Thierry Crouzet

Après un troisième séjour à Seattle à l’automne 2004, après avoir définitivement déménagé dans le Midi, j’ai accepté la proposition de François Bourin d’écrire un essai au sujet d’internet. Mais je tergiversais. Revenant à Éraosthène, travaillant sans résultat à Croisade. Je n’avais pas de thèse à défendre, juste une commande. Après des années de création solitaire, François me donnait une direction, une échéance, un manuscrit à rendre en novembre 2005 pour une publication en janvier 2006.

Je pouvais y être qui je voulais, littéraire ou pas, technique ou pas, j’avais quartier libre. Peu à peu s’est imposée l’idée d’écrire l’histoire de la génération qui inventait internet, faisant le contraire de la génération de mai 1968 qui avait beaucoup crié, mais peu agi, finissant par adopter les codes qu’elle avait dénoncés. J’avais envie de rabaisser les éditeurs soixante-huitards qui m’avaient rejeté, de les punir même, de me venger. Mais cette ambition mesquine ne me portait pas avec assez de force pour que mon moteur intérieur se mette en branle.

J’avais toujours attendu ce moment où un éditeur parisien m’ouvrirait ses portes et, quand l’un le faisait, j’étais paralysé. Je n’en éprouvais aucune fierté, n’ayant pas l’impression d’avoir avancé d’un iota dans ma quête existentielle. L’éternel insatisfait en moi me dictait des pensées noires. Je me disais qu’écrire sur commande était une forme d’échec. Je n’avais obtenu mon contrat que par copinage. J’étais passé de l’autre côté de la barrière, entré dans le monde de l’édition par la porte de service plutôt que par un manuscrit anonyme qui aurait stupéfié un lecteur averti. Une vérité déplaisante s’imposait à moi : la plupart des éditeurs signaient des livres qui n’avaient même pas été écrits, alors que d’innombrables auteurs continuaient de soumettre leurs textes. Je devenais un privilégié, un apparatchik initié au système. J’étais en train d’accepter un jeu que j’avais toujours dénoncé, et dont l’exclusion m’avait tant fait souffrir.

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La naissance de Tim m’a débloqué, me lançant dans un mouvement plus positif. J’étais à la maternité, assis dans un fauteuil bleu-vert, comme les murs, le sol. Isa dormait, Tim dormait dans son pyjama rouge taille trois mois. Tout de suite après l’accouchement, j’avais dû faire un aller-retour à la maison pour lui rapporter des vêtements plus amples. Lors de sa première toilette, une maman m’a demandé ce que je faisais encore à la maternité avec un si grand garçon.

Dans ce fauteuil bleu-vert, je me suis senti responsable de quelqu’un pour la première fois. J’ai commencé à écrire. Je décidais que mon essai se composerait d’une série de portraits de personnalités emblématiques de ma génération post 68, que chacun tour à tour en révélerait une dimension. Je pensais à parler de Steve Jobs, Stephen Wolfram, Richard Stallman, mais aussi de Johnny Rotten ou Joe Strummer, des rocks stars qui avaient enflammé nos esprits révoltés, avec leur slogan « no future » entendu comme « non à votre futur prémâché ».

J’ai travaillé durant deux mois dans cette direction, mais la mayonnaise ne prenait pas jusqu’à ce que je découvre un point commun à mes héros : chacun avait dit non à quelque chose de jusqu’alors jugé indiscutable. Non aux études, non à la politique, non à la science établie, non aux copyrights, non au travail… Nous étions la no génération, la génération qui dit non et réinvente le monde, disant même non aux manifestations. Nous ne revendiquions plus, n’attendions plus rien de nos représentants, nous agissions par nous-mêmes. Fini la collection de portraits, mon texte s’engageait, chacun des chapitres justifiant une raison de dire non et proposant une alternative.

J’étais en train d’écrire un manifeste. Au regard de la complexité grandissante de nos sociétés, les structures pyramidales n’étaient plus efficaces et nous devions basculer vers des organisations réticulaires si nous voulions gérer les crises à répétition qui ne manqueraient pas de balayer le XXIe siècle. En tant qu’individus, nous devenions les nœuds d’un réseau, nous étions des connecteurs plus ou moins reliés à d’autres connecteurs.

J’ai testé mes thèses lors d’une conférence donnée à la famille étendue d’Isa, à majorité protestante. En préambule, j’avais préparé un questionnaire pour évaluer le degré de « non » de chacun. Je m’attendais à ce que les jeunes soient les plus en rupture et j’ai découvert qu’au contraire ils acceptaient les règles sociales avec une passivité effrayante, alors que les plus âgés, les soixante-huitards, étaient les plus enclins à adopter les idées novatrices. Voilà qui n’était pas pour me plaire et me rassurer quant à l’avenir du monde.

J’ai bouclé le manuscrit en novembre 2005 au cours d’un quatrième séjour à Seattle, écrivant quand Tim dormait, le reste du temps je me promenais avec lui en ville ou en forêt pendant qu’Isa travaillait. Je prévoyais de titrer mon texte Les Connecteurs, mais Alain Gilles Minella, directeur de collection chez Bourin, aussi vieux compère du projet Olympio, m’a proposé le bien meilleur Peuple des connecteurs.

J’ai alors créé tcrouzet.com pour promouvoir le livre à venir, y diffusant mon questionnaire. Des amis blogueurs m’ont demandé des explications et j’ai commencé à leur répondre, sans réelle préméditation, sans prendre conscience de l’aventure extraordinaire dans laquelle je m’engageais. Mon travail de vulgarisateur des technologies numériques prenait sens. Parler d’internet, c’était parler de la vie, d’un nouveau territoire à la conquête duquel se lançait humanité. Comme Jack London avait raconté le Grand Nord, je raconterais les espaces numériques avec art et passion. Désormais, ma vie d’écrivain technique se confondait avec ma vie d’écrivain littéraire. J’en finissais enfin avec la dualité qui me parasitait depuis la fin de mes études.

Quand Le peuple de connecteurs est sorti, on m’a traité de socialiste 2.0, d’autant que je me prétendais ni de droite ni de gauche, mais au-delà. Sur BFM, la présentatrice m’a éreinté, m’accusant d’être contre la démocratie et de véhiculer des idées dangereuses. Au dernier moment, France Inter a annulé une émission d’une heure, sous prétexte que le journaliste avec qui je devais discuter avait été horrifié par mes thèses. Il les rejetait d’un bloc, sans être en capacité d’argumenter avec moi. J’avais tapé juste. Un monde s’écroulait et un nouveau était en train d’émerger, plus vite que personne ne l’avait imaginé.

Être publié a tout changé pour moi. Sept ans plus tôt, François m’avait conseillé de faire mes preuves avant de publier mes carnets et je l’avais écouté, convaincu qu’il avait raison, aussi parce que l’autopublication était encore difficile, le web 2.0 ne s’étant pas banalisé. Mais avec Le peuple des connecteurs dans mon escarcelle, je me suis senti légitimé. Un déclic s’est produit. Le regard bienveillant de quelques lecteurs m’a aidé à ce que je me reconnaisse moi-même. Je n’avais plus besoin de quiconque pour m’adouber. Je pouvais enfin diffuser mes carnets, c’est-à-dire bloguer. Je m’arrachais à une ornière dans laquelle je m’étais enlisé. J’aurais aimé m’en sortir seul, sans avoir besoin de publier un livre. Il m’aura fallu dix ans entre la diffusion de mes carnets de Sicile en ligne et le véritable démarrage du blog.

Après avoir longtemps souffert d’un complexe d’infériorité, je renaissais, me donnant le droit de m’exprimer publiquement sur l’art et la philosophie, la politique et la technologie, et même la littérature. Avec de plus en plus d’enthousiasme, je m’expliquais, répondais aux objections, développais mes idées, prolongeant Le peuple des connecteurs aux yeux de tous. Les réseaux sociaux n’existaient pas encore et des discussions endiablées se déroulaient dans les fils de commentaires et de blog en blog. J’avais la sensation de replonger dans la même ambiance créative que quand je faisais du jeu de rôle durant les années 1980. J’étais en terra incognita, un explorateur défrichant des territoires vierges. C’était exaltant.

Je n’avais presque plus le temps d’écrire dans mes carnets. Mon blog était mon atelier à ciel ouvert. Un jour, Iza, une de mes lectrices fidèles, m’a dit que mes textes lui évoquaient ceux d’Ayerdhal. Je lui ai demandé quels livres de lui lire pour commencer. Ayerhal lui-même m’a répondu : Demain une oasis. Je me suis régalé avec ce roman visionnaire d’une limpidité magnifique, avant qu’Ayerdhal devienne un ami proche.

En juillet 2006, j’ai reçu un mail enthousiaste de Geneviève Morand, une Genevoise fan du Peuple des connecteurs. Elle me disait que j’avais formalisé ce qu’elle pensait depuis des années. Elle avait découvert mon manifeste par hasard chez une collègue québécoise, spécialiste de l’entraide. Geneviève m’expliquait que dans le cadre de son réseau social, créé en 1998, elle organisait des conférences. Elle m’invitait à y participer. A débuté alors une longue collaboration et une belle amitié, avec des conséquences et rebonds des plus improbables, jusqu’à l’origine même de cette autobiographie.

À Genève, j’ai rencontré un public attentif, des journalistes à l’écoute, une communauté prête à remettre en cause les vieilles habitudes. Je suis tombé amoureux de la ville et de ses habitants, comme d’un creuset presque miraculeux où tout devenait possible avec bien plus de facilité que n’importe où en France. Je prenais aussi conscience qu’en écrivant Le peuple des connecteurs, je m’étais moi-même transformé en connecteur. J’avais toujours œuvré dans le secret et le faisais désormais au grand jour, interagissant continûment avec des gens formidables. Dans les cafés où nous réunissions régnait une ambiance électrique. Nous sentions que le monde pouvait du jour au lendemain changer de centre de gravité, pour peu qu’assez d’activistes rejoignent nos rangs.

Quand j’étais seul en terrasse, je n’hésitais plus à discuter avec mes voisins. Chaque instant était une opportunité de vie. À l’initiative de Casabaldi, célèbre blogueur et entrepreneur parisien, nous nous retrouvions rue des Petits-Carreaux à La Grappe, bistrot bien nommé, car nous y formions une grappe, un hub intellectuel incroyable.

Les médias ne cessaient de parler des blogs. Ils nous regardaient avec suspicion de peur que nous nous substituions à eux. En anticipation de la présidentielle 2007, les observateurs se demandaient si l’élection ne se jouerait pas en ligne pour la première fois. Nous étions courtisés, écoutés, les partis politiques nous envoyaient leurs émissaires et nous nous amusions à les rallier à nos idées : une écologie de l’organisation sociale qui devait prendre en compte les avancées les plus récentes de la science de la complexité.

Devant mon enthousiasme et le battage médiatique, François m’a proposé d’écrire un second essai sur la révolution des blogs. Je lui ai dit que c’était dépassé, qu’un phénomène de plus grande ampleur émergeait, un cinquième pouvoir, concept que j’étais en train de formaliser en ligne. De fait, j’avais déjà commencé de travailler à cet essai. Nous autres citoyens, armés des technologies numériques, pouvions exercer le pouvoir hors des structures centralisées. Nous pouvions nous auto-organiser comme je l’avais expliqué dans Le peuple des connecteurs.

Avec Casabaldi, Carlo Revelli, le patron d’AgoraVox, et d’autres, nous avons convenu d’un plan secret pour l’élection 2007 : soutenir un candidat outsider et tenter de le faire monter dans les sondages et pourquoi pas lui faire gagner l’élection. Un chevalier blanc s’est imposé à nous : François Bayrou. Ce centriste bougon critiquait les médias d’une façon assez pertinente, il ne nous semblait pas dangereux, pouvait faire consensus.

Nous avons rencontré ses partisans, je l’ai rencontré, l’ai invité à une de nos soirées, faisant débouler toutes les télés ce soir-là. Nous lui avons expliqué à lui et ses proches les stratégies marketing numériques, les règles de la communication décentralisées, dont Casabaldi était un spécialiste. Et François Bayrou a doucement grimpé dans les intentions de vote. Bien sûr, pas seulement à cause de nous, Nicolas Sarkozy à sa droite et Ségolène Royal à sa gauche n’étant pas fait pour emporter l’enthousiasme.

François Bayrou plaidait pour le ni droite ni gauche, repris plus tard par Emmanuel Macron, et dont je m’étais réclamé dès le début 2006 sur le blog. Je lui suggérais à plusieurs reprises de se débarrasser de son parti, de se détacher de toute organisation pyramidale, être un homme parmi la foule, candidat parce qu’il en fallait un en l’état de nos institutions, un homme libre, un freemen, du nom du groupe que nous formions à l’initiative de Casabaldi.

Fin 2006, alors que mon essai n’était pas encore publié, que Le Nouvel Observateur avait fait sa une sur le cinquième pouvoir, François Bayrou s’est déclaré le candidat du cinquième pouvoir au cours d’une conférence. Quelques minutes plus tard, Nicolas Sarkozy montait à son tour sur la scène et invoquait lui aussi le cinquième pouvoir, un concept dont personne n’avait entendu parler quelques mois plus tôt.

Je rentrais de la conférence en métro quand mon portable a sonné. C’était Bayrou, il voulait savoir s’il avait été pertinent. Quand j’ai raccroché, une nana à côté de moi m’a demandé si j’avais parlé avec lui. Je n’avais pas prononcé son nom, mais elle avait compris à la teneur de nos échanges. C’était rigolo, mais je n’avais pas la grosse tête, parce que nous nous amusions comme des fous. Nous avions transformé l’élection 2007 en un terrain expérimental.

Notre insouciance n’avait d’égale que notre conviction que les élus n’avaient plus guère de pouvoir, étant du sommet de structures pyramidales incapables d’affronter la complexité sociale grandissante. En d’autres mots, l’élection n’aurait aucun impact sur le monde. Nos agissements n’étaient pas dangereux pour la démocratie qui se mourait sous nos yeux, faute de pouvoir se réinventer.

Quand mon essai est sorti début 2007, les journalistes ont changé d’attitude à mon égard. Sur BFM, la présentatrice qui m’avait éreinté un an plus tôt m’a courtisé et dédicacé son dernier livre. J’avais micro ouvert sur Europe 1 lors d’une émission politique du soir. François Bayrou était au plus haut dans les sondages, il ne lui manquait presque rien pour accéder au second tour de la présidentielle. Dans le dernier message que je lui ai adressé, je lui conseillais de saborder son parti. De prouver à tous qu’il n’était pas l’homme d’un appareil. Il devait définitivement casser les règles.

Ce petit coup de panache aurait pu tout changer, mais Bayrou est resté accroché aux vieux rouages, échouant à quelques encablures du second tour, manquant la chance de sa vie. Pour ma part, j’en avais assez d’être écartelé entre le Midi et Paris, Isa étant enceinte d’Émile. Un mois avant les élections, j’ai décidé de refuser toutes les invitations, de ne plus m’intéresser à la politique politicienne, de replonger en littérature et donc d’écrire une nouvelle version d’Ératosthène.

Lors du débat de l’entre deux tours, Nicolas Sarkozy face à Ségolène Royal, Isa a eu des contactions. Nous avons foncé à la clinique. Deux heures plus tard, Émile naissait et je tournais définitivement la page, bien décidé à ne pas me laisser entraîner sur une pente qui n’était pas la mienne.

Dès mon enfance, j’ai toujours cassé mes jouets. Le soir de Noël, ils gisaient les entrailles à l’air. Peut-être que je cherchais à y lire l’avenir ou à y découvrir des mystères alchimiques. Je me suis retiré de la réflexion sur la démocratie numérique, persuadé que j’avais dit ce que j’avais à dire. Je conserve de cette période de belles amitiés, le souvenir de grandes rigolades et enthousiasmes. Nous avons vécu quelque chose de fort, nous avons frôlé des bouleversements qui depuis n’ont cessé de s’éloigner à l’horizon, en même temps que le monde se recentralisait, comme terrorisé à l’idée d’affronter les défis de notre temps.

L’histoire ne se commande pas. Elle avance à son rythme, à celui des hommes et des femmes qui doivent d’abord changer pour que la société change à son tour. Ce processus suit ses propres méandres. Je reste persuadé que face à la complexité sociale de nouveaux modes d’organisation sont indispensables, que nous devrons adopter si nous voulons poursuivre notre route en minimisant les dégâts, sinon des épreuves difficiles nous attendent, qui pourraient impliquer un recul malheureux de nos libertés individuelles. Voilà sans doute pourquoi j’ai replongé dans Ératosthène, plus sûr que jamais que son époque pouvait éclairer la nôtre, et peut-être nous éviter de répéter les mêmes erreurs.