Thierry Crouzet

Une semaine avant mon malaise, comme souvent les week-ends, j’étais sorti promener les enfants. C’était une de ces journées lumineuses de février dans le Midi, quand les amandiers fleurissent et le printemps s’invite au milieu de l’hiver. Je m’étais assis sur la plage, adossé au muret qui retient le sable, Émile et Tim, pieds nus, pantalons retroussés, jouaient au bord de l’eau avec leurs pelles et râteaux. J’avais emporté ma liseuse pour annoter un manuscrit, mais je ne m’en préoccupais pas. Je ressentais en moi une pulsion de vie. Le bonheur de mes enfants me renvoyait au bonheur de ma propre enfance, baignée par la même douceur, plongée dans le même bleu.

J’avais l’impression de respirer pour la première fois, j’en étais à pleurer de joie devant mon privilège d’être avec les garçons par une si belle après-midi, comme si je prenais conscience que d’habitude je n’étais pas assez à leur écoute et celle du monde, trop loin perdu dans mes chimères immatérielles. En cet instant, je possédais la totalité de ce qu’un humain peut espérer, je n’avais plus de désir tant j’atteignais la satiété des sens.

Dans un billet de blog publié le soir même, j’ai raconté avoir vécu « une de ces journées qui nous font regretter de ne pas être peintre, – car la photographie va trop vite alors que le trait nous pousse à savourer chaque ligne –, une de ces journées de déconnexion pour mieux se connecter aux émotions immémoriales, une de ces journées de régénération, de jouvence, d’éternité, une de ces journées presque effrayantes – nous pourrions nous y abandonner, nous y consumer et renoncer à transformer le monde –, une de ces journées bleues, roses sur la fin, blanches sur les crêtes des montagnes, une de ces journées ni froides ni chaudes, qui ne touchent pas le corps pour qu’il les éprouve avec d’autant plus de puissance. »

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Le temps d’un après-midi, avant qu’Émile ne se trempe malgré mes mises en garde, j’ai éprouvé le bonheur le plus pur avec d’autant de force que je percevais inconsciemment qu’il me faisait défaut lors de mes agitations incessantes sur les réseaux sociaux. J’étais en train de m’y perdre et, au milieu de la nuit de la Saint-Valentin 2011, mon corps m’a rappelé à l’ordre. Il m’a réveillé en sursaut pour me dire que je ne pouvais plus continuer de fermer yeux.

Une fois à l’hôpital, perfusé, observé sous toutes les coutures, le verdict est tombé : je n’avais pas fait un incident cardiaque, mais une crise d’angoisse. J’avais besoin de me reposer. Ma décision a été presque immédiate : je devais changer de vie si je ne voulais pas que la prochaine alerte me soit fatale. Comme je l’avais écrit quelques jours plus tôt, il me fallait me déconnecter pour mieux me reconnecter aux émotions immémoriales. Quand j’ai annoncé ma décision sur les réseaux sociaux, mes amis virtuels ont prophétisé que j’étais trop addict pour tenir parole, d’autres ont mal accepté mon sauve-qui-peut, parce qu’ils me prenaient pour un déserteur qui renonce au combat ou parce que je faisais ce qu’ils n’avaient pas osé faire, mon choix les plaçant face à leur propre soumission.

Si j’avais été honnête avec moi-même, j’aurais débranché de but en blanc, mais je restais écrivain et me sentais incapable de traverser une période de déconnexion sans écrire. Je pouvais me couper d’internet, pas de la république des lettres. J’en arrivais à une conclusion paradoxale : après avoir douté des éditeurs, juré que l’impression à la demande et le livre électronique les rendaient obsolètes, j’allais de nouveau avoir besoin d’eux parce que durant quelques mois je serais coupé de mon réseau de lecteurs, qui risquait peut-être même de se désagréger dans l’intervalle. Pour issue, je n’avais que l’édition traditionnelle. J’ai appelé Arash Derambarsh, croisé à Ouessant, éditeur au Cherche Midi, lui demandant si le récit de ma déconnexion intéresserait un de ses collègues. Il m’a renvoyé à Olivier Nora, patron de Fayard, qui m’a tout de suite suggéré de contacter sa directrice littéraire, Isabelle Seguin.

Notre rencontre a été magnifique, immédiatement chaleureuse, nos rouages mentaux appariés comme si nous étions faits pour nous connaître depuis toujours. Isabelle était une grande dame de l’édition française, élégante et sobre, le visage émacié après un cancer et une énergie de vivre incroyable. Dans d’autres circonstances, nous aurions pu tomber amoureux. Notre coup de foudre a été platonique et beau. Le destin aurait pu nous pousser l’un vers d’autres par un chemin de traverse, son fils ayant fait le conservatoire de Paris avec le cousin d’Isa, et tous deux étant des proches et collaborant sur divers projets. Le monde était petit, finalement.

Ma déconnexion a été aussi lumineuse que la journée de février qui la préfigure. Quand je me retourne sur cette période, entre avril et septembre 2011, j’ai l’impression d’avoir vécu de longues vacances, comme celles de mon enfance qui ne se terminaient qu’après les vendanges. Je comprenais que les réseaux sociaux m’aspiraient, me privaient de vitalité, accaparaient mon cerveau, même si j’étais averti de leurs dangers et de leur mièvrerie. J’avais envie de penser qu’avant internet existait un âge d’or de pleine existence, alors que désormais nos prétendus amis nous contaminaient avec leurs virus mentaux, pour le meilleur et plus souvent le pire. Je sais que la nostalgie est traître, prône à embellir et à pousser les cadavres sous le tapis. Reste que mes six mois de déconnexion ont été intensément calmes, des mois d’avant la folie numérique, où il faisait bon vivre et où nous ne cherchions pas à devenir des personnages publics, en captant l’attention d’un maximum de nos semblables.

Je ne suivais plus leurs agitations que par rumeurs interposées. Je n’avais pas besoin de lire la presse ou d’écouter la radio pour être informé. Le bruit médiatique était si fort qu’il me parvenait alors même que j’avais déménagé de son rivage. Les révolutions arabes avaient donné naissance au mouvement des indignés, remontés contre les inégalités, l’absence de réaction face à la crise climatique, les réductions des libertés. Du peu que j’entendais, et suite à un passage à Montpellier, place de la Comédie, où ils se rassemblaient, je devinais leur tentation de centraliser leur insurrection pacifiste, de se donner des représentants et des portes parole. J’ai écrit un petit essai, Ya Basta, pour les en dissuader et les encourager à ne pas se laisser phagocyter par les médias, toujours à la recherche de la grande histoire au détriment de la foule des histoires innombrables de chacun de nous. J’ai envoyé ce texte via clé USB à François Bon, qui l’a immédiatement diffusé sur Publie.net.

J’étais déconnecté, mais je continuais de vivre. En juin 2011, j’ai donné une conférence sur L’alternative nomade, y faisant l’éloge des liens réciproques et bienveillants. Antonio Monroy, un des autres conférenciers, a expliqué comment il avait étudié la plupart des techniques de massage et les avait unifiées pour inventer la sienne. Il parlait de son art avec tant d’enthousiasme que je lui ai proposé de me masser. La séance s’est déroulée le lendemain matin, dans le jardin de Genneviève Morand, avenue de la Forêt, à l’improbable cœur champêtre de Genève.

Antonio a très vite constaté que mon corps était coupé en deux, le haut séparé du bas, le tronc cérébral exerçant une dictature sur le reste de l’organisme. Il s’est alors occupé de me délier et me reconnecter à moi-même. J’étais sceptique, mais c’était agréable, et je me suis laissé faire pendant plusieurs heures. Antonio a terminé épuisé. Il avait besoin de dormir. Je suis sorti me promener. Peut-être que mes pieds ne touchaient plus le sol et qu’une aura m’enluminait. J’avais l’impression que tout le monde me regardait, qu’il me suffisait de sourire aux femmes pour qu’elles se jettent dans mes bras. Depuis des années, depuis la fin de mon enfance, j’avais oublié que j’avais un corps et il était temps de me le réapproprier. Alors que jusque là je n’avais fait du sport qu’à dose homéopathique, question de ne pas dépérir, je me suis bientôt mis à courir, puis à faire du vélo plus sérieusement. La déconnexion et la séance décisive d’Antonio m’ont transformé.

Au cours de ces quelques mois, j’ai retrouvé des plaisirs négligés : lire un livre du début à la fin, passer du temps en famille ou avec des amis sans fuir sur mon téléphone, dormir profondément, rêver puissamment, ne rien faire sans fainéanter et donc revivre des hyperconsciences. Je découvrais avec stupeur que depuis que j’étais connecté à outrance, je n’entrais plus dans cet état, le net m’envoyant trop de signaux contradictoires. Je n’étais jamais présent à moi-même, toujours un peu partagé avec les autres.

La déconnexion, ou tout au moins la régulation de la connexion, était donc indispensable pour vivre pleinement, du moins pour les membres de ma génération. Le net était trop intrusif pour ne pas brouiller la fragile alchimie qui pousse la conscience à lier sans cesse davantage d’informations pour faire bouillir notre cerveau et le survolter jusqu’à l’extase, du grec ancien ekstasis, fait d’être hors de soi, quand la conscience nous déborde et que nous avons la sensation qu’elle s’étend à l’univers entier.

Durant ce long été, ma collaboration avec Isabelle a été douce et bienveillante. Nous avons passé quelques jours de vacances ensemble, à l’occasion d’un spectacle de son fils près de la maison de famille de mes beaux-parents. Isabelle grimaçait parfois. Elle parlait sans fard de ses douleurs et de la nécessité d’effectuer une nouvelle biopsie. Elle savait que son cancer pouvait ressurgir d’un moment à l’autre, et que ses chances d’en réchapper seraient minimes.

Début octobre, après avoir bouclé J’ai débranché et m’être reconnecté avec réticence et sans grande envie, je suis monté à Paris. Quand j’ai pris le train, j’ai découvert que Steve Jobs venait de décéder de son cancer du pancréas. J’ai rejoint Isabelle chez elle, parce qu’elle était trop fatiguée pour se rendre à son bureau chez Fayard. Elle m’a servi du thé et moi qui n’en buvais jamais, me croyant allergique aux boissons chaudes, je me suis forcé de le siroter, après l’avoir laissé refroidir, et depuis je bois du thé, en pensant à Isabelle qui m’y a initié par-devers elle, parce que j’étais incapable de lui dire non, sachant qu’elle souffrait et que je ne voulais pas lui compliquer la vie, ne serait-ce qu’en lui demandant un verre d’eau. Elle ressemblait à une de ces feuilles cuivrées encore agrippées aux branches à la fin de l’automne que la moindre risée peut décrocher.

Elle suivait une nouvelle chimiothérapie et perdait ses cheveux. Nous avons parlé de la mort, qu’elle savait proche, la palpant sans crainte ou atermoiement, préférant regarder au loin. Elle désirait avant tout connaître mes projets. Je lui ai expliqué que j’allais me remettre à Éraosthène et elle m’a promis d’en superviser la réécriture. Quand je l’ai quittée, j’ignorais que je ne la reverrais pas. Nous avons échangé par téléphone jusqu’au début 2012, puis elle a été opérée et ne s’est jamais réveillée. Je perdais une amie d’autant plus chère que notre amitié a été brève.

Depuis mes premiers textes, j’avais navigué à vue pour enfin m’attacher à Isabelle et la maladie me l’arrachait avant même que nous puissions écrire ensemble une belle aventure. J’en arrivais à penser que j’étais la cause de son mal. Je devais me tenir à distance de l’édition, parce que soit elle me porterait malheur, soit ceux qui en son sein se rapprocheraient de moi finiraient frappés par une malédiction improbable. Je n’étais pas en train de devenir superstitieux, simplement je me racontais des histoires pour éponger la douleur, voulant en assumer une partie du fardeau.

La sortie de J’ai débranché en janvier 2012 a été un coup de tonnerre médiatique. Je suis passé sur toutes les télés, toutes les radios, tous les journaux. J’ai connu les motos-taxis pour sauter d’un studio à l’autre, les séances photo sur les quais de la Seine pour Le Monde ou dans les méandres du parking de Libération, le froid de l’hiver et la touffeur des spotlights, la sensation grisante d’entendre parler de moi sans même avoir à souffler de bons mots aux journalistes. L’inflammation a été soudaine, brutale, au-delà des attentes de l’attachée de presse de Fayard, pourtant le livre ne s’est pas beaucoup vendu.

J’avais créé un nouveau sujet, qui allait devenir un marronnier pour les médias : le burn-out numérique et le droit à la déconnexion, que depuis ils ressortent chaque année à l’approche de l’été. Les journalistes ne parlaient pas de mon livre, ils ne l’avaient même pas lu pour la plupart, mais du sujet que je leur avais révélé, parce que simplement j’étais le patient zéro d’une maladie ultra-contagieuse. Ils me recevaient pour que je conspue internet qui sapait les bases de leur métier, les mettait en concurrence avec des anonymes. Ils voulaient que je dénonce ce système, et je me contentais de critiquer les réseaux sociaux, nous suggérant de reprendre le contrôle de nos vies alors que nous étions en train de devenir les jouets de nos outils.

Ma musique leur déplaisait. Ils auraient aimé me transformer en ayatollah anti-techno, un bon réactionnaire néo-luddite comme il en apparaissait aux États-Unis et bientôt en France, trompeusement amassés sous la bannière de la décroissance et de la collapsologie. Quand je disais que j’étais fan de techno et restais un geek, les journalistes ne se frottaient pas les mains. Aucune analogie ne les éclairait, même celle d’un gastronome qui pour autant n’enfle pas. L’incompréhension était totale, celle des lecteurs aussi, qui s’attendaient à lire un brûlot anti-techno alors que je m’évertuais à rechercher un art de vivre au temps du numérique. Dans mes livres, je propose dans le but de tendre vers la lumière. Il faut croire que la voie contraire a plus de chances de séduire une large lectorat.

Si j’avais été accro à la notoriété, il m’aurait suffi d’altérer mon discours, de mentir pour mieux me vendre. Mais je suis trop droit, peut-être jusqu’à l’inflexion. Comme en 2007 j’avais renoncé à parler de politique politicienne aux grands médias, j’ai fini par refuser de parler de déconnexion, laissant d’autres opportunistes occuper ce terrain de plus en plus juteux. Après le déferlement des micros et caméras venus me traquer jusque sur ma terrasse et mon bureau perché sur l’étang, je me suis réfugié dans les bras d’Ératosthène, douze ans après nos premiers ébats.

J’en suis revenu à la stricte linéarité d’une vie. J’ai pris le parti d’écrire ce roman historique au présent avec la volonté de peu à peu faire émerger la conscience d’Ératosthène, commençant avec son adolescence, avec lui, « il », puis entrant en lui jusqu’à ce que son « je » s’impose dans les dernières pages. Cette mouture, moins ambitieuse que la précédente même si plus littéraire, est plus cohérente, plus lisible, malgré les mots aux couleurs anciennes, les phrases longues et pesantes, parfois poisseuses et à tendance baroque, pour illustrer la décadence de l’époque hellénistique, sans perdre de vue la lumière vers laquelle je chemine et qui, je l’espère, explose dans le final.

Hermann Hesse avait écrit Siddharta. Ératosthène était mon Siddharta, l’initiation d’un homme qui se construit par devers toutes les écoles et qui découvre sa voie, quitte à se faire détester de tous, même par ses successeurs qui s’évertueront à l’oublier, et pour que je me trouve dans le devoir de le ressusciter. Bien sûr, ce roman était une métaphore de ma propre vie, une autobiographie déguisée. Un long chemin vers l’hyperconscience finale qui balaye Ératosthène au moment de sa mort.

Mon désormais ami de plus de dix ans, Alain-Gilles Minella, qui avait quitté Bourin, m’encourageait dans mon entreprise. Il me jurait que si Fayard refusait le manuscrit, il le signerait dans une collection qu’il s’apprêtait à lancer chez un grand éditeur parisien. J’aimais Alain-Gilles pour sa classe gouailleuse. Il avait dépassé la revendication de son homosexualité. Il était pédé comme il le clamait et voulait que tout le monde le sache. Je riais beaucoup quand il me montrait non sans exhibitionnisme les messages de ses amants. Il écrivait des biographies historiques dans un pur classicisme à me rendre jaloux. Il venait de publier une Jeanne d’Arc pour les nuls, où il n’avait pas osé défendre sa théorie selon laquelle elle était un travesti.

En septembre, pour une fois, nous nous sommes retrouvés loin de Paris, en Provence, lors d’un salon. Il avait des tonnes de projets, sa carrière prenait enfin son envol. Il m’a pointé de son cigare l’auteur avec qui il coucherait ce soir-là. « On s’envoie en l’air à l’occasion. » Le lendemain, au petit-déjeuner, j’étais curieux. « On a manqué d’énergie, on était vanné, je n’avais envie de rien. » J’aurais dû m’étonner de cette anormale baisse de libido chez ce fier étalon. Lors de mon passage suivant à Paris, je l’ai prévenu comme je le faisais l’habitude avant d’aller déjeuner avec lui, et il ne m’a pas répondu. Quelques jours plus tard, une amie commune me téléphonait pour m’annoncer qu’il était en train de mourir d’un cancer foudroyant, diagnostiqué après notre dernière rencontre en Provence. Lui qui avait échappé au Sida par miracle, s’en donnant à cœur joie au plus fort de l’épidémie dans les années 1980, avait été rattrapé par le crabe le plus insidieux de notre époque. La malédiction avait encore frappé.

Je n’ai pas eu le courage de prendre le train pour lui dire au revoir. Dans le même temps, mon oncle Pat, le plus jeune frère de ma mère qui m’avait offert mon premier Corto et m’avait ouvert à une dimension jusque là inconnue de la lecture, mourrait lui aussi d’un cancer foudroyant. Ils sont partis à quelques heures d’intervalle. La loi des séries se manifestait à moi avec un peu trop de force en cette fin 2012.

Isabelle, Alain-Gilles, Pat, je n’étais pas au mieux, souffrant de maux de ventre continuels, me faisant croire qu’une maladie fatale me rongeait. Un médecin de mes amis de lycée m’a dit : « Si c’était grave, tu serais déjà mort. » Il m’a tout de même proposé une gastroscopie de l’estomac. Deux jours avant l’examen, l’anesthésiste m’a posé des questions rituelles au sujet d’éventuelles allergies médicamenteuses. Je n’en connaissais aucune puisque je n’avais jamais suivi de traitement particulier. Au détour d’une phrase, il m’a dit qu’il y avait toujours un risque, certes minime, lors d’une anesthésie, d’où les précautions prises. Il m’a avoué que lui-même avait subi une gastroscopie sans anesthésie. Si lui avait réussi, je le pouvais aussi. J’ai joué au dur. Ce serait à sec pour moi.

Mon ami de lycée m’a dit : « J’essaie trois fois, si à la troisième je ne passe pas, je t’endors. » Il m’a glissé la sonde dans la bouche, terminée par un gros noyau qui est venu cogner mon œsophage, provoquant un renvoi immédiat. « Tu dois l’avaler. » Deuxième tentative. La boule s’est approchée de mes yeux jusqu’à ce que je n’en vois plus que sa queue de rat reliée à une machinerie grise. Elle trifouillait en moi, cherchait à me pénétrer et je me contractais autour d’elle, refusant les commandements de mon cerveau à lui ouvrir un passage contre nature. Je la rejetais, le souffle court. Troisième tentative. Je transpirais de rage, et rien qu’à l’idée désagréable que cette chose allait me revenir, je devais réussir, pas le choix, pas question de me faire endormir. La sonde est arrivée au fond de ma gorge, mon ami l’a poussée avec plus d’insistance, et je l’ai avalée, comme une grosse gélule, la sentant dévaler en moi, jusqu’à la perdre dans mes entrailles. Qu’allait-elle découvrir ? Est-ce que j’étais condamné ? J’avais retrouvé l’existence de mon corps et il me torturait plus que jamais. J’avais envie d’éclater de rire. La vie était absurde, une grande mascarade.