Thierry Crouzet

Histoire d’un nerdeux en littérature #9

En 1998, en même temps que sortait la première édition Le guide des meilleurs sites Web, j’avais lancé bonweb.com, un annuaire internet qui se voulait un Gault et Millau numérique. J’avais créé une société pour éditer ce site, en compagnie d’Yves et de mon coauteur.

Yves s’était plus tard retiré de notre petit business, après que nous ayons perdu un contrat de diffusion en marque blanche avec Free. Mais tant que nous avons publié le guide papier, la dernière édition sortant en septembre 2003, nous avons mis à jour la version numérique, le travail étant identique et ne me demandant que peu de programmation.

À ce moment, Google a ouvert sa régie publicitaire AdSense et j’ai intégré des bannières dans nos pages web. De temps à autre, les internautes cliquaient sur les liens commerciaux et nous avons commencé à gagner quelques centimes par-ci par-là, de quoi payer nos frais.

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Puis Google a offert aux développeurs la possibilité d’utiliser sa technologie de recherche. J’ai eu une idée apparemment insignifiante : quand un internaute lançait une requête chez nous, je complétais nos résultats par ceux proposés par Google, toujours en les monétisant. Nos revenus ont grimpé gentiment, notre business devenait rentable.

Pris au jeu, j’ai plus tard fait en sorte que les pages générées à partir des requêtes Google soient référencées chez Google, c’est-à-dire qu’elles apparaissent dans ses résultats de recherche. En quelque sorte, je demandais à Google de se référencer lui-même et de nous envoyer des visiteurs. Cette martingale, ce jeu du serpent qui se mord la queue, s’est montrée de plus en plus efficace au fil des années, faisant bientôt monter bonweb.com dans le top cent des sites français. Il me suffisait de quelques heures de travail hebdomadaire pour subvenir à mes besoins financiers. Le reste du temps, je poursuivais ma vie littéraire.

À cette époque, les blogs gagnaient en popularité. J’ai adossé à bonweb.com une plateforme de blogging, que j’utilisais de temps à autre pour publier des notules écrites sur le vif. Je pensais que les internautes qui se passionnaient pour un sujet pouvaient créer des villages où ils partageraient leurs textes et leurs photos. J’ai construit un proto-facebook, mais en 2003 il était encore trop tôt en France pour le collaboratif et je n’avais pas la fibre entrepreneuriale pour lancer un service à grande échelle. Avec le recul, j’aurais peut-être dû persévérer, mais c’était sans importance puisque d’autres l’ont fait à ma place.

J’aurais pu devenir millionnaire : j’ai toujours été au croisement des bonnes idées et des hommes et des femmes pour m’aider à les réaliser. Mais, véritable toxicomane, je n’étais pas foutu de débrancher de la littérature pour deux ou trois ans, le temps de faire fortune, d’asseoir une position sociale qui ensuite m’ouvrirait les portes des éditeurs. Je me refusais à un tel stratagème, j’étais même dans l’incapacité de le mener à bien. Tout écart de mon chemin de croix me dégoûtait et me dégoûte encore.

Au regard d’une vie, un détour de quelques années peut paraître anecdotique, surtout s’il fait gagner un temps précieux par la suite. Après tout, les études sont souvent un détour accepté. Mais, au moment de décider le détour, quand la vie cavale en nous, que l’urgence cogne, la raison ne vaut rien, l’injonction dominante l’emporte. Les entrepreneurs deviennent entrepreneurs et les écrivains écrivains, quitte à crever la dalle, alors que bien d’autres opportunités plus lucratives se présentaient à eux.

Malgré mon détachement professionnel, je respirais internet, lié à lui, en ressentant les soubresauts et la moindre évolution, tout en étant incapable de le considérer comme un champ d’expression à part entière. Je voyais le mouvement de l’autopublication se développer, auquel j’avais participé dès l’origine avec mon carnet de Sicile, sans avoir l’envie de m’y joindre plus activement, sinon à la manière d’un programmeur qui en maîtrise les codes techniques.

De passage à Paris, je rencontrais des blogueurs, discutais avec eux, mais comme un journaliste intéressé par leurs travaux plus que comme un des leurs. J’ai proposé à Serge Martiano chez First de publier chaque année une compilation des meilleurs posts. Il a refusé, les expériences en ce sens menées à l’étranger n’ayant pas emporté un franc succès. Sa réaction n’a fait que renforcer chez moi un sentiment de plus en plus vif : les textes les plus saillants de notre temps étaient diffusés en ligne, parce que la vitesse et l’absence de censure offraient des opportunités expressives inédites.

Je pensais souvent à la théorie des paradigmes de Thomas Kuhn. Dans le cadre universitaire, de nouvelles idées scientifiques ne s’imposent que quand la génération qui défend les idées plus anciennes se retire. Les blogs mettaient de fait à la retraite toute une génération d’éditeurs littéraires à qui les auteurs ne demandaient plus leurs avis. Désormais, il n’était plus nécessaire de dresser des frontières pour borner les écoles artistiques ou protéger les orthodoxies des attaques des iconoclastes. La littérature se transformait en une société ouverte selon le modèle formalisé par Karl Popper, une société dominée par la liberté des auteurs de publier et des lecteurs de lire.

Je suis devenu un militant de l’open source et du logiciel libre. Je voyais dans cette voie une façon d’échapper au capitalisme grégaire, à la main mise de quelques acteurs sur les foules, les éditeurs, les galeristes ou les collectionneurs ayant jusque là dicté leurs goûts à tous. Il était temps d’abattre cette dictature. J’aimais une analogie avec la guitare électrique, qui avait ouvert la musique à des compositeurs n’ayant pas étudié au conservatoire. Nos outils technologiques pouvaient nous émanciper. Je n’avais plus besoin d’attendre que les censeurs prennent conscience de la computation et de la nouvelle science imaginée par Wolfram pour qu’ils comprennent mes textes.

Mais l’aliénation n’était jamais loin : les grands groupes industriels nous offraient la liberté d’expression d’une main et tentaient de nous reprendre de l’autre. J’assistais à ce combat en direct puisqu’Isa travaillait au cœur de cette machination, éprouvant de plus en plus de difficultés éthiques. Désormais à la tête d’un service marketing international, elle ne cessait de voyager, se réveillant le matin sans savoir si elle était chez nous à Londres, à Balaruc dans le Midi, aux États-Unis, en Chine ou au Japon. Plutôt que de voyages continuels, je lui ai suggéré de se poser quelques semaines à Seattle, au siège de Microsoft, et de l’accompagner. Après nous être rapatriés sur Paris, vivre à Londres n’étant plus une nécessité pour Isa, nous nous sommes envolés pour les États-Unis fin octobre 2003. J’avais terminé HIV, Étosthène me préoccupait toujours, mais je n’étais pas d’humeur à m’y replonger. Durant le vol, sur le modèle des Je me souviens de Perec, j’ai commencé à écrire une série de J’ai eu l’idée, une suite ironico-autobiographique qui résumait ma vie.

Seattle m’a illuminé. Un désir de nature s’est emparé de moi quand j’ai aperçu au sud le mont Rainier, à l’ouest les Olympic Mountains au-delà du bras de mer du Puget Sound, à l’est la chaîne des Cascades. Dès qu’il ne pleuvait pas, ce qui malheureusement est fréquent à Seattle, sauf en été, je fonçais en montagne, éprouvant une joie physique oubliée depuis l’enfance. Je courais dans les montées, dévalais dans les descentes. Mon corps me surprenait. Je découvrais un potentiel endormi depuis que j’avais cessé de faire du vélo en club à quinze ans.

Si à Londres notre vie sociale avait frisé le néant, à Seattle nous débordions d’activité, fréquentant des collègues d’Isa, et les amis de leurs amis. J’ai rencontré l’ancienne patronne de Microsoft Press qui s’est excusée d’avoir tué ma poule aux œufs d’or alors que mes livres marchaient très bien. Nous sommes devenus amis. Elle ne travaillait plus dans l’édition, mais elle restait passionnée par les livres. « Lis ce bouquin, il va cartonner. » Elle me tendait le Da Vinci Code de Dan Brown. J’ai passé la nuit à l’éplucher, comprenant pourquoi ce texte sorti quelque mois plus tôt s’apprêtait à devenir un best-seller international. Aussitôt, j’ai suggéré à Serge de le publier chez First. Il a commencé à négocier les droits, ne renonçant qu’au dernier moment, sous prétexte qu’il n’avait jamais diffusé de roman. Il s’en est par la suite mordu les doigts, ce qui l’a encouragé à ouvrir un département littéraire, d’autant qu’il avait pressenti le succès d’Harry Potter bien avant tout le monde en France.

J’ai aimé Seattle avec passion. Une ville avec l’eau tout autour, avec le joyeux bazar de Pike Market où nous adorions déjeuner d’une clam chowder avant de nous régaler d’un roll à la cannelle, puis de traîner dans les rues bohèmes de Capitol Hill. Un air de capitale et de province, à une heure de route de la montagne, la perfection, abstraction faite de la pluie presque continuelle, le plafond nuageux si bas que le jour ne se levait pas, sauf quand des miracles illuminaient les sommets crémeux.

Nous avons quitté Seattle par une journée limpide, faite exprès pour nous dire combien la région pouvait être magnifique. Depuis la salle d’embarquement, j’ai dessiné le mont Rainier, pyramide magique, totem envoûtant, ode à la vie. J’en avais assez des villes grises où on ne sent pas le vent du large ou des cimes. Paris ne serait qu’une étape transitoire avant un rapatriement définitif dans le Midi.

La maison d’édition Olympio avait coulé, emportant des millions dans son naufrage, mais François avait désormais de droit de relancer une maison papier, ce qu’il s’est empressé de faire, se spécialisant dans les essais analysant le contemporain. Il m’a demandé de lui écrire un texte au sujet d’internet. Je n’ai pas refusé, sans encore accepter. Je n’avais écrit sur la technologie que pour aider les gens à mieux la maîtriser. Je n’avais jamais réfléchi à ses conséquences sociales, sinon au grès des pages de mes carnets. Et puis écrire sur internet, était-ce un travail ou de la littérature ? J’avais toujours séparé ces deux univers et François me proposait un sujet pile entre les deux. Je n’étais pas prêt.

Je préférais me laisser séduire par une idée de Serge. Depuis qu’il avait lu le Da Vinci Code, il me suggérait écrire dans la même veine. J’avais beau lui répéter que ce texte ne valait rien littérairement, il me disait qu’au moins il était lu, ce en quoi il n’avait pas tort. Selon Serge, je devais écrire sur les croisades, montrer qu’elles n’avaient jamais cessé, que la crise au Moyen-Orient n’était que leur continuation.

Pourquoi pas ? Dans ma jeunesse, je m’étais passionné pour les Templiers, en faisant un des thèmes récurants de mes scénarios de jeu de rôle. J’étais en pleine recherche bibliographique quand nous sommes retournés à Seattle en juillet 2004. Nous logions dans une maison d’hôte. Par beau temps, je déposais Isa chez Microsoft et explorais les montagnes. Je me garais au pied des Cascades Range et courrais vers les sommets au-dessus de Snow Lake. Je n’emportais quasiment pas d’eau, une ou deux pommes, et c’était tout, une légèreté qui me terrifie a posteriori.

Un jour, après cinq heures de crapahutage, non-stop, plusieurs cols franchis, je suis arrivé au bord d’un lac d’altitude où des névés cristallins s’égouttaient. Des randonneurs avaient abandonné leurs lourds sacs à dos sur la rive et se baignaient. J’ai discuté avec eux. Ils s’étaient garés comme moi au parking en bas du sentier, mais la veille, au matin. Ils s’étonnaient de me voir en simple short, t-shirt et baskets aussi loin en montagne. J’ai pris conscience que j’avais parcouru vingt-cinq kilomètres sans m’en apercevoir, sans éprouver de réelle fatigue, exalté par le grand air, l’odeur des pins, la perspective illimitée jusqu’au mont Rainier. J’ai fait demi-tour, courant comme un dératé, pour retrouver la voiture et pêcher Isa chez Microsoft en fin d’après-midi. J’ai compris ce jour-là que j’étais fait pour les sports d’endurance, la littérature en étant un comme s’apprêtait à l’écrire Murakami dans son Autoportrait de l’auteur en coureur de fond.

Parfois, il pleuvait et je retournais à la maison d’hôte pour lire, avant de partir explorer Seattle. Nos hôtes m’invitaient à petit-déjeuner avec eux. Ils se sont étonnés de la pile de livres qui encombraient notre chambre, tous consacrés à l’histoire des religions. Ils m’ont demandé si j’étais Chrétien, j’ai dû les décevoir, et dès lors ils ont cherché à me convertir. Ils croyaient que les guerres au Moyen-Orient avaient pour but d’asseoir la présence américaine pour accueillir le prophète après l’Armaguédon, un Armaguédon qu’il fallait précipiter, le saccage de la nature étant un devoir, une exigence pour toute personne aspirant au salut éternel. Je jubilais. Ces born again christians me donnaient sans le savoir des idées pour le roman suggéré par Serge. Ainsi je commençais à écrire Croisade.

C’est au cours de ce séjour qu’Isa a découvert qu’elle était enceinte de Tim. Avant notre retour en France, elle a passé une échographie. Il y aurait eu la moindre contre-indication à prendre l’avion et Tim serait né américain, mais nous sommes rentrés chez nous, avons quitté l’appartement parisien pour nous installer dans le Midi au début de 2005. Isa disait à ses boss qu’elle travaillait « near Paris », à quarante et un ans j’allais être père, François ne cessait de me relancer pour l’essai sur internet, des forces antagonistes s’opposaient et en quelques mois j’ai résolu le dilemme qui me torturait depuis que j’avais commencé à écrire. Je m’apprêtais à réussir la grande unification et renaître, non comme chrétien, mais comme écrivain.