ai manqué ma chance. J’approchais des trente ans et je n’avais pas réussi à être édité.

Pourquoi n’ai-je pas renoncé ? Beaucoup de gens se rangent à la trentaine, acceptent de mener une vie différente de celle de leurs rêves de jeunesse. Je voyais mes copains jeter l’éponge un à un, se marier, avoir des enfants. Je ne voulais pas les imiter, et puis il y avait en moi ce feu inextinguible, attisé jusqu’à me brûler quand je n’ouvrais pas une voie de sortie à la surpression émotionnelle qu’il provoquait.

Je dispose d’une extraordinaire capacité de concentration parce que quand j’écris je me sens mieux, m’allège, enlève le bouchon de la cocotte minute, tout en ressentant une forme démoniaque, un bouillon nucléaire dirait Lovecraft, une vérité insondable, aussi une beauté si merveilleuse que je replonge vers elle pour la ramener à la surface. J’ai la conscience d’un joyau ultime, la certitude de sa présence. Mon but n’a jamais été de séduire les lecteurs, de leur plaire, mais d’approcher ce machin dingue tout au fond de moi.

J’ai renoncé à la littérature de genre pour accéder à un indicible. Je me compliquais la vie parce que le chemin le plus court était le plus difficile. Je cherchais à construite l’échafaudage adéquat pour moi. Ma voix devait se découvrir elle-même, ouvrir une cheminée depuis mon brasier intérieur, ce qui impliquait de me tailler un costume sur mesure.

Je n’avais aucune idée d’où poursuivre ma quête, juste une intuition, qui était avant tout formelle, plus graphique que narrative. Je n’avais jamais pensé à un personnage fort, à un regard à partir duquel essayer de voir le monde. J’avais parlé de l’amour, de Paris, du génie du lieu, de l’écriture, mais presque sans insistance, surtout sans réelle volonté romanesque. Je souffrais de dispersion. J’étais encore en train d’apprendre, mais les années filaient et je faisais du sur place. Il aurait été plus simple de choisir un genre et de m’y couler confortablement, mais des milliers d’autres auteurs se chargeaient déjà de ce boulot.