Thierry Crouzet

L’évènement décisif de ma vie de scribouillard s’est produit le lundi 24 mai 1993 à Sienne, en Italie. Il y a un avant et un après cette date, plus précisément avant et après cette après-midi ensoleillée de printemps.

J’étais sur les rotules à cause du boulot, de l’échec de Genius Locus, de ma vie de couple insatisfaisante, de ces filles avec qui j’avais envie de coucher sans oser le leur avouer. Dès que j’avais du temps libre, je fonçais au café Bastille écrire parmi elles et l’exubérance parisienne dont je restais étranger. Je voulais me consacrer à mon projet littéraire, plus obscur que jamais, tout sacrifier pour l’art, même mon bonheur.

À la moindre opportunité, avec ma compagne, nous rentrions dans le Midi ou partions en voyage, souvent en Italie, toujours l’Italie. Les premiers jours, j’étais épuisé, écœuré par ma propre fatigue, incapable de ressentir. Pour le pont de la Pentecôte, une fois posés à Pise, nous avions dormi à Lucques, puis fait de Sienne notre base pour explorer la Toscane, et Sienne était devenu le centre de l’univers.

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Seul, piazza del Campo, installé en terrasse du café Palio, je sirotais un granita di limone et observais les touristes et l’architecture sublime des immeubles aux tonalités ocre et terre. J’écrivais dans mon carnet, capturant des impressions fugitives, puis de plus en plus fulgurantes. Un réseau d’interactions secrètes se révélait à moi, des relations entre les murs, les frontons, les pavés, les longues jambes des filles, l’avenir de l’informatique et de la société numérique. Je participais à ce tout avec une jubilation extraordinaire. Peu importait ce que j’écrivais, l’écriture m’avait conduit à un état de conscience inconnu de moi. J’en étais ébranlé. Je jouissais du monde d’une manière indécente, en public, au milieu des clients du café.

Je vivais une expérience métaphysique, mais je l’ignorais, une expérience que les philosophes grecs jugeaient indispensable avant de s’engager en philosophie, en art, voire en science. Je comprenais mon 7 au bac de philo, à peine mieux qu’au bac de français, aussi pourquoi ma prof de philo en terminale m’avait ennuyé au plus haut point. Elle avait appris sa matière dans les livres, oubliant de commencer par être philosophe dans sa chair.

Avec cette brève et violente initiation à un champ de perception d’une vastitude jusque là inimaginable, je découvrais que je pouvais jouir d’être. La littérature ne pouvait que parler de cette jouissance qui, j’en prenais conscience, traversait tous les arts, comme sujet et moteur pour les créateurs. Je suis né en tant qu’écrivain ce jour-là. Au préalable, je n’avais fait que balbutier des gammes. Mais entre naître et assumer cette naissance, entre le nouveau-né et l’adulte, il y avait encore un long chemin. J’avais hérité d’un trésor, ou peut-être cette chose enfouie en moi depuis toujours m’était apparue hors de moi pour la première fois et sa beauté m’avait illuminé. Je n’étais plus vierge. À trente ans, je me réveillais, avec pas mal de retard à l’allumage, et j’ai eu tendance dès lors à croire que je m’engageais dans une course contre la montre pour rattraper les années perdues.

Encore une fois, tout semble clair rétrospectivement, mais rien ne l’était sur le vif. J’avais peut-être déliré me prenant pour un prophète victime d’hallucinations ou frôlé de folie, ma fatigue étant si intense qu’elle me chantonnait des airs maléfiques. Si j’avais été croyant, j’aurais pu me transformer en mystique, choisir de rejoindre un ordre. Après tout, un de mes copains athées s’était fait baptiser. Je marchais sur un fil tendu entre deux falaises et tentais d’effectuer des saltos arrière, sans le moindre entraînement, encore habité par une forme d’inconscience juvénile, persuadé que je n’avais aucune chance de me fracasser au fond du ravin.

J’étais au faîte de ma parodique carrière de journaliste. J’avais lancé un magazine avec succès et venais de prendre la direction d’un second, tout en voyant mon salaire bondir de nouveau. J’aurais pu flamber, m’acheter une bagnole de sport ou des fringues de marques, même pas. Tout juste si je continuais de me payer des week-ends à droite à gauche dans les hôtels confortables. Le Danieli à Venise. Le Mena House au Caire. L’Annapurna à Courchevel. Je m’y sentais un étranger avec mon look de coursier à moto. J’admirais la suffisance des clients. Ils avaient atteint leur objectif existentiel, se pavaner dans le luxe. Ils paraissaient heureux, fiers d’eux, et moi, depuis mon illumination siennoise, j’avais la certitude de ramer à contre sens. Je me croyais éveillé dans un monde d’endormis alors que je le traversais en somnambule. Je ne songeais qu’à secouer le cocotier pour que les fruits trop mûrs me tombent sur la tête.

J’avais dû restructurer l’équipe éditoriale, licencier des journalistes, en embaucher d’autres. Je me demandais de quel droit je disposais de la vie de mes collègues. J’aimais trop la liberté pour brider celle des autres. Je suis venu à détester les managers, et donc à me détester. Si la contrainte stimulait la création, elle pourrissait ma vie. Irascible, je m’en prenais à tout le monde.

Un jour, j’ai détruit un plat de tomates farcies préparé par ma compagne, parce que je ne le trouvais pas à mon goût. J’ai poignardé les tomates à plusieurs reprises, avec rage. J’aurais pu tuer, devenir meurtrier. Je n’étais pas loin de perdre les pédales. J’aurais dû être interné.

Une autre fois, nous visitions les châteaux de la Loire avec des amis. Ma compagne conduisait, je ne cessais de la critiquer. « Plus vite, plus doucement, plus à gauche… » Ma litanie a fini par l’excéder. Elle a pilé au milieu de la rue principale traversant Blois. Elle nous a plantés là, rentrant à Paris en train.

J’étais au bord du burn-out. L’écriture ne demande que du temps et de l’espace mental, ce dont je manquais de plus en plus. Je tirais sur l’élastique pour qu’il casse et me revienne en pleine gueule. Plutôt que changer de vie, de tenter de revivre des expériences siennoises, j’attendais que le changement s’impose à moi, à force d’une accumulation de petites provocations. Je n’avais pas le courage de tout arrêter.

J’aurais dû faire une pause littéraire. J’avais cinq romans à mon actif, tous refusés. Mais plutôt que d’analyser la situation, je me suis attaqué à Décalage. Ce texte a été un désastre. J’ai passé plus de temps à le mettre en page qu’à l’écrire, juxtaposant des trames narratives, des essais, des aphorismes et des photographies. C’était une écriture web, dans ces années où le web s’inventait à Genève.

J’avais lu Broch, Musil, Proust, tous les auteurs qui avaient bousculé la forme romanesque pour brouiller la limite entre les genres. Je ne croyais plus au roman balzacien ou même flaubertien. Cette forme avait déjà donné son suc. Pour parler de la fin du XXe siècle, je devais atomiser les récits, bannir la notion de héros et d’unité. Pourtant il m’arrivait encore de lire des livres « à la mode » avec plaisir. C’était la grande époque d’Unberto Ecco et de Tom Wolfe. Leurs textes sentaient la poussière, ils avaient un goût d’antan. Ils plaisaient parce qu’ils ramenaient en arrière plutôt que nous projeter vers l’avenir. Ils rassuraient les lecteurs, les caressant dans le sens du poil, même quand ils traitaient de débauche, de cocaïne et de traders. Les polars les plus trash procédaient de la même manière. James Ellroy ne parlait pas de ce que je vivais. Je l’admirais comme un bon artisan, mais l’art devait être plus radical. Il ne devait pas simplement divertir, nous arracher de notre quotidien, mais nous y plonger jusqu’à la jouissance.

Un soir pluvieux, à l’automne 1993, au cinéma Cosmos rue de Renne, j’ai vu Andreï Roublev. Les images en noir et blanc de Tarkovski m’ont saisi, sans que je comprenne les tableaux relatant les étapes de la vie de Roublev, le plus célèbre des peintres russes de la Renaissance. Durant les trois heures de la projection, je ne me suis pas ennuyé, sans pour autant éprouver un plaisir particulier. Je découvrais une réalité étrangère, un âge lugubre, souvent douloureux, ignorant où Tarkovski me menait jusqu’à ce qu’il bascule en couleur et que sa caméra parcoure les fresques de Roublev et les transfuse dans mon corps pour que je les ressente avec la ferveur des Russes du XVe siècle.

Je suis sorti bouleversé de la séance. Jamais un film, même une œuvre d’art, ne m’avait secoué avec tant de force. Je comprenais que Tarkovski m’avait fait revivre mon expérience siennoise, que les fresques de Roublev avaient elles-mêmes ce pouvoir, et qu’un artiste ne pouvait qu’avoir cette ambition folle d’amener la conscience à un état de perception extrême. Les trois heures de noir et blanc m’avaient mis en condition pour que j’assimile les dix dernières minutes en couleurs. Une œuvre n’avait pas à être plaisante de bout en bout, mais atteindre un climax unique qui nous fait nous sentir vivants avec une acuité indépassable.

Mon expérience siennoise répondait à mon émotion esthétique lors de la projection d’Andreï Roublev, l’une le pendant de l’autre, comme la madeleine et le pavé mal jointif qui ont révélé à Proust la mémoire involontaire, sa capacité de ramener au présent le passé dans une éternité atemporelle, dictant par la même la forme de À la Recherche du temps perdu. Mes deux expériences survenues en des circonstances différentes avaient en commun d’avoir mis en ébullition mon cerveau, l’incitant à établir des connexions entre une immensité de possibilités, me plaçant dans un état d’ébriété intellectuel et émotionnel stupéfiant. Mon ambition ne pouvait plus être que de créer des œuvres réticulaires provoquant chez mes lecteurs cette effervescence, qui selon moi était le propre de notre contemporain, d’une société atomisée, mais interconnectée. Si Proust avait ramené le passé au présent, avec une grande unité et homogénéité, je devais multiplier les fragments, facettes d’un kaléidoscope géant qui toutes pourraient être branchées les unes sur les autres d’une infinité de manières. J’ignorais qu’il me faudrait encore vingt ans avant d’approcher cet idéal.

Mais j’ai travaillé à Décalage avec cet objectif en tête, d’où mon acharnement à mettre en page, à juxtaposer des textes en apparence déconnectés. Je racontais le voyage aux États-Unis d’un homme jaloux qui laissait sa femme à Paris et l’imaginait embringuée dans des aventures amoureuses. Tout était détraqué. Les relations entre les gens, entre les idées. Les lignes se heurtaient, se vidaient de leur substance. J’avais un objectif, mais je n’en étais pas encore assez pénétré pour avoir une chance de l’approcher. Quand un copain a lu ce texte, il m’a dit que ma confiance le stupéfiait : ma certitude d’un jour atteindre le Graal artistique. Ma compagne l’a approuvé. Quelques jours plus tard, elle me quittait et, après la vente de mon groupe de presse à un concurrent, après le départ de mon soutien tout en haut de la pyramide, je me faisais licencier. Une nouvelle étape de ma vie commençait par un effondrement. J’avais fini par me crasher.

Je vivais en couple depuis la fin du lycée, accroché à cette relation comme à une bouée de sauvetage. L’atomisation parachevait son boulot. Je marchais durant des heures dans Paris, souvent au milieu de la nuit. Ombre patibulaire, caché dans les recoins des cafés, je jetais un regard cynique sur mes contemporains, tout en rêvant de Sienne et de soleil.

Un de mes copains rédacteurs en chef aux États-Unis m’a proposé un poste dans un magazine en Californie. J’ai refusé pour rester près de mon ancienne compagne dans le but de la reconquérir. J’ai bataillé comme un dingue, réussissant à recoller les morceaux, puis la voyant repartir, parce qu’elle en aimait un autre, ce que je ne voulais pas admettre. Lion blessé, j’étais incapable d’aimer d’autres femmes, mes aventures tournaient court. Je me plaisais à discuter sur les messageries roses, à improviser des rencards décevant avec des inconnues, sauf avec une ex-mannequin folle de littérature, mais aussi emberlificotée dans sa tête que moi, ce qui nous a condamnés à une passion fugitive.

J’étais blessé, mais pas abattu. L’expérience siennoise me guidait. Je devais la comprendre. Proust m’a incité à lire Schopenhauer qui m’a incité à lire Platon et Kant. J’assistais à des cours au Collège de France et ailleurs. Des textes jusque là obscurs s’éclairaient, parce que dans les systèmes philosophiques, je devinais souvent le besoin d’expliquer mon expérience siennoise. Je m’emparais ne nouveaux concepts. Hapax existentiel. Sentiment océanique. Hyperconscience comme je n’allais pas tarder à qualifier mon expérience. Je découvrais qu’elle était universelle, survenait spontanément chez une personne sur cent, mais pouvait être provoquée de diverses manières chez les autres : drogues, méditation, yoga, jeûne…

En même temps, je décidais que le roman était mort, sous prétexte qu’après six tentatives je n’avais pas réussi à le renouveler malgré mes batailles acharnées. J’en arrivais à la conclusion que mon œuvre, si œuvre il devait y avoir, serait mon journal, la seule forme compatible avec une société atomisée qui disloquait nos existences. Aussi parce qu’en écrivant le journal j’avais vécu mon illumination, parce que le journal était le meilleur moyen à ma disposition pour saisir les émotions soufflées par le monde. Un appareil photo littéraire, une machine à interconnecter.

Je n’ai pas changé d’avis depuis, même si avec le web la notion de journal s’est étendue, généralisée, tendant vers une polyphonie extraordinaire. Avec François Bon et d’autres, nous avons plus tard parlé d’œuvre base de données. Je reste persuadé que les grands textes de la fin du XXe siècle n’ont pas encore été publiés et attendent dans l’ombre où ils ont été conçus.

Fin juin 1994, je n’avais plus de travail, plus de compagne, mais touchais un chômage confortable. Je me suis mis à écrire non stop, remplissant des dizaines de carnets. Il me faudrait les exhumer, y chercher à travers mon histoire celle de l’époque. Mes illuminations les plus saillantes reposent dans ces pages confuses jetées sans arrière-pensées. Mon roman des années 1990 est là. Il me suffirait d’y plonger pour le ramener à la surface.

Écrire mon autobiographie littéraire réveille ma mémoire, me rappelle l’importance de ces carnets, alignés dans mon dos dans la bibliothèque de mon bureau. Je me suis longtemps dit qu’une fois célèbre je payerais une assistante pour les retranscrire, puis quand j’ai compris que ma célébrité ne serait jamais suffisante, j’ai parié sur une intelligence artificielle capable de déchiffrer mes manuscrits. J’attends encore, peut-être surtout effrayé à l’idée de revivre mon passé.

Me souvenir est une chose, rouvrir les textes de l’époque me paraît plus délicat. Je me retrouverais face au monstre que j’étais, parfois frappé d’intuitions judicieuses, d’autres fois, le plus souvent, se montrant sous un jour répugnant. J’ai peur de moi-même au point de préférer raconter ma légende plutôt que de l’affronter. Mais peut-être ce travail autobiographique est préliminaire, peut-être il m’encouragera à fouiller plus profond.

Les chemises colorées associées à mes anciens projets s’empilent devant moi, comme autant de bornes kilométriques au fil de l’ascension d’un col, sans que le sommet ne soit jamais visible. Je grimpe, mon cœur bat de plus en plus vite, les muscles de mes jambes brûlent, mais je ne peux m’arrêter pour contempler la vue. Tout au plus, quand je me retourne, je devine au-dessous de moi ma route sinueuse couvrir le flanc de la montagne, avec de nombreuses voies abandonnées, des impasses à répétition.

J’ai continué à pédaler dans le vide, sur un pignon arrière si grand que je faisais du sur place. Nous sommes des millions à écrire un livre dans notre vie, mais combien restons-nous à en écrire des dizaines qui ne seront lus par personne ? Autour de cette année 1994, l’idée du rejet s’est cristallisée en moi, après une dernière lettre assassine de Berger, au sujet de Décalage.

« Situations sans intérêt, personnages stéréotypés et interchangeables, succession de lieux communs présentés comme des trouvailles originales, généralités sans profondeur, jugements à l’emporte-pièce, descriptions d’expériences insignifiantes, dialogues affligeants, absence de construction, hélas je ne peux rien pour ce texte, ces “essais”, ces “narrations”, où tout ce que vous notez manque d’intériorité, de même que vous n’assurez aucune continuité, le narrateur apparaissant comme la somme indéfinie de divers états, émotions, expériences, opinions dont il est la simple occasion… »

Il avait raison. J’avais écrit sans intériorité pour cacher mes souffrances. Plutôt que de me livrer, je m’esquivais par décence, par pudeur, pour ne pas succomber à la dictature de l’autofiction. Me montrer comme une bête aux abois ne paraissait guère intéressant. Je nous sentais tous dans la même impasse historique, tous à manquer de rêve et d’ambition autre que de gagner toujours plus de fric. Je fantasmais une surface des choses belle et transparente, incapable de la saisir, basculant dans la futilité.

Je ne suis lucide sur moi-même qu’avec vingt-cinq ans de retard. De la dernière lettre de Berger, je n’ai retenu qu’une injonction à cesser d’écrire, et j’y ai répondu en persévérant, parce qu’au point au j’en étais je ne pouvais plus reculer, parce que devant moi il y avait d’autres illuminations. Je devenais un auteur de carnets. Parfois quand je grattais ces pages, souvent gribouillées de dessins, je connaissais des moments de grâce qui me donnaient la sensation de m’ouvrir au monde et de le laisser entrer en moi. Antérieurement à ces expériences, j’étais un puceau qui cherchait à discuter du sexe. Mais qu’est-ce que je vivais exactement durant ces moments ?