Thierry Crouzet

Par une journée torride de l’été 1998, j’avais participé à une soirée quelque part vers Beaubourg. Nous étouffions sous les toits et faisions fondre des glaçons sur nos nuques. L’ambiance tournait autour d’une Italienne volubile, portant d’immenses bottes noires, et nous convergions vers elle comme si elle avait débarqué d’une soucoupe volante. Neuf mois plus tard, une de mes plus vieilles amies m’a dit « Vania se retrouve le bec dans l’eau. La copine qui devait l’accompagner au Mexique l’a plantée. » Mais qui était Vania ? « L’Italienne ! » Mon amie n’a pas eu à me donner plus de précisions. J’ai répondu du tac au tac : « Dis-lui que je l’accompagne, si elle veut. »

Je n’ai pas beaucoup réfléchi. Ou plutôt, comme souvent, une idée s’est imposée à moi : et si je partais en voyage avec cette fille superbe dans le but d’écrire le récit de notre voyage. J’avais bon dos de justifier la nécessité d’une expérience littéraire auprès d’Isa, qui a accepté cette facétie, elle-même devant passer l’été aux États-Unis. N’était-ce pas la meilleure façon de tester la solidité de notre nouvelle relation ?

Depuis que j’étais devenu un diariste compulsif, je lisais les écrivains voyageurs, notamment les deux monstres cultissimes de la seconde moitié du XXe siècle, Nicolas Bouvier et Bruce Chatwin. Les autres auteurs, emberlificotés dans des affabulations sans saveur, étaient incapables de m’approcher de l’hyperconscience parce qu’ils n’avaient pas découvert un usage du monde, une alternative pour y naviguer avec art. J’étais moi-même lancé dans cette quête et les textes qui en faisaient l’économie ne me parlaient plus, leur cynisme passif n’offrait aucune perspective et leurs histoires ne rivalisaient pas avec les récits de science-fiction lus durant ma jeunesse. J’étais également influencé par No Sex Last Night, le road movie de Sophie Calle et de Greg Shephard, l’un et l’autre partis pour se filmer dans l’espoir de tomber amoureux, quitte à mimer un mariage à Las Vegas.

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User du monde impliquait de s’y déplacer, de rencontrer des lieux et des gens, de les écouter et de tendre de nouveaux liens entre les mots et les sensations, quitte à inventer des contraintes pour simuler l’attention et provoquer le hasard. Comme le fils aîné de Claire rentrait d’un voyage de six mois au Mexique et était revenu avec un carnet illustré de magnifiques croquis colorés, j’ai eu envie de voir en quoi ce pays transformerait mon écriture tout comme la présence d’une femme insolente à mes côtés.

Début juillet, nous nous sommes envolés pour Mexico, dans un périple d’autant plus pipé que je n’avais pas informé Vania de mon intention. Je m’étais institué personnage romanesque sans que ma co-héroïne accepte les règles du jeu. Notre relation ne pouvait que mal tourner, alors même que je consacrais mon temps à écrire ou dessiner, tout en ne pouvant m’empêcher de comparer les paroles de Vania à celles supposées d’Isa dans des circonstances semblables.

Vania m’a menacé de porter plainte si je publiais mon récit. Elle aurait eu tort. J’y apparaissais dans toute ma médiocre maladresse sociale et ne disais rien sur elle, sinon mon incapacité à la voir autrement que comme une Barbarella venue de l’espace.

Une fois de retour, j’ai mis au propre mon carnet, m’en servant de base pour Turista, un récit autofictif sous forme de journal, illustré de dessins. En octobre 1999, j’ai imprimé et relié un exemplaire que j’ai offert à Claire. Quelques jours plus tard, elle m’a appelé pour me dire que l’éditeur François Bourin, de passage chez elle, avait vu mon texte traîner sur la table du salon et l’avait pris pour le lire.

Ma vie ne tient pas à grand-chose. Claire aurait déposé mon manuscrit sur son bureau, j’aurais sans doute fini par le soumettre à une poignée d’éditeurs, qui l’auraient refusé. Mais, une nouvelle fois, j’ai eu de la chance. Quelques semaines plus tard, François a voulu me rencontrer. Lui, Claire et moi, nous sommes donnés rendez-vous dans un restaurant chic rue de Rivoli. Je m’en souviens parce qu’il avait la particularité d’être au premier étage d’un immeuble. On y montait par un escalier exigu et ne pouvait donc y déjeuner par hasard.

Je me retrouvais face à mon premier éditeur littéraire, fils de Jeanne Bourin, écrivaine de romans historiques à succès, et du critique littéraire André Bourin, membre du jury Renaudot. Je n’en savais pas davantage avant ce rendez-vous. J’avais oublié avoir soumis à François Le Biographe tout comme sa réponse : « Vous avez une capacité pour l’écriture, mais celle-ci est assez mal canalisée. »

François m’a tout de suite respecté, peut-être parce que mes livres techniques étaient alors en tête de gondole dans les librairies, plus sûrement parce qu’il aimait les écrivains avec passion, encore plus sûrement parce qu’il avait pris ses distances avec le monde de l’édition, ayant vendu sa société quelques mois plus tôt au groupe Presses de la Cité et n’ayant pas le droit d’en créer une autre de même nature dans l’immédiat. Il était en attente d’un projet.

Il m’a raconté sa collaboration avec Antoine Blondin, comment il fallait l’enfermer et l’empêcher de picoler pour qu’il réussisse à écrire. Nous avons évoqué Julien Gracq dont il était un admirateur. Puis nous avons parlé de Chatwin. Il l’avait publié en français, proposant de traduire le titre anglais The Songlines par le magnifique Chant des pistes. Enfin, nous avons abordé Turista.

Il m’a déconseillé de le soumettre. « Les éditeurs refuseront un tel texte d’un auteur inconnu. Vous diffuserez vos carnets quand vous aurez fait vos preuves. » François me vouvoyait. Je lui ai répondu en le tutoyant, ce qui n’a pas paru le déranger, mais longtemps m’a amusé quand ses vieilles relations continuaient de le vouvoyer, non sans jeu, en mémoire d’une époque à l’élégance révolue.

Mais comment faire mes preuves puisque je considérais le carnet comme la seule littérature contemporaine envisageable ? François m’a suggéré d’écrire un texte plus commun, de démontrer que je pouvais être classique avant de m’affirmer contemporain. « Pourquoi n’écririez-vous pas un roman historique ? » Je l’ai regardé avec de grands yeux. Je ne sais plus comment nous avons basculé au sujet suivant. Peut-être en relation avec l’idée d’un roman historique.

J’ai expliqué à François qu’avec le numérique l’édition serait bientôt bouleversée. Je lui jurais que l’arrivée de l’encre électronique signerait la mort du papier. Il a réagi au quart de tour comme si je lui révélais des perspectives inimaginables quelques minutes plus tôt. Il n’avait pas le droit de rouvrir une maison d’édition traditionnelle, mais rien ne l’empêchait juridiquement de créer une maison d’édition numérique. Il n’en a pas fallu davantage pour que nous commencions à travailler au projet Olympio.

À trente-six ans, j’entrais dans le troisième millénaire avec optimisme. J’étais amoureux d’Isa, gagnais confortablement ma vie, pensais avec François et Claire à une maison d’édition en ligne. Nous n’étions pas tout à fait d’accord sur le concept. YouTube n’existait pas encore, mais je militais pour un YouTube du livre, une plateforme qui permettrait aux auteurs de publier leurs textes, courts ou longs, sans censure éditoriale. François penchait pour une approche plus traditionnelle, avec un comité de lecture, une sélection, un travail éditorial. À cause de ce désaccord, j’ai peu investi dans la structure, prêt à tout envoyer balader, quand Isa m’a annoncé une nouvelle inattendue.

On lui proposait un job à Londres. Je lui ai demandé quand on déménageait et s’installait ensemble. Nous avons trouvé un appartement sur Grays Inn Road, une rue animée dans le quartier de Holborn, au nord de la City et à vingt minutes à pied de Soho. En même temps, ma maison sortait du sol dans le Midi, une nouvelle vie géographique et amoureuse commençait, mais je n’avais pas de projet littéraire.

La suggestion de François d’écrire un roman historique me travaillait. Il me fallait dans le passé chercher une sagesse qui illuminerait le présent. J’habitais désormais non loin de là où avait vécu Newton. J’ai un moment songé à romancer sa vie, puis j’ai découvert Ératosthène et n’ai plus pensé qu’à ce génie absolu, touche-à-tout irrévérencieux, oublié pendant près de 2 000 ans, incompris durant des générations. De quoi me sentir des affinités avec lui. Plus j’étudiais son IIIe siècle avant notre ère, plus je notais des parallèles avec notre époque. J’en déduisais que je pouvais écrire l’antiquité tout en parlant du présent, établissant des connexions à travers les millénaires.

Je n’ai jamais autant souffert sur un texte. Pour la première fois, j’étais confronté à la page blanche. Je marchais alors des heures dans Londres, échouant à la British Library où je lisais tout ce qui je trouvais sur Ératosthène, mais sans délier mon écriture. Les mois passaient et je n’avançais guère, d’autant que souvent je descendais dans le Midi pour superviser la construction de la maison, obligé de bricoler pour suppléer aux carences des artisans. Le plus souvent possible, Isa et moi nous échappions pour des week-ends aux Pays-Bas, Danemark, Portugal, et j’en profitais pour écrire dans mes carnets, mais le travail sur Ératosthène avait cassé mon insouciance. Je me heurtais à une montagne insurmontable.

D’un autre côté, vivre à Londres était extraordinaire. La ville pulsait d’une vitalité qui rabaissait Paris au rôle de préfecture provinciale frigorifiée au milieu de l’hiver. Les boutiques affichaient un modernisme de verre, d’inox et de bois. Des harmonies décoratives nouvelles voyaient le jour dans les intérieurs comme dans les innombrables projets architecturaux qui fleurissaient au long des avenues. Nous aimions contempler la skyline naissante depuis les hauteurs de Hampstead Heath ou nous promener dans l’ultra contemporain quartier de Canary Warf, un pur chef-d’œuvre d’aménagement urbain, partout recopié depuis. Tous les week-ends, nous déjeunions dans les marchés, engloutissant des litres de jus de fruits ultra stimulants.

Nous habitions au cœur de l’époque, au centre de son réacteur nucléaire, comme si internet se déversait sur le territoire en un flot abondant et sans limites. Les parois des buildings se transformaient en écrans géants dignes de Blade Runner. En librairie, les graphistes exprimaient une créativité débridée, me poussant à acheter plus de livres que je ne pouvais en lire. Le soir, les Londoniens en tenue de fête envahissaient les rues, et je n’avais pas besoin de les rejoindre dans leurs clubs et leurs transes pour ressentir l’énergie que la ville leur distillait sans relâche. J’étais d’autant plus frustré que je ne savais comment la transfuser dans Eratosthène, qui me donnait l’impression d’être englué dans un parisianisme décadent. La marche était si haute que je butais contre elle. Alors je revenais à Flaubert, me soulageais avec ses lettres au sujet du travail éreintant sur Bovary et je persévérais dans l’effort, convaincu que cet entraînement préparerait une illumination.

Mes difficultés littéraires se répercutaient métaphoriquement dans les travaux de ma maison. Quand j’exigeais des fenêtres avec des montants gris et non blanc ou noir, les artisans me répondaient que ce serait affreux. Je devais sans cesse les contredire. Tout était compliqué, du choix des poignées aux sanitaires. Le minimalisme n’était pas encore arrivé dans le Midi. J’ai bataillé pour construire une maison à l’image de mon esthétique. J’affrontais les mêmes résistances qu’avec mes textes. Je finissais les journées de bricolage épuisé, incapable d’écrire la moindre ligne, mais j’œuvrais pour mon idéal de simplicité.

Nous avons dormi dans la maison pour la première fois lors du passage de 2000 à 2001. Durant le réveillon, un copain écrivain a manqué s’émasculer en lançant une fusée de détresse à l’envers, un autre, ivre, est parti nager pendant une heure dans l’étang glacial pour retrouver ses esprits. Un moment, nous avons cru qu’il s’était noyé, avant de le voir ressortir de l’eau, revigoré. Cette soirée résumait nos vies errantes. Nous étions en quête, perdus, mais je m’ancrais dans mon sol, dans ma terre du Midi, au bord de mon étang. J’avais besoin d’un point de stabilité autour duquel mon écriture pouvait tournoyer, au risque d’elle-même ne jamais s’apaiser.

Quelques jours plus tard, mon éditrice chez Microsoft Press m’annonçait que Microsoft Corp avait décidé d’arrêter son activité d’édition. Aucun de mes arrangements alimentaires ne perdurait longtemps. Après avoir été développeur, commercial, journaliste, chômeur, auteur de livres techniques, je devais de nouveau trouver un moyen de subsistance. J’ai fait au plus simple, recherchant un éditeur, finissant par signer avec First, parce que je me suis tout de suite entendu avec Serge Martiano, qui en quelques années avait réussi à faire de sa maison la plus profitable de l’édition française.

J’étais conscient qu’un âge d’or s’éloignait. Microsoft n’avait pas fermé son département édition pour rien. En 2000, la bulle internet avait explosé, le cours de nombreuses startups s’effondrant, engloutissant le peu d’argent que j’avais investi en bourse, pariant sur une boîte inconnue plutôt que sur une des valeurs sûres qui depuis m’auraient transformé en millionnaire. Le temps était à la rationalisation financière. Chez First, Serge tirait sur les prix, et j’ai vite compris que je ne gagnerais plus ma vie aussi facilement que par le passé.

J’en revenais avec obstination à Ératosthène, apprenant à connaître mon personnage ou plutôt à le façonner à partir du peu que nous savions de lui. Il avait touché à la poésie, aux mathématiques, à la philosophie, à la géographie, à l’histoire. Un mot le décrivait : l’éclectisme, spécialiste en rien, intéressé par tout. Cette attitude était la seule compatible avec les époques de transition, quand le monde d’avant n’existe plus et que celui d’après n’existe pas encore, quand les spécialités du passé n’ont plus de nécessité et celles du futur restent à inventer. Je ne pouvais pas mieux résumer le début du troisième millénaire. Ératosthène avait répondu par le généralisme à la folie de son temps, le contraire de la spécialisation, du moins ainsi je l’imaginais, faisant de lui le maître que je n’avais jamais eu.

Je n’ai pas envoyé un premier jet à François que courant 2002, après deux ans de travail. Il a critiqué le manuscrit. Trop intellectuel. Pas incarné. J’ai tout cassé, tout recommencé. Je manquais d’air, pas loin de l’asphyxie, d’autant que mes livres techniques marchaient moins bien, et que je décidais de ne plus en publier, lassé de me répéter. Dans le même temps, je me détachais du projet Olympio, trop loin de mon idéal de publication libre sur le net. Les années où, sur un coup de tête, je partais en voyage avec une inconnue étaient révolues. J’approchais dangereusement de la quarantaine, mais restais prêt à m’enflammer.

Fin août, à Londres, c’est le choc. Sur Charing Cross, en face de Foyles, se trouvait la librairie Borders. Devant les caisses se dressait une pile monumentale d’un bouquin de taille biblique. J’ai saisi A new kind of science, l’épais opus richement illustré de Stephen Wolfram, et j’ai tout de suite compris qu’il s’agissait de l’essai le plus important de notre génération. « C’est ça », je me suis dit, avant même de le lire. J’avais la preuve que je n’étais pas fou et la confirmation que nous vivions une révolution intellectuelle, même si elle n’avait pas atteint les cercles parisiens.

Tout dans A new kind of science était en accord avec mes intuitions. Voir le monde avec une approche numérique revenait à le déplier selon de nouvelles perceptives, si radicales, que Wolfram avait dû autopublier son livre. Il n’avait pas cousu les exemplaires un à un, mais avait employé les ressources de sa société, créée dix ans plus tôt pour financer ses recherches. Wolfram était un Ératosthène contemporain, un superhéros espiègle qui avait fait fortune pour mener à bien ses projets et ne pas s’embarrasser des comités de rédaction des revues scientifiques. Peu m’importait que ses théories soient critiquées et critiquables, elles tendaient à prouver que le déterminisme, c’est-à-dire une causalité implacable, même celle d’un programme informatique, pouvait engendrer de la complexité et du hasard, donc ouvrir la porte au libre arbitre.

Ce texte sur la computation m’aidait à comprendre Ératosthène, mais rien d’étonnant puisqu’il avait conçu un des premiers algorithmes de l’humanité, capable de générer la liste des nombres premiers, une suite mécaniquement déterminée montrant un évident caractère aléatoire. Wolfram m’a survolté et j’ai replongé dans Ératosthène, finissant par produire un manuscrit que François a transmis à quelques éditeurs parisiens, toujours avec le même résultat. Je commençais à connaître la musique, développant un discours anti-éditeur, vantant internet comme la seule échappatoire pour la création contemporaine. Pour autant, je ne publiais pas en ligne, ne sachant pas de quoi je pourrais bien parler, supposant que mes carnets n’intéresseraient personne puisque je n’avais pas fait mes preuves.

Fin mai 2003, dans l’avion qui me ramenait dans le Midi, c’était le début de Ryanair, j’ai lu dans NewScientist un entrefilet expliquant que le virus HIV prospérait au Congo dès les années 1930. Pris de fébrilité, je me suis passionné pour cette question, me lançant dans un roman médical, une enquête policière, où un homme recherche l’origine du virus qui a tué son compagnon. J’ai écrit ce texte brûlant durant la canicule, lâchant avec jubilation un éloge de la complexité créative. Je travaillais le matin. La maison débordait de copains et de copines. Nous passions les après-midi à nous baigner dans l’étang et à discuter. Faut croire qu’une fois de plus mon enthousiasme ne se ressentait pas à travers les mots, car aucun éditeur n’a été intéressé par ce texte, un temps titré HIV, puis Bit, Sex & Bug. Pas grave, je replongeais dans Érathostène, tentant d’oublier que je ne gagnais plus beaucoup de tunes et que ma maison avait engouffré mes économies. Au moins, j’avais la satisfaction de ne pas avoir de crédit et de ne pas devoir sauter sur le premier boulot venu. J’ai bien fait. De l’argent m’est tombé sur la tête par magie.