Thierry Crouzet

Après la naissance d’Émile en mai 2007, si j’ai tourné le dos à la politique politicienne, je n’ai pas renoncé à parler du cinquième pouvoir, évoquant ses dimensions énergétiques, alimentaires, éducatives, même militaires, publiant des dizaines d’articles, que bientôt Pacco a illustrés, pendant que de nombreux commentateurs les discutaient, ce qui me poussait à en écrire d’autres pour répondre aux critiques et questions.

Le matin, je travaillais à Ératosthène, l’après-midi je bloguais, n’arrêtant jamais. Mon cerveau faisait des étincelles comme une roue de chemin de fer chauffée à blanc. Je ne sais pas ce qui reste de bon de ces textes, mais je me souviens de l’enthousiasme qui les animait. Je les crachais avec jubilation, ils sortaient de moi dictés par un autre. Je ne les relisais qu’une ou deux fois avant de presser sur la touche « publier ». J’étais en ébullition, mes lecteurs également, nous formions une communauté, apprenant à nous connaître même si pour la plupart nous vivions à des centaines de kilomètres les uns des autres.

Je ne me suis jamais senti aussi lucide, aussi intelligent, car l’intelligence de mes lecteurs se cumulait à la mienne et eux-mêmes se démultipliaient. Nous constituions un être gestalt, une entité chaotique, hautement instable, qui ne pouvait perdurer, mais qui avait par son activité quelque chose d’unique. Des idées jaillissaient de toute part, des pistes de lectures, des concepts nouveaux, des mots apparaissaient dans les conversations pour que je m’en saisisse dans mes textes.

NE MANQUEZ AUCUN ARTICLE

J’avais mis mon cerveau sur la table et mes lecteurs y plantaient des aiguilles et je réagissais comme un chien de Pavlov, produisant des articles par automatisme, suivant une logique quasi inconsciente. Alors que mes carnets se déployaient dans une lente temporalité, le blog sprintait à la vitesse de la lumière, les photons se pressant les uns aux autres et se heurtant aux parois des fibres optiques traversant mon crâne de part en part.

Sur d’autres blogs, le même phénomène survenait. Peut-être avons-nous connu quelque chose de neuf dans l’histoire des lettres, par son ampleur, sa négation du temps et de l’espace. Nous avons vécu la naissance d’une hybridation entre auteur et lecteurs, une symbiose autorisée par l’interconnexion en temps réel. Nous étions un peuple de connecteurs et nous expérimentions sa puissance à penser en tant qu’unité collective. Je n’étais que sa bouche ou sa main, celui qui appuyait sur les touches du clavier pour faire apparaître ses revendications.

Durant des années, j’avais mâtiné mon style, chassant les répétitions, m’interdisant les formules convenues, l’usage des relatives et des charnières syntaxiques, et je tournais le dos à ces préoccupations, ne les laissant s’exprimer à travers moi que par réflexe acquis. Mon style naissait en quelque sorte, puisque je ne m’en souciais plus, tout en sachant que le travail passé le définissait. Je suis devenu auteur à ce moment, quand j’ai senti cette possibilité d’écrire sans penser à l’écriture, la voyant sous mes yeux se dérouler, dévidant une pelote contenue en moi, au fil sans cesse renouvelé par les interactions extérieures.

Quand j’ai eu mon bac, le lendemain matin je m’étais réveillé pris d’allégresse. À quarante-quatre ans, je revivais cette exaltation jour après jour, flottant loin au-dessus de la réalité matérielle, me transformant en pur esprit interfacé avec le web que je ressentais comme une partie de moi-même, jamais aussi près des hallucinations cyberpunks décrites par William Gibson dans le Neuromancer. Je n’avais pas besoin d’autre drogue que des interactions aiguillonnantes.

Aucun exhibitionniste n’avait jamais osé déboutonner son pantalon avec autant d’insouciance au milieu de la rue. J’ai effacé la frontière entre moi et les autres, ne maintenant qu’une étroite limite pour éviter d’impliquer ma famille dans cette tourmente bouleversante. En ouverture de ses confessions, Rousseau déclare « Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. » Je n’en étais plus là, au point de me raconter, ou même de le désirer. Je gisais sur la table d’opération les organes à l’air, offerts aux mouches et aux trolls. Je ne savais plus qui était moi ou eux, j’étais dans le jet, un pornographe qui baisait tout ce qui passait à sa portée.

A posteriori, le résultat de cette activité importe moins que le fait qu’elle se soit produite. Mon œuvre est ma performance et mon blog de ces années en témoigne, comme une photographie de l’urinoir de Duchamp à laquelle on aurait oublié d’associer les raisons de Duchamp.

Je suis heureux d’avoir vécu cette intensité, d’avoir été écrivain sans arrière-pensée, sans repenti, lancé vers le lendemain avec l’envie de jours meilleurs. Mais déjà le paysage idyllique se craquelait. Si d’un côté je célébrais l’ouverture publique de Facebook et avais créé un compte Twitter, d’un autre je publiais mes premiers articles critiques vis-à-vis de l’hégémonie de Google, qui, loin de décentraliser le web, le recentralisait pour mieux le contrôler, faisant du cinquième pouvoir son jouet. J’ai alors compris que l’histoire était en train de diverger par rapport à mes attentes. Si tout le trafic internet transitait par Google, bientôt par Facebook ou Twitter, le système vasculaire mis en place de blog en blog cesserait immédiatement de fonctionner et nos créatures hybrides succomberaient faute de sang neuf.

Pour sauver ce qui pouvait encore l’être, avec Carlo Revelli d’Agoravox et Isa qui venait de quitter Microsoft, nous avons imaginé un service qui agrégerait les blogs et monétiserait leurs articles dans le but d’engendrer une économie soutenable. Nous avons lancé une start-up, Cozop, qui m’a pris beaucoup d’énergie pour n’aboutir à rien, car plus j’y passais de temps, plus j’étais malheureux, ayant l’impression de replonger dans mes années de divorce entre création et vie professionnelle. Par ailleurs, l’agrégation était elle aussi une forme de recentralisation, même si chacune des sources conservait son indépendance.

Mes pires craintes n’ont pas tardé à me toucher de plein fouet, quand Google a blacklisté bonweb.com, coupant du jour au lendemain l’essentiel de notre trafic et réduisant presque à néant nos revenus. Je savais que ma martingale ne serait pas éternelle, mais la façon unilatérale dont Google nettoyait ses pages était tout bonnement digne d’une dictature.

Un web centralisé par quelques acteurs n’était plus un web libre. Google et consorts pouvaient désintégrer qui ils le voulaient ou au contraire l’amener au firmament, pourquoi pas à emporter une élection nationale. Ces entreprises devenaient trop puissantes, et ce n’était que le début. J’ai proposé d’invoquer la loi antitrust, d’exiger leur démantèlement, pour lutter contre un théorème qui dit que sur un réseau the winner-take-all, n’abandonnant que des débris à ses concurrents. Si nous ne réagissions pas, nous ne pouvions que foncer vers une hégémonie de plus en plus dictatoriale. Simplement, casser un géant d’internet n’aurait aucun effet, un autre prenant sa place automatiquement du fait du winner-take-all. Il était nécessaire de réguler, par exemple en maximisant le nombre de liens pointant vers un domaine, pour éviter que des hubs trop richement connectés se développent et laissent autour d’eux un écosystème numérique exsangue.

La liberté ne jaillit pas hors sol contrairement à ce que supposent les ultralibéraux. Comme pour les artistes, des contraintes peuvent la favoriser, même la stimuler. Nous sommes d’autant plus libres de nous déplacer que nous avons moins de chance d’être accidentés en chemin, ce qui justifie la nécessité d’un code de la route. L’anomie, l’absence de loi, n’est qu’un fantasme, déjà parce qu’existent des lois naturelles ou mathématiques, que nous devons contrer pour éviter de subir leur pesanteur. Peu à peu ma pensée politique évoluait et se heurtait à notre impuissance collective, à l’égoïsme des géants du Net, qui ne présageait rien de bon pour l’avenir.

Les gars chez Google n’avaient pas frappé bonweb.com parce que j’avais utilisé leur technologie pour créer une partie de mes pages, ils nous interdisaient d’exister parce que, comme des centaines d’autres annuaires, nous les concurrencions, suggérant aux internautes des chemins alternatifs pour trouver des sites d’intérêts.

Cette stratégie hégémonique a entraîné des conséquences fâcheuses pour les blogs. Jusque là, nous nous référencions les uns les autres, affichant dans nos colonnes la liste des blogs amis. Google a pénalisé cette pratique qui encore une fois équivalait à court-circuiter son moteur de recherche. Les liens, pourtant l’essence du web, sa raison d’être, devenaient suspicieux. Google se réservait le droit de les monétiser par la publicité. Les blogueurs ne voulant pas disparaître de Google ont peu à peu supprimé leur liste de blogs amis et ainsi ils ont détruit la blogosphère, c’est-à-dire ce réseau qui interconnectait les blogs et permettait de sauter des uns aux autres sans passer par un intermédiaire.

En même temps que bonweb.com agonisait, l’âge d’or des blogs s’achevait, ne laissant plus que des îlots surnager à la surface d’une mer où ne naviguaient plus que des pavillons de complaisance, les derniers blogueurs, de plus en plus vassaux de l’industrie, réduits à parler d’elle, sauf quelques irréductibles, dont les blogueurs littéraires, auxquels je me suis joint subrepticement.

Dès l’ouverture en France d’un premier service d’impression à la demande, je me suis fait envoyer un exemplaire de HIV. Il se présentait comme un hard cover américain, avec une reliure cousue de fil rouge, un papier bien plus agréable que ceux proposés par les éditeurs français. Légitimement, je me suis demandé quelle était leur utilité puisque n’importe qui pouvait imprimer des livres de qualité et les diffuser en ligne, sans même avoir à débourser un centime. Par-devers Google, je rêvais toujours d’un monde horizontal, sans censure éditoriale, où des artisans partageraient leur production et la commercialiseraient en direct.

En publiant mes deux essais, François Bourin m’avait donné une petite notoriété, mais surtout l’audace d’exister publiquement par moi-même à travers mon blog. Je devais désormais exister en tant qu’auteur littéraire à travers des textes autopubliés, devenir un artisan littéraire, connecté à mes lecteurs et à d’autres artisans pour former un écosystème indépendant. Dès que j’ai bouclé une nouvelle version d’Ératosthène, je l’ai mise en page et proposée en impression à la demande, vendant ainsi quelques exemplaires, aujourd’hui collectors, parce qu’elle n’était qu’une étape dans un long processus de réécriture qui m’a occupé tout au long de 2008.

Un matin, je m’étais réveillé avec une vision : Ératosthène est en train de mourir, mais tant qu’il pense il reste vivant, éternel en quelque sorte, et il embrasse sa vie, mais aussi l’avenir jusqu’à nous et au-delà. J’ai construit sans doute la version la plus ambitieuse de mon roman, entrecroisant les époques, les perspectives, les passages romanesques et théoriques, associant la bibliothèque d’Alexandrie et le web, les confondant en une même cathédrale intellectuelle.

Début 2009, François Bourin a refusé de publier ce texte, jugé trop compliqué, trop confus, trop peu romanesque, en un sens bien pire que la mouture de 2003. Je lui en ai voulu bien sûr, mais sans prendre le temps de m’attrister. J’avais franchi le cap, je n’avais plus besoin de lui, ni d’aucun éditeur pour m’affirmer romancier. Il me suffisait de me définir ainsi, et c’était aux lecteurs d’en juger. Depuis la fin 2008, je m’étais engagé dans un projet survoltant. Tout avait commencé quand j’avais découvert qu’un auteur américain écrivait une nouvelle sur Twitter, chacun de ses messages de 140 caractères maximum constituant un des épisodes d’un feuilleton. Par jeu, j’avais envoyé quelques tweets romanesques.

« La route n’a pas de destinations sinon celles dont tu rêves / La route n’a pas de garde-fous sinon ceux que tu t’imposes »

« Pleins phares, au son des Slash, Idé enchaînait les méandres d’un chemin communal du Lot-et-Garonne. »

« Après un trimestre éprouvant à Paris, il rejoignait avec soulagement sa maison de campagne où Mitch et les enfants l’attendaient. »

Je m’étais inspiré d’une scène bien réelle, survenue lors des précédentes vacances de la Toussaint, quand, en chemin vers chez mes beaux-parents, les gendarmes nous avaient demandé de faire demi-tour à cause d’un accident. Je m’étais imaginé reconnaître la voiture gisant dans le bas-côté, son occupant ayant pris la fuite. Et j’avais continué de tweeter, prenant conscience que j’écrivais enfin Croisade. Idé et Mitch se retrouvaient au croisement de la lutte entre les freemen et les défenseurs des structures pyramidales : religieux, capitalistes, politiciens, militaires… Les idées ruminées depuis 2003 se mettaient en place d’elles-mêmes. Je commençais mes journées par écrire une dizaine de tweets que je distillais durant les heures suivantes.

Mes lecteurs interagissaient avec moi, discutaient de l’intrigue, l’anticipaient et je déjouais leurs prévisions. Ils veillaient à la cohérence psychologique de mes personnages, me posant des questions, me forçant à justifier des comportements apparemment inappropriés. C’était jouissif. Le texte s’écoulait en un flot ininterrompu, une pulsation envoûtante. Peu à peu, j’ai pris conscience que le web n’était qu’une étape dans la fluidification de l’information. La révolution était devant nous.

Pour clarifier cette intuition, j’ai travaillé à un nouvel essai, le pendant théorique de Croisade. Encore une fois, j’ai commencé par le vouloir comme une série de portraits d’hommes et de femmes libres, que j’ai un temps appelé Les crapauds fous, avant d’adopter une approche inspirée des Lettres persanes : Starglider, une sonde extraterrestre entre dans le système solaire et analyse notre civilisation avec ironie. Dans les deux cas, j’ai écrit une centaine de pages avant de renoncer, jusqu’à ce que je finisse par formuler l’hypothèse selon laquelle l’information, comme l’eau, existait sous trois états : solide — les livres, le web —, gazeux — les paroles —, liquide — le flux. Et nous autres étions des propulseurs qui injections des données dans le flux et le faisions circuler. Ainsi est né L’alternative nomade, titre emprunté à un projet inabouti de Bruce Chatwin.

Plutôt qu’être sédentaire, fidèle à ses sources d’informations sclérosées, nous pouvions devenir nomades dans le flux, c’est-à-dire propulseurs et connecteurs en même temps, établissant sans cesse de nouvelles routes pour les interactions sociales. Je me suis engagé dans une longue démonstration, aboutissement de ma réflexion théorique : plus nous créons de liens, plus nous complexifions la société, la rendant plus difficile à contrôler et alors nous nous libérons et, par conséquent, nous épanouissons à titre individuel et collectif.

Selon moi, la création de liens était une arme révolutionnaire pacifiste et nous avions le devoir d’en user sans modération. Je bouclais ainsi un cycle. J’avais conscience d’avoir touché une vérité profonde, quasi universelle, sans doute trop exigeante pour qu’elle porte, puisqu’elle nous mettait au pied du mur, c’était à nous d’agir et personne ne pourrait le faire à notre place, les acteurs institutionnels ou privés ayant pour objectif le contrôle, dont nous devions nous débarrasser pour métamorphoser la société et affronter les crises induites par la complexité.

François a encore une fois refusé de publier ce texte, au prétexte fallacieux que je ne connaissais rien à l’histoire des nomades, que je n’avais pas lu les spécialistes du genre, sinon Chatwin. Cette fois, j’étais furieux, tout en comprenant que mes idées le défrisaient et qu’il réagissait comme le journaliste de France Inter qui avait refusé au dernier moment d’en discuter avec moi. Je lui ai demandé de me payer les droits qu’il me devait, et auxquels j’avais provisoirement renoncé pour le soutenir. Quelques mois plus tard, il déposait le bilan et je n’ai jamais reçu un centime pour Le peuple des connecteurs et Le cinquième pouvoir.

Mes échecs à répétitions me révèlent mon obstination. Si j’ai une force, là voilà. Je me compare souvent à un bouledogue qui ne lâche jamais le morceau, surtout dans les conversations, quitte à me faire détester. J’aurais été un obstiné en littérature, peut-être un recordman du monde de l’obstination. Mais cette histoire avec François m’a poussé à regarder les éditeurs avec plus de méfiance que jamais, d’autant que le flux continuait de pulser, sa circulation sanguine toujours en ébullition.

Après l’assèchement de bonweb.com, je ne gagnais plus un kopek. De son côté, après la naissance d’Émile, Isa avait refusé de reprendre son boulot de businesswoman, de faire le tour du monde deux fois par mois. Nous avons décidé de réduire la voilure. Avec mes économies, j’ai rénové la maison familiale pour y créer trois locations, un placement solide, le seul que je maîtrisais à peu près. Nous n’avions pas suffisamment de rentrées financières pour vivre, mais une sorte de filet de sécurité, un revenu minimum. Après une vie dispendieuse, nous tendions vers la frugalité, soucieux de cultiver nos liens et d’en créer de nouveaux. La quête matérielle instituée en ambition ultime par la société de consommation nous avait jusque là empêchés de nous occuper de l’essentiel, les objets achetés à tour de bras comme substitut à la connexion, exactement comme le doudou transactionnel sert à l’enfant de substitut maternel.

Iza m’avait fait rencontrer Ayerdhal, notre amitié scellée lors d’un lumineux séjour en Corse, lui-même m’avait présenté quelques auteurs de la SF française : Jean Claude Dunyach, Roland C. Wagner, Joëlle Wintrebert, qui elle-même m’a relié directement ou indirectement au réseau des auteurs de ma région : Lilian Bathelot, Michel Torres, Olivier Martinelli, et beaucoup d’autres.

Dès que j’arrivais dans une ville, je l’annonçais en ligne et retrouvais des lecteurs, des passionnés de littérature, de technologie ou de politique. Je tissais avec autant d’énergie que j’écrivais. J’étais devenu un militant de la connexion, persuadé que nous devions établir des chemins de traverse pour court-circuiter les autoroutes du prêt à penser. L’âge d’or des blogs était derrière nous, mais l’énergie rénovatrice restait vivace, avec l’espoir que le flux déborde le web et ses citadelles désormais imprenables. Pour nous opposer à la massification numérique, nous militions pour la fluidification du monde. Je m’appétais à rencontrer de nouveaux compagnons de lutte, avant d’exploser en plein vol.