Thierry Crouzet

Histoire d’un nerdeux en littérature #7

Après un an de chômage, je n’étais pas pressé de retrouver du travail. Je faisais même des économies, ayant décidé de ne plus dépenser sans compter dans le but de prolonger aussi longtemps que possible ma période de dilettantisme artistique.

Mais pour continuer à toucher mes indemnités, je devais justifier de recherches d’emploie. Je candidatais donc pour des postes auxquels je ne correspondais pas à fin de ne pas risquer d’être embauché. À l’automne 1995, par forfanterie, j’ai envoyé à quelques éditeurs spécialisés dans l’informatique une lettre où je leur disais avoir l’idée d’une nouvelle collection pour révolutionner leur marché. Avec une seule lettre, donc à moindre effort, je m’acquittais de mes responsabilités contractuelles vis-à-vis de l’ANPE pour plusieurs mois. J’étais loin de me douter que je m’apprêtais à changer le cours de ma vie. Tous les éditeurs m’ont donné rendez-vous, sauf que j’avais bluffé et n’avais rien leur vendre. J’ai dû inventer un projet à la volée avant de leur rendre visite.

Je ne me suis pas cassé la tête. Je leur ai proposé d’adapter les principes de la presse grand public à l’édition technique, c’est-à-dire de créer des sortes de livres de cuisine, découpés en planches autonomes. Les uns ont affirmé que ça ne marcherait jamais, les autres que je ne devais pas escompter gagner ma vie avec des livres d’informatique, au mieux me faire une carte de visite, mais l’éditrice de Simon & Schuster France a bien voulu que je lui écrive un manuel sur Word, qui à l’époque restait mon traitement de texte préféré.

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Je me suis attelé à la tâche avec d’autant plus de plaisir que je continuais à mettre en page Ne rien faire sans fainéanter et que, pour la Noël 1995, je m’étais attaqué à un nouveau livret cousu main où je racontais mon licenciement, enrichi d’extraits d’emails échangés avec mes supérieurs. Ma vie devenait mon sujet de prédilection, et mes choix, mes actes, lui donnait un caractère romanesque à mes propres yeux. Dans mon manuel sur Word, je listais des trucs de composition que j’avais appris au sujet de la typographie, parlais des réglages pour optimiser la lisibilité d’un texte, maximiser son impact sur le lecteur. Là où jusque là les livres d’informatique expliquaient comment utiliser les logiciels, je voulais aider à mieux travailler, supposant qu’illustrer la navigation dans des menus à l’aide de captures d’écran n’avait aucun intérêt.

À la fin de l’hiver 1996, j’ai remis mon tapuscrit à Simon & Schuster. Les jours ont passé, puis les semaines, sans que l’éditrice ne me donne signe de vie, malgré mes relances. Quand j’ai fini par la joindre, elle m’a tout simplement dit que mon texte n’était pas bon, qu’elle refusait de le publier. Elle était d’autant moins liée avec moi que j’avais décliné une avance sur recette pour ne pas interrompre mon chômage. Elle ne me devait rien et me l’a bien fait comprendre.

J’ai reçu un grand coup sur la tête. Même les éditeurs spécialisés me rejetaient. Je n’étais pas loin de penser que j’étais maudit, qu’il était temps de renoncer définitivement à l’édition. Je n’ai jamais autant douté de mes compétences, alors même que je prenais toujours plus de plaisir à écrire, me sentais de plus en plus maître de mon art. Depuis mon licenciement et ma séparation, je dégringolais de la montagne de plus en plus vite.

Yves, mon ami et ancien boss chez Ziff-Davis France, m’a sorti la tête de la mare à purin. Il venait d’être embauché par le groupe de presse Bertelsmann pour participer à la création du premier portail internet européen, Europe Online. Il avait besoin d’un rédacteur-en-chef. Même si l’idée de reprendre un boulot ne m’enchantait guère, j’ai sauté sur l’occasion pour m’arracher de ma spirale négative.

Je suis entré en fonction en avril 1996. Internet balbutiait. Yahoo et Amazon n’avaient pas deux ans, et Sergey Brin et Larry Page commençaient tout juste à développer Google. Les bureaux d’Europe Online se trouvant au Luxembourg, je travaillais depuis chez moi, mon job se résumant à quotidiennement recomposer la page d’accueil du site, de l’illustrer de quelques images et de pointer vers des articles de presse que les équipes techniques du Luxembourg compilaient à l’aide de robots.

Plutôt que de créer cette page à la main, directement en HTML, comme le faisaient mes collègues étrangers, j’ai programmé un script de mise en forme automatique. Il ne me fallait pas plus de trente minutes pour accomplir mon devoir. Je n’avais jamais gagné autant d’argent en donnant si peu de ma personne. Le singe en moi s’était réveillé et jouait de nouveau à Tarzan entre les arbres de la jungle professionnelle, à cela prêt que j’avais peu d’interactions avec mes collègues, pas de responsabilité hiérarchique. Je goûtais le travail en indépendant, avec le confort du salariat. Autant Ziff-Davis avait fini par m’empêcher de dormir, même des mois après mon départ, occupant mes rêves de manière détestable, me faisant sursauter au milieu de la nuit, avec des idées absurdes, autant Europe Oline était mentalement de tout repos.

Fin mai, début juin, je me payais un voyage en Sicile. J’ai rarement écrit et dessiné avec autant de jubilation dans mon carnet, en venant à formuler ma théorie de la réédification. Entre le cloître de Monreale et les ruines de Selimonte, entre le baroque de Noto et les terrasses de Taormine, cette théorie m’a explosé dans le cerveau, sans préambule, immédiatement constituée. Elle s’appuie sur une analogie avec la musique numérisée : nous la percevons continue alors qu’elle n’est qu’une succession d’échantillons. À Sienne, j’avais ainsi unifié des bribes d’information délivrées par mes sens et mes pensées pour les intégrer dans une image cohérente. Les neurologues supposaient, et ils n’ont guère changé d’avis, que notre conscience se forme de la sorte par la création d’une image du monde.

Après l’époque classique en quête de la représentation d’un idéal divin, après l’époque moderne niant cet idéal pour lui préférer les cas particuliers, je postulais que, avec l’avènement du numérique, nous entrions dans une troisième époque où nous abordions les sujets par une multitude de perspectives que le spectateur ou le lecteur pouvaient unifier comme l’auditeur le faisait avec la musique numérisée. Cette vision de l’art s’accordait à la topologie du Web, une foule de liens hypertextes pouvant pointer vers une même page, cette ascendance lui offrant une hérédité et une biographie, la déterminant non en elle-même, mais par tous les chemins conduisant à elle.

Je voyais les prémices de cet art dans les Trente-six vues du mont Fuji d’Hokusai, dans la série des châteaux d’eau de Bernd et Hilla Becher, dans les œuvres de Boltanski. L’art de l’époque numérique était fait d’échantillons indépendants, mais qui, réunis, autorisaient une description du monde dépendante de celui qui l’édifierait en fonction des relations qu’il établirait. J’ai rêvé dès lors d’inventer le pan littéraire de cette forme d’art, esquissé par Perec lorsqu’il s’amusait à lister des mots. Le carnet tel que je le pratiquais répondait bien sûr à cette contrainte. J’avais même construit mon texte sur Word suivant cette logique fragmentaire, et l’éditrice l’avait rejeté parce qu’il s’opposait à tout ce qu’elle avait publié jusque là.

De retour à Paris, j’ai posté mon carnet de Sicile sur le site d’Europe Online, devenant sans le savoir un des premiers blogueurs, un an avant que le mot « blog » ne soit forgé. Faute de réactions, je n’ai pas persévéré, aussi sans doute parce qu’Europe Online a fermé ses portes à la fin du mois de juin, Bertelsmann estimant qu’internet n’avait guère d’avenir. Je me retrouvais sans serveur avec lequel faire joujou en ligne et sans emploi, à cela près que j’avais plongé dans le Net, apprenant ses langages, en profitant pour créer une poésie interactive qui se recomposait à chaque chargement.

Après la crise pétrolière, les années Sida, le chômage endémique, la bulle internet amenait du pep dans ma vie et dans celle du monde. Nous éprouvions le frisson des sixties, la perspective de changements radicaux, nous sentions à la veille d’une révolution sociale extravagante, ne songeant pas encore avec trop d’attention aux dérèglements climatiques. Je m’engouffrais dans cette illusion positive, en même temps que les jupes des filles raccourcissaient, symbole selon moi d’un retour de la légèreté, là où d’autres voyaient déjà un recul du féminisme.

Fin juillet, l’idée m’a pris d’écrire un roman d’un jet, de tout lâcher sans me relire, selon les contraintes plus tard imaginées pour les défis NaNoWriMo. J’ai commencé la rédaction à Paris, l’ai terminée dans le Midi, alors que mon père se faisait opérer d’une pancréatite, sa vie en suspend. Je travaillais sur mon petit bureau d’enfant au plateau de Formica, celui utilisé désormais par mon fils aîné, puis je passais sous la terrasse dans la douceur matinale d’août. C’est mon premier texte littéraire écrit de bout en bout au clavier et pour lequel je n’ai aucun manuscrit. Je m’étais lancé au clavier, avec une certaine joie, presque avec surprise, car j’avais toujours réservé le clavier au travail et le manuscrit à l’art, une dualité qui témoignait chez moi d’une vision du monde bipartite, donc source de tensions, que je percevais, sans être capable des les résoudre. J’opposais la mécanique professionnelle à la sensualité du carnet, voire à son érotisme. J’avais besoin d’engager mon corps tout entier dans la création.

En trois semaines, j’ai craché Lui, Elle, racontant la vie d’un homme et d’une femme qui finissent par se rencontrer à la dernière page, tout le récit n’étant qu’un jeu de fragments se répondants les uns aux autres. J’ai oublié ce texte, n’y suis jamais revenu. Je découvre dans mes archives que j’ai soumis quelques exemplaires bâclés comme pour mieux m’enfoncer au regard des éditeurs. Je leur déniais la capacité à m’accepter tel que j’étais, tel que l’art contemporain était selon moi.

Peut-être que moi-même je ne m’acceptais pas. Je souffrais toujours autant intellectuellement et affectivement. J’étais en bataille, et ma littérature aussi. J’étais en train de devenir le spécialiste des œuvres inachevées, à commencer par mon journal que je continuais à considérer comme central sans lui donner de forme éditorialement recevable.

Je n’étais pas un écrivain, mais un artiste de l’informe, en combat contre lui-même et l’univers dont je voulais jouir sans relâche. Je le pressais pour en faire jaillir un suc mystérieux, que je dégustais sans le partager. Je me souviens d’une énergie extraordinaire, presque trop exubérante pour qu’elle soit canalisée dans une œuvre bornée. Il n’y avait de place que pour les carnets, car ils autorisaient les débordements, comme le Web qui leur ressemblait et avec lequel je jouais avec de plus en plus de plaisir.

Je touchais encore le chômage, mais la fin des indemnités approchait. Je tentais de monter des projets internet, notamment des sites dédiés à l’art, qui tous capotaient. Début 1997, au cours d’une visite infructueuse chez Microsoft, où je croisais pour la première fois Isa, ma future femme, mais sans spécialement lui parler, j’ai abandonné mon manuscrit sur Word à la réception à l’adresse de Microsoft Press, un des éditeurs à qui je n’avais pas daigné envoyer ma fameuse lettre un an plus tôt.

La boss, Claire, m’a appelé deux ou trois jours plus tard en me disant qu’elle trouvait mon texte génial et elle m’a proposé de créer une collection complète. Si je ne crois pas trop au coup de foudre amoureux, je crois en revanche à la possibilité de soudaine amitié. Yves avait présidé à ma carrière de journaliste. Claire présiderait donc à ma carrière dans l’édition. Ma vie se jouait au grès des rencontres, sans doute comme beaucoup d’autres, me démontrant que je n’étais pas maître de mon destin.

J’étais devenu rédacteur-en-chef en décrochant mon téléphone pour contacter Yves, je devenais un auteur de presse informatique parce que j’avais envoyer par insouciance des lettres à des éditeurs, surtout parce que l’un d’eux avait refusé mon manuscrit qu’un autre allait accepter, provoquant dès lors une série de réactions en chaîne qui depuis ne cessent de se répercuter.

C’était une belle leçon d’humilité pour moi qui avait toujours compté sur mon intelligence et mes ressources propres pour arriver à mes fins. Je découvrais que je n’étais rien sans les autres. La notion d’œuvre d’art en soi en prenait un coup au passage. Fini l’idéalisme proustien. L’art également n’était qu’une question de rencontres. Il n’y avait pas de chefs-d’œuvre ultimes, rien que des réseaux d’influence, des liens mettant certaines œuvres en avant, pendant que d’autres, tout aussi puissantes, passaient presque inaperçues.

Je pouvais provoquer ma chance, décrocher mon téléphone, envoyer des lettres, mais j’avais besoin de chance, puis une fois face à cette chance, je devais encore tomber en amitié avec les personnes rencontrées. Malgré mes déboires littéraires, j’ai eu de la chance, déjà parce que je suis né de façon à devenir adulte au moment de l’explosion des technologies numériques, occasion propice pour gagner sa croûte à moindre effort pour un ingénieur. Sans être rentier comme Flaubert, j’ai eu la possibilité de vivre comme lui sans trop m’échiner.

J’ai fini par me dire que des amis en puissance m’attendaient, avec qui un temps nous ferions un bout de chemin ensemble, eux m’ouvrant des portes et moi leur en ouvrant d’autres. Claire m’a révélé un Paris dont j’ignorais tout. Fille d’un historien de l’art, petite fille d’un marchand de tableaux célèbre, tout nous opposait et en même temps nous réunissait.

Je me suis mis à bosser comme un dératé. Nous nous sommes fait plaisir en demandant à Massin, le pape des maquettistes en France, auteur des couvertures des Folios, de créer les couvertures de la collection. À l’automne 1997, nous avons publié quatre titres, qui ont tout marché au-delà de nos espérances. Claire a quitté Microsoft Press, sa remplaçante a continué de me faire confiance. J’ai enchaîné les titres et leur actualisation. Les lecteurs techniques semblaient plus prêts que les lecteurs littéraires à accepter la fragmentation du monde.

Je travaillais trois mois par an sur ces bouquins, le reste du temps je remplissais des carnets. Fin 1998, j’ai publié Le guide des meilleurs sites Web, dont la seconde édition allait se vendre à plus de 100 000 exemplaires. Mon père prenant sa retraite, il m’a légué le terrain où il stockait ses barques et ses filets au bord de l’étang de Thau et j’ai commencé à dessiner une maison. J’étais en train de me ranger, peut-être de devenir plus fréquentable. Début 1999, lors d’un repas chez Claire, j’ai rencontré Isa, cette fois-ci pour de bon.

Notre relation a tout de suite était littéraire. Isa m’a demandé de lui dire ce que je pensais de Soie d’Alessandro Baricco. J’ai dû lui répondre avec franchise un truc du genre « Une exquise légèreté », non sans cynisme. Quand je lui ai fait lire Ne rien faire sans fainéanter, que je ne cessais de retravailler, elle m’a avoué qu’elle n’y comprenait rien. Elle aura été la première à m’avouer ses quatre vérités, la première à ne pas craindre mes argumentations foireuses, la première à me respecter en quelque sorte, tout en se sentant capable de ferrailler intellectuellement avec moi. Nous ne pouvions que tomber amoureux.

Mais j’ai paniqué. Après ma traversée du désert, tout allait trop vite, je conservais des réflexes destructifs. Une idée plus tordue que toutes celles que j’avais eues m’a enflammé au printemps 1999. J’approchais des trente-six ans et j’étais encore un gamin. À cet âge, Flaubert avait déjà écrit Madame Bovary, j’en éprouvais une grande frustration, en même temps conscient que nous vivions deux temporalités civilisationnelles différentes : je m’étais engagé dans une course de fond littéraire. Et je cours toujours.