Thierry Crouzet

Plus j’avance dans cette autobiographie, plus je me rapproche du présent, et moins je suis étranger à moi-même. Me raconter avec distance et humour se complique, ma mémoire trop claire impose sa volonté. L’autodérision me déserte alors qu’il me reste beaucoup de travail à effectuer pour accepter mes imperfections les plus détestables. Je ne suis lucide que sur celui que j’étais. Je juge de ses incompétences et celles qui me gangrènent encore m’échappent.

Je ne me vois pas tel que je suis, comme je ne sais lire mes textes avec le regard d’un lecteur. Une partie de l’univers m’est à jamais inaccessible, moi-même. J’ai toujours été affligé par le look bohème des jeunes artistes, persuadés que leur apparence suffit à les caractériser. Je peste quand des copains écrivains se mettent en scène derrière leur table quand ils attendent les lecteurs dans les foires, et je te tente d’être naturel, mais mon jean, mon pull marin ou mon t-shirt, mes cheveux einsteiniens me donnent un style alors que je me voudrais transparent.

Je préférerais être un marchand de fromages, même si mon pif proéminent ne supporterait pas longtemps les fragrances lâchées par des bactéries péteuses, alors un marchand d’autre chose, peu importe, de fruits sans doute, ou plutôt de livres, ceux des autres. J’ai toujours aimé traîner dans les librairies, humer leurs senteurs de poussière et d’alcaloïdes hilarants. Après les présentoirs à tourniquet de la maison de la presse du village, j’ai arpenté le couloir de la Nouvelle Librairie sétoise, me glissant entre les rayons du premier plan pour explorer les derniers recoins où s’empilaient les BD et les romans de science-fiction. Quand j’ai quitté Sète pour Montpellier, je me suis retrouvé des cavernes différentes en tout et semblables en presque tout, où je pouvais être chez moi. À Paris, puis à Londres et même à Seattle, les librairies m’ont servi de refuge, et puis je suis rentré dans le Midi et je ne les ai plus guère fréquentées, peut-être parce qu’elles vendaient désormais mes livres, et j’éprouvais la gêne de celui qui refuse d’être le VRP de son travail, peut-être aussi parce ma maison débordait de livres et que je n’avais plus besoin de chercher du réconfort en dehors, plus sûrement parce que j’ai peu à peu cessé de lire des livres papier.

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En 1999, j’avais prophétisé leur fin prochaine, mais j’avais dû attendre 2007 pour m’acheter une première liseuse à encre électronique, avant qu’Amazon ne commercialise son Kindle en novembre 2009. J’étais persuadé qu’avec ces nouveaux gadgets nous réussirions à dépasser le web pour tendre vers le flux, un projet d’une haute importance politique selon moi, au cas où nos régimes verseraient vers la dictature.

Aussi immatériel que paraisse un site web, il nécessite un serveur, une machine pour l’héberger, donc d’une forme de localisation physique, ce qui lui confère une vulnérabilité, puisqu’il peut être coupé, détruit, piraté, filtré. En revanche, un livre s’apparente à un paquet d’information qui transite de personne en personne, sans possibilité de censure ou de contrôle une fois qu’il a été propulsé. Si un potentat interdit un livre que je possède déjà, rien ne peut m’empêcher de le lire dans le secret et de le faire circuler sous le manteau.

Un livre, par ses multiples instances décentralisées, les exemplaires, est plus pérenne qu’un site tout en étant plus résilient, les exemplaires simulant des sites hors sol auxquels il ne manque que l’interconnexion en temps réel. Je considérais donc que le livre comme notre meilleur outil d’émancipation, un moyen de lutter contre la puissance grandissante de Google et consorts, bientôt désignés sous l’appellation de GAFAM. J’ai consacré de plus en plus d’articles à cette dimension du livre, attirant l’attention d’autres défenseurs d’une littérature libre, en particulier François Bon, qui venait de créer Publie.net, un éditeur de livres électroniques.

J’avais lu François durant les années 1990 et suivais son activisme numérique, mais nous étions restés à distance, sans doute par pudeur de ma part. Si je lui avais écrit dès ses premiers textes, je lui aurais fait plaisir, parce que nous autres auteurs aimons en général recevoir des nouvelles de nos lecteurs, mais je ne l’avais pas fait supposant les auteurs publiés déjà trop courtisés, surévaluant leur gloire médiatique. Il a fallu que je sois moi-même publié, et surtout autoproclamé connecteur, pour que j’ose des interactions jusque là impensables, n’hésitant pas, par exemple, à échanger avec Nicholas Taleb, The black swan, ou avec Gregory Chaitin, Meta Math!. Il est vrai que quelques messages adressés à des auteurs français, insignifiants par rapport aux deux précités, s’étaient soldés par des fins de non-recevoir, l’un d’eux m’ayant répondu que nous n’avions pas élevé les cochons ensemble. Il existait donc une prétention littéraire bien française, et je comprenais mieux pourquoi les blogs, et désormais l’édition électronique, étaient regardés d’un mauvais œil par notre establishment intellectuel moribond et contre lequel François se battait avec une ampleur atomique.

Il travaillait à Après le livre alors que je m’agitais pour ne pas me noyer dans cet après encore confus, que nous tentions de définir jour après jour de manière théorique et à la fois pratique. Je continuais de feuilletonner Croisade sur Twitter, tout en expérimentant l’autopublication en impression à la demande, diffusant Genius Locus, mon manuscrit révisé de 1993. Je pouvais donner naissance à mon passé, le ressusciter en quelque sorte. Tout était possible, le flux fourmillait de potentialités, et j’étayais L’alternative nomade, qui peu à peu se densifiait.

Je me souviens d’août 2009 comme un moment charnière de cette réflexion. J’ouvre un billet par « Micro-posts, articles, livres… ils deviennent ou deviendront flux, se libérant du papier et de la page web qui était censée le remplacer. Toute information se prête à la copie, à la propagation, à la réorganisation, à la représentation selon de multiples perspectives. Plus aucune raison technique ne l’attache à une forme graphique particulière, quelle qu’en soit la volonté de l’auteur. » Je rêvais de textes éthérés, d’informations pures et liquides coulant d’esprit en esprit dans une grande communion alchimique.

Cet activisme a culminé en 2010 alors que je terminais Croisade après plus de 5 000 tweets et que François publiait trois de mes textes : J’ai eu l’idée, L’alternative nomade et HIV. Apple commercialisait l’iPad et lançait son application de lecture d’ebooks. Je rééditais L’homme qui plantait des arbres de Giono, texte versé dans le domaine public par lui, dont je faisais le symbole d’une autre possibilité politique : un homme seul qui, jour après jour, enterre une centaine de graines peut changer la face d’un paysage, le climat d’une région, redonner vie à des villages. Nous pouvions tous comme le héros de Giono planter des graines et je le faisais à ma façon avec mes textes.

Un éditeur italien m’a alors demandé un petit essai. J’ai écrit La stratégie du Cyborg, éloge du travail collaboratif, l’auteur augmenté par l’adjonction des cerveaux de ses lecteurs. Désireux de mettre en œuvre cette théorie maintenant explicite pour moi, j’ai tenté d’écrire un roman pour jeunes adultes, ouvrant l’atelier au point d’autoriser les commentaires des lecteurs sur la moindre phrase. Le monde de i, la lettre i en étant le personnage principal, s’est soldé par un échec cuisant. Les retours critiques étaient si nombreux, si rapides, qu’ils m’ont paralysé. J’en ai déduit que ce qui avait marché pour Croisade n’était pas reproductible. Il n’y avait pas de recette pour ajuster le bon niveau d’interaction. Trop faible, il n’apportait rien, trop, élevé il stérilisait. Et il dépendait avant tout de la bienveillance des commentateurs, sur laquelle je n’avais aucune main.

Pour Le monde de i, j’avais opté pour une communauté fermée, avec une cinquantaine d’invités, qui du fait même de ce privilège s’étaient sentis en devoir de jouer aux profs de français, ignorant que, avec un texte en cours d’élaboration, le moment n’est pas venu pour des remarques de détails, qui s’avèrent castratrices. Il faut stimuler, aiguillonner, motiver, enthousiasmer, chauffer à blanc, surtout pas chipoter. J’ai eu beau expliquer ce que j’attendais, je ne recevais que des retours détestables. J’ai compris que l’interaction devait être libre, naturelle, mue par la nécessité de dire et par nulle autre contrainte.

J’ai alors imaginé une seconde approche : créer une maison d’édition temporaire, sur le modèle de zones d’autonomie temporaire théorisée par Hakim Bey. L’expérience interdite avait pour but de publier une novella, La tune dans le caniveau, écrite pour l’occasion, évoquant la possibilité pour chacun de devenir artisan grâce à l’impression 3D. L’idée était de réunir autour d’un auteur, moi en l’occurrence, une équipe de graphistes, relecteurs, correcteurs et promoteurs. Cette entreprise s’est avérée épuisante et également décevante. Éditeur était un métier pour lequel je n’étais pas fait : je ne pouvais pas être au four et au moulin, sous peine d’en souffrir et d’être encore plus insupportable pour mon entourage, si tant est que cela soit pensable.

Je pouvais diffuser en direct certains de mes livres, mais sans bruit, sans ambition, sous la forme d’épreuves et en aucune manière comme des manuscrits achevés, après un long travail minutieux de validation. Pour mes deux essais chez Bourin, j’avais collaboré avec Alain-Gilles Minella et nos échanges, en plus de nous rapprocher, m’avaient permis de me dépasser, de tendre vers une rigueur que jamais je n’aurais pu atteindre seul. Mes contradictions m’écartelaient. D’un côté, je niais l’utilité des éditeurs, puisque je pouvais me passer deux pour vendre mes textes, d’un autre, sans eux, j’étais incapable de mener mes projets à leur terme.

J’apprenais, nous étions tous en train d’apprendre. Notre petite communauté de l’édition électronique s’est retrouvée en août 2010 à Ouessant, à l’initiative de Jean-Lou Bourgeon, tombé amoureux de nous tous et pris de passion pour notre combat. Il avait fait le tour de France pour nous rencontrer un à un, pour mettre de la chair dans notre réseau immatériel et lui donner une existence éclatante, tout au moins à nos propres yeux. À Ouessant, cet été là, durant une semaine, nous avons formé une belle bande. Nous avons hacké le Salon du livre insulaire pour en faire un point d’ancrage physique à nos rêveries numériques. Nous retransmettions nos échanges en ligne et les discussions se répercutaient de blog en blog. Le soir, au bord de l’eau, nous écoutions François nous lire Rabelais avec une faconde gargantuesque. Nous courions ensuite l’île à la recherche d’un restaurant qui voudrait bien nous accueillir, mais il était trop tard, et nos déambulations dans la lande océane s’apparentaient à des sarabandes de Walpurgis.

En même temps que j’écrivais sur le livre, je réfléchissais à l’avenir de la monnaie, depuis que j’avais rencontré les défenseurs du revenu de base, dont Stéphane Laborde, avec qui j’ai organisé une expédition à Genève où, à l’initiative de Geneviève Morand, nous avons passé une journée en compagnie de Richard Stallman pour le convaincre que la monnaie devait être libre comme le logiciel, la monnaie n’étant qu’un code, dont les instructions devaient être rendues publiques, ce qui n’était pas le cas avec le dollar ou l’euro, des institutions qui n’avaient rien de démocratique contrôlant leur algorithme.

Stallman nous écoutait en dévorant du saucisson à l’ail acheté dans la supérette du coin. Le voyant s’empiffrer, j’étais incapable de le prendre au sérieux. Quand je lui ai parlé de mes textes, il m’a suggéré de les diffuser en licence libre. Quand je lui ai demandé comment est-ce que je pourrais vivre, il a haussé des épaules, lui-même prêchant des pratiques dont il pouvait se payer le luxe puisqu’il était rémunéré par de riches donateurs. Il a fini par nous balancer qu’il ne s’intéressait qu’aux logiciels, que le combat de la monnaie n’était pas le sien. Je lui ai répondu que tant que les développeurs auraient besoin de monnaies privatives pour manger, le dollar, l’euro, il n’existerait jamais de véritables logiciels libres. Quand je repense à lui, à cette journée, j’ai une vision désagréable, j’entends des grognements porcins et primitifs.

Pour enfoncer le clou, et ma méfiance quant aux nouvelles idées prétendument révolutionnaires, je me suis fait censurer par Wikipédia, sous prétexte que je défendais Stéphane Laborde, dont la page sur la monnaie libre avait été supprimée de l’encyclopédie, au motif fallacieux qu’elle n’était pas référencée par des sources primaires. J’ai cité mon blog, d’autres blogs. Les bénévoles de Wikipédia ont exigé des articles de presse, bientôt mettant en doute ma propre réalité, effaçant la page me décrivant, qui soi-disant manquait elle aussi de références. Des bonnes volontés ont ajouté des annotations, ironiquement renvoyant à des articles de presse qui ne faisaient que reprendre mes propos. J’ai fini par découvrir que Wikipédia s’était centralisé, comme le web, comme une administration ordinaire, avec lutte de pouvoir intestine.

Pour oublier, je me suis remis à travailler à Ératosthène, mon refuge dès que la tourmente me balayait. Cette fois, j’ai imaginé une version purement numérique, une navigation hypertextuelle, constituée de fragments, qualifiés par des dates, des thèmes, des personnages, le lecteur choisissant dans quelle direction poursuivre la lecture, et générant son propre livre, qui de fait ne pouvait ressembler à aucun autre puisqu’il racontait un cheminement parmi une quasi-infinité de possibilités. J’ai ainsi développé le roman non linéaire par excellence, envisageable techniquement qu’en recourant à une base de données, une approche très éloignée des premières expériences hypertextuelles menées durant les années 1990 qui se résumaient à des livres dont vous êtes le héros.

Non sans provocation, je clamais « t’es pas codeur, t’es pas auteur », ce slogan n’étant pas pour plaire même aux auteurs numériques, qui pour la plupart utilisaient le net comme simple plateforme de diffusion. Je voulais que la littérature numérique intègre le numérique dans son ADN, qu’il ne soit pas le déversoir des œuvres refusées par la chaîne du livre classique. Mes cris étaient vains, même mes lecteurs ne les entendaient pas, car ils attendaient des textes linéaires, peut-être parce la discontinuité grandissante de nos vies exigeait un contrepoint. D’ailleurs, nos vies se racontaient linéairement, tant bien même plusieurs linéarités pouvaient être invoquées. La démultiplication des potentialités n’avait qu’une fonction anxiogène en cela qu’elle rappelait trop l’incertitude à venir. L’art devait au contraire manifester une dimension autre, peut-être offrir un repaire dans un monde qui en manquait de plus en plus. J’en ai conclu que ma littérature s’attacherait à la linéarité, au temps long, et que je devais me détourner des glogloutements chaotiques du monde médiatique.

Mais intention n’est pas raison. J’étais infatigable, je faisais feu de tout bois, me déjugeant dans l’instant, agissant à contrario de ce que je savais bon pour moi. En février 2011, le printemps arabe m’a fasciné. J’y ai vu l’émergence spontanée d’un cinquième pouvoir, que les observateurs ne comprenaient pas sous prétexte qu’aucun leader ne le représentait et qu’il n’avait pas de revendications unifiées, ce qui à mes yeux constituait la marque la plus remarquable et radicale de notre modernité. Je passais mon temps sur les réseaux sociaux à discuter et à suivre les évènements. Puis, dans la nuit de la Saint-Valentin, je me suis réveillé avec une forte douleur thoracique. Je respirais avec difficulté. Isa m’a dit que j’étais blême et elle a téléphoné au SAMU. J’ai pensé que j’étais en train de mourir alors que tout me restait à faire. Je n’avais que quarante-sept ans.