Thierry Crouzet

Un de nos amis nous inquiète. Nous roulons tranquillement et il nous plante une accélération sans prévenir, disparaissant à l’horizon, suivant des trajectoires imprévisibles, continuant de grimper vers un col alors que nous avons prévu un chemin de traverse, une belle piste où nos gravels se régaleront.

Certains tentent de prendre sa roue, mais d’autres comme moi s’inquiètent parce que nous savons quelle mouche l’a piqué : un segment Strava avec un KOM à portée de pédale. Notre ami est addict. Il veut être le roi de la montagne, le King Of Mountain. Il ne se contrôle plus. Il passe ses sorties les yeux rivés sur son téléphone, ne nous écoute plus quand il entrevoit un record à battre.

Rouler seul avec lui, c’est infernal. Il a beau jurer qu’il restera cool. Non, il ne peut pas. Nous avons beau lui dire qu’il vieillit et qu’il suffirait qu’un jeune passe dans le coin pour le ridiculiser à vie, il s’en fiche, il fonce quitte à se faire péter le palpitant et se brûler les cuisses.

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Nous nous demandons parfois comment faire pour le soigner. Nous lui avons proposé de nous cotiser pour lui payer un psy, mais il nous jure qu’il va très bien. Nous nous sentons désarmés, d’autant que nous l’aimons bien et continuons de l’accepter dans notre groupe. Alors j’ai eu une idée, battre ses KOM pour l’écœurer, pour qu’il renonce.

Les amis m’ont dit que je risquais de le traumatiser, de lui casser le moral, de le plonger en dépression, tant il attache d’importance à ses classements. Je me suis donc dit que je ne devrais battre qu’un de ses KOM, avec assez de marge pour qu’il comprenne que jamais il ne pourra me dépasser.

Seul problème, je ne roule pas aussi fort que lui. J’ai donc pensé à tricher. Non, pas avec un vélo électrique, pas avec une moto, mais juste en arnaquant Strava, une façon pour moi de démontrer à mon ami que tout cela n’est que du vent, du factice, une réalité augmentée sans poids, une entreprise marketing savamment dosée, non pas pour nous rendre service, mais pour nous attacher au service, au point de payer l’abonnement, quitte à y perdre quelques points de santé mentale.

Par le plus grand des hasards, j’ai découvert comment m’emparer de n’importe quel KOM, même celui de l’ascension du Ventoux ou de l’Alpe d’Huez. Vous savez peut-être que je trace un grand tour de l’Hérault en bikepacking (GTH). Quand j’aboutis à une nouvelle version, je génère la trace GPX et la saisis dans divers sites pour obtenir des statistiques, notamment son profil.

Profil GTH
Profil GTH

J’ai alors découvert le superbe VeloViewer qui, connecté à Strava, représente les sorties en 3D. J’ai remarqué qu’en version gratuite on ne pouvait pas accéder aux sorties les plus récentes, mais en revanche à tous les itinéraires Strava. J’ai donc décidé d’en créer un pour le GTH. Si on n’est pas un abonné premium de Strava, la procédure n’est pas directe, il faut convertir une sortie en itinéraire. J’ai utilisé la fonction télécharger une activité à partir d’un GPX, sauf que pour qu’elle fonctionne, le GPX doit être horodaté. Pas de problème, de nombreux services effectuent ce travail. Il suffit de leur indiquer la vitesse moyenne désirée. J’ai fait tout cela avec le GTH et quand j’ai importé le GPX dans Strava, j’ai constaté que j’avais empoché des centaines de KOM. Je me suis empressé de créer mon itinéraire, puis de détruire la sortie, mais au passage j’ai découvert comment battre un KOM quelconque : créer une fausse activité sur ce segment.

Je m’en contre-fiche des KOM, mais je ne sais pas ce que je dois faire avec mon ami, je ne sais même pas si je dois lui parler de cette astuce. Il serait capable de défendre Strava, de m’expliquer que le site fonctionne à la confiance et que je casse le contrat établi entre tous ses usagers.

Je lui répondrais que Strava n’a signé aucun contrat de confiance, son seul but étant de maximiser ses revenus, quitte à provoquer chez nous des comportements déviants. La stratégie n’est pas nouvelle. Abondamment utilisée par l’industrie du tabac, elle a été adoptée par les TV, puis par les géants du Net. Quand nous devenons addicts à l’une de leurs fonctions, ils empochent le jackpot. Notre soumission est leur objectif.

J’ai peur que mon ami n’écoute pas mes argumentations raisonnées. Il risquerait de croire que j’ai cassé son jouet. Il pourrait m’en vouloir. Si je me contente de battre un de ses KOM de manière plausible, de quelques secondes, je risque de le piquer au vif. En fait, il serait plus sage que je trouve une astuce pour supprimer des segments, pour lui redonner le loisir d’apprécier les chemins, de les rouler avec délectation à la recherche d’une jouissance transcendante.

PS1 : J’illustre cet article d’une photo zen pour ne pas trop l’énerver s’il tombe dessus. Surtout, ne lui faites pas suivre ce texte.

PS2 : J’apprécie Strava comme solution de partage d’itinéraires et de discussions autour de nos sorties, comme sparring partner, me disant où j’en suis physiquement, mais je n’ai aucune envie qu’il empoisonne mes sorties. Jamais ce machin n’est activé quand je roule.