Thierry Crouzet

Histoire d’un nerdeux en littérature #14

J’évoque mes histoires de santé parce que souffrir constamment me minait le moral, me faisait toucher du doigt ma mortalité, me rendait plus attentif aux maux des autres et infléchissait ma vie dans une direction imprévue. Sans ma crise d’angoisse de la Saint-Valentin 2011, je n’aurais pas écrit J’ai débranché. Sans mes crampes intestinales persistantes, mon hypocondrie latente ne m’aurait pas poussé à m’intéresser à la santé et à débuter un cycle d’écriture inattendu.

La gastroscopie n’a rien vu d’original dans mon estomac, sinon une légère inflammation à soigner avec un pansement gastrique, qui s’est avéré inefficace contre mes douleurs et dont la prise m’a provoqué des tremblements et un nouveau passage à l’hôpital. En petites lettres, il était mentionné la possibilité de cet effet secondaire. À croire que je n’étais pas seulement un névrosé, que tout n’était pas dans ma tête.

J’ai décidé d’attaquer frontalement mes maux. Après avoir essayé divers régimes sans succès, je me suis lancé dans une espèce de jeûne, ou tout au moins une réduction drastique des éléments ingérés, écartant ceux qui étaient acides, finissant par ne plus manger durant six semaines que des agrumes, des bananes, des courgettes et des patates. Il a suffi de dix jours de ce traitement radical pour que mes crampes s’atténuent, puis disparaissent.

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J’ai affronté mes troubles avec le même entêtement que la littérature. J’ai écarté la viande, le poisson, les œufs, le fromage comme j’avais écarté les relatives, les « mais », les « que », les « qui », les répétions ou les phrases convenues. Je me suis asséché, nettoyé jusqu’à la transparence froide, puis j’ai réintroduit tel ou tel ingrédient, les tomates ou les haricots verts passaient, je les gardais, les pommes ou les poids chiches réveillaient mes douleurs, je les écartais, et ainsi j’ai procédé avec le langage, selon une même approche pragmatique.

Mon régime alimentaire et mon style découlent d’un algorithme génétique reposant sur essais et erreurs. Ils n’ont pas été pensés dans une thèse liminaire, encore moins formalisés dans un récit religieux ou philosophique, ni dirigés vers un but défini a priori. Je suis un mammifère œcuménique, un écrivain non idéologique. Je n’aurais jamais pu appartenir à la moindre école même si je conçois que leurs bancs devaient être aussi agréables que ceux d’une église où les religieux se sentent des confraternités. Depuis, il m’arrive de croquer une pomme comme d’user des « mais », tout en sachant que leur abus ressusciterait mes crampes intestinales.

L’évolution biologique et les algorithmes génétiques, construits à son imitation, reposent sur le hasard qui altère les codes, parfois dans un sens qui leur procure quelques avantages. Un de ces hasards heureux m’a frappé début mars 2012. Geneviève Morand m’a téléphoné de Genève pour me dire qu’elle venait de déjeuner avec un gars extraordinaire et que je devais écrire un livre sur lui. Le 15 mars, elle m’a envoyé un mail avec quelques précisions. Elle me parlait de Didier Pittet avec emphase. Inventeur du gel hydroalcoolique, il avait renoncé à des milliards en offrant ses formules à l’OMS. Il sauvait des millions de vies chaque année. Personne ne le connaissait, sauf la reine d’Angleterre qui l’avait anobli. Geneviève évoquait l’idée de monter un dossier auprès d’une fondation pour financer l’écriture.

J’étais au milieu d’Ératosthène et peu réceptif. J’ai néanmoins accepté de rencontrer Didier, profitant d’une conférence à Lyon pour faire un saut à Genève. Il a suffi d’un après-midi pour que nous tombions en amitié, même si Didier portait un costume et moi un jean, lui croyant, moi athée. Nous partagions les mêmes valeurs, la même foi en l’humanité, le même espoir en des avenirs toujours meilleurs. Notre basse extraction nous reliait, ainsi que notre goût pour la nature, l’effort, la persévérance, une forme de simplicité honnête et paysanne, aussi parce que nos cerveaux fonctionnaient suivant une semblable horizontalité polyphonique, ce qui dans notre cas est un fantastique accélérateur relationnel. Il y avait chez Didier un côté Ératosthène. Il était parmi les médecins les plus cités au monde, les plus acclamés, les plus décisifs pour la santé de chacun d’entre nous, et, en même temps, il était marginalisé dans son hôpital, snobé par certains de ses collègues et ignoré par ses contemporains, sauf quelques obscurs spécialistes.

Il parlait d’une pandémie silencieuse, invisible, niée par tous ou presque. Rien de tel pour réveiller en moi l’amoureux des causes perdues. Son combat pour la santé globale ne faisait que commencer. Je me suis tout de suite dit qu’avec un livre je pourrais collaborer à son œuvre, lui donner une arme de plus pour mettre en avant l’hygiène des mains et la promouvoir. Dans les hôpitaux, Didier avait démontré son efficacité, plus ou moins acceptée par les soignants, qui ne la pratiquaient toutefois pas avec assez de rigueur. En dehors, dans la communauté, il restait tout à faire. Nous devions apprendre à résister aux épidémies saisonnières comme aux pandémies qui ne manqueraient pas de nous balayer en même temps que notre interdépendance augmenterait.

J’avais lu avec passion Les mains du miracle de Joseph Kessel, histoire du masseur de Himmler durant la Seconde Guerre mondiale, qui avait sauvé des milliers de Juifs, lors de la débâcle allemande. J’ai eu envie d’adopter le même mode narratif, d’user des techniques romanesques au service du vécu, une écriture avec laquelle j’étais d’autant plus familier que je respectais un écrivain contemporain par-dessus tous, Jon Krakauer, découvert à Seattle avant que son Into the Wild devienne un film et le rende célèbre.

Héritier du New New Journalism, Krakauer entrait dans les histoires qu’il racontait, son « je » comme fil conducteur du récit. Je voulais l’imiter, continuer à exister dans mes textes, cette fois pour le seul bénéfice de Didier, et surtout de l’hygiène des mains, un geste si simple qu’il était négligé par tous, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Le parallèle avec le réchauffement climatique me frappait. Nous savions et ne faisions rien. L’hygiène des mains m’est apparue comme une écologie hospitalière et sociale. C’était aussi pour moi l’occasion de démontrer que le don et le partage n’étaient pas réservés au monde numérique et pouvaient servir d’armature à une économie de paix, expression inventée à l’occasion.

La réponse de Fayard ne s’est pas fait attendre. « Ça n’intéressera personne, tout le monde s’en fiche de l’hygiène des mains, un truc de spécialistes qui ne concernera jamais le public. Et puis, qui est Didier Pittet ? » J’ai plaisanté en disant  : « Un prochain prix Nobel, et alors vous vous battrez pour publier des livres sur lui. » On m’a rigolé au nez. Le syndrome Ératosthène, le dénigrement, l’indifférence. Voilà qui ne pouvait que me motiver. J’ai contacté d’autres éditeurs parisiens pour chaque fois recevoir la même réponse.

De son côté, Geneviève n’avait pas réussi à trouver un financement. J’envoyais des mails désolés à Didier et travaillais à Ératosthène. Il me fallait une fois pour toutes terminer mon grand œuvre, que je piochais avec acharnement, reprenant le texte de zéro, faisant table rase sur mes manuscrits antérieurs. Cette fois, je comptais tout donner dans une course ultime pour ne pas avoir de regrets.

Il m’arrivait encore de pointer le bout de mon nez dans des conférences ou des salons. À Metz, j’ai rencontré Ludo Minet qui venait de publier son premier roman chez Fayard et son éditrice Lilas Seewald, directrice de la collection romans noirs. Nous avons sympathisé. Je leur ai cassé la tête avec le revenu de base et des monnaies libres et j’ai incidemment parlé à Lilas de Croisade. Elle a voulu le lire, puis le signer. J’étais un peu réticent parce que je savais que je ne pouvais pas diffuser en même temps Érathostène, même chez deux éditeurs différents, ce qui causerait des problèmes de communication, mais j’ai fini par accepter la proposition de Lilas.

Sous le titre La quatrième théorie, le texte est paru en mars 2013, me valant une invitation au Quai du polar à Lyon, le salon de référence du roman noir en France, ce qui a fait croire à beaucoup d’organisateurs d’évènements et de libraires que j’étais un auteur de romans noirs. Si j’étais fan de Manchette, avais dévoré les classiques du genre, notamment Himes et Chandler, j’ignorais presque tout des œuvres de mes contemporains. Rien n’y a fait. On m’a étiqueté auteur de roman noir et depuis l’étiquette me colle à la peau dans la profession. Durant longtemps, je suis resté un ingénieur, même après avoir publié pas mal de livres. Du jour au lendemain, je devenais un auteur de polars, invité dans de nombreux festivals de polars. Je suppose qu’en France nous aimons les étiquettes et aucune des miennes ne m’a jamais convenu.

À Lyon, j’ai signé à côté de P. D. James, devant laquelle s’allongeait une queue interminable, pendant que de très rares curieux s’intéressaient à moi ou à mon autre voisin qui n’était autre que Norman Spinrad, une de mes idoles de jeunesse avec son Jack Barron et l’Éternité. Nous avons sympathisé, d’autant qu’il était copain avec Ayerdhal et de Roland C. Wagner, décédé l’été précédent lors d’un accident de la route. J’avais conduit un Ayerdhal chancelant aux obsèques, effondré de perdre son frère d’armes littéraire. Norman était tout aussi affecté, persuadé que nous avions perdu un de nos plus grands auteurs. J’ai revu Norman à Paris, lors de la soirée de lancement de La quatrième théorie, où tous des freemen et freewomen historiques s’étaient retrouvés. Et puis le destin, comme souvent, ne nous a plus rapprochés.

J’avais quarante-neuf ans, enfin je publiais un roman chez un éditeur parisien, sans me sentir plus proche de mon Graal littéraire pour autant. J’avais envoyé Ératosthène à l’éditrice littéraire de Fayard et elle ne me donnait pas de réponse, même si par la bande j’avais appris qu’elle n’appréciait pas le texte. La malédiction continuait de frapper. Lilas se faisait virer de chez Fayard. Il arrivait donc toujours malheur aux personnes qui me faisaient confiance dans l’édition. Sophie Kukoyanis, avec qui j’avais terminé le travail sur J’ai débranché et avec qui j’avais sympathisé, tentait de défendre ma cause, en vain. Peut-être qu’elle sauvait sa peau.

Ératosthène bouclé, je n’avais plus qu’une obsession, écrire sur Didier et l’hygiène des mains. Le sujet me hantait par son importance politique : des hommes et des femmes brevettent leurs créations, d’autres les offrent. Deux humanités se côtoient : l’une égoïste, l’autre généreuse. Il y a deux économies : l’une prédatrice et privative, l’autre pacifique et ouverte. Je devais imiter Didier, écrire son histoire et la donner comme il avait donné les formulations hydroalcooliques à l’humanité. Les éditeurs ne voulaient pas du livre, je l’écrirais tout de même.

Didier m’a réservé une semaine de son temps, en mai 2013. Je l’ai retrouvé à La Croix de Rozon, chez lui, à une encablure de la frontière française, au pied du mont Salève, célèbre en littérature grâce au monstre de Frankenstein qui en avait escaladé les falaises. J’avais déjà beaucoup creusé la biographie de Didier et avais une masse de questions à lui poser. Infatigable conteur, il me détaillait son histoire. J’ai dormi chez lui, mangé avec lui, partagé sa vie de famille, je suis allé à l’hôpital rencontrer ses collaborateurs, visiter son service, nous avons grimpé ensemble le Salève et nos liens de complicité se sont renforcés, bien au-delà du projet qui nous réunissait. Depuis nous n’avons cessé de nous parler, que ce soit de nos difficultés autant que nos espérances.

Quand Didier a lu le premier jet du Geste qui sauve en août 2013, il m’a appelé bouleversé, me disant que j’avais réussi à le raconter dans sa complète vérité, lui révélant la dimension politique et philosophique de son travail, à laquelle il n’avait jamais songé. Plus tard, une amie m’a lancé « Tu peux être trop méchant quand tu réprouves, mais trop élogieux quand tu admires. » Je ne vais pas me refaire, j’éprouve avec passion. Didier ne voulait pas que nous nous contentions d’une diffusion en impression à la demande et en livre électronique. Il a eu l’idée de contacter les laboratoires fabricants de gels hydroalcooliques, regroupés dans une association, pour leur proposer d’acheter des livres et les offrir lors des salons à la place des stylos et autres gadgets.

Pendant qu’il jouait au commercial, je rongeais mon frein, attendant toujours de savoir si Ératosthène trouverait preneur. Je pouvais certes l’auto-publier, mais je refusais cet énième échec, espérant toujours m’affirmer littéraire aux yeux de ceux qui ne me lisaient pas déjà. D’un autre côté, je ne cessais de répéter qu’être publié ne changeait rien à ma vie. Ce n’était pas tout à fait vrai, mon nom circulait assez pour que Giuseppe Granieri, qui avait édité La stratégie du Cyborg en italien, pense à moi pour écrire un texte sur la Basilicate, la région au plat du pied de la botte italienne.

J’ai pris l’avion pour Bari début décembre 2013 et j’ai découvert un Midi féérique, avec les montagnes enneigées au loin, la mer immaculée à leur pied, des villages perchés sur des encorbellements vertigineux, les champs d’oranges et de mandarines, la douceur exquise du début de l’hiver après les pluies de la fin d’automne. J’ai écrit fébrilement, sautant d’hyperconscience en hyperconscience en une longue extase. Je rentrais à mon hôtel à la nuit tombée, lessivé, épuisé après avoir trop joui de vivre. J’avais pour mission d’écrire un court texte, j’ai rendu une épaisse novella, Les confins du monde, récit en temps réel d’un périple quasi onirique.

J’avais le sourire. Je vivais comme un écrivain et prenais conscience que j’avais toujours vécu comme un écrivain, c’est-à-dire comme un voyageur continuel. Il ne tenait qu’à moi de poursuivre, éditeur ou pas, invitations ou pas, quitte à me forcer à vagabonder et à écrire les pensées inspirées par mes déambulations. J’ai commencé à publier une nouvelle série sur le blog, en revenant en quelque sorte à la pratique du carnet, négligée depuis trop longtemps.

À Genève, les commandes du Geste qui sauve affluaient. En français, mais surtout en anglais, espagnol, allemand, portugais et japonais. Je suis retourné voir les éditeurs parisiens, notamment Fayard, et ils étaient soudain tous d’accord pour publier le texte, à l’idée d’un pactole facile. Je l’avais amère, découvrant sous le vernis culturel l’ordinaire business de l’édition.

J’ai marchandé Le Geste qui sauve en échange d’Ératosthène. L’éditrice littéraire de Fayard était au-dessus de cette manigance mesquine. Très vite, ces discussions m’ont exaspéré. Je tenais à ce que livre sur Didier reste libre de droits comme les formulations hydroalcooliques. J’ai envoyé promener les éditeurs parisiens pour me tourner vers un petit éditeur suisse, L’Âge d’homme, qui venait de vivre son apogée avec le premier best-seller de Joël Dicker et acceptait de publier mes deux livres.

Mon choix a été désastreux. J’ai dû tout gérer moi-même, les traductions, la mise en page, les couvertures, même la facturation. L’Âge d’homme alliait l’amateurisme à l’incompétence, se contentant d’encaisser les beaux chèques des laboratoires pendant que je ne touchais pas un centime puisque j’avais cédé mes droits à la fondation créée pour l’occasion. En mai 2014, ils n’ont commercialisé que 500 exemplaires du Geste qui sauve, épuisés en moins de deux semaines, pendant qu’ils imprimaient 70 000 exemplaires pour les laboratoires. Ignoré en France, le livre connaissait un magnifique succès à l’étranger, plus d’une dizaine de nouvelles traductions voyant le jour, des éditeurs le publiant dans d’autres pays, les laboratoires en imprimant par eux-mêmes des dizaines de milliers d’exemplaires, avec pour seule obligation de verser un euro par exemplaire à la fondation.

Bien sûr, quand L’Âge d’homme a publié Ératosthène à la rentrée littéraire 2014, il n’a pas attiré l’attention, sinon de quelques explorateurs. Mon second roman faisait moins de bruit qu’un simple billet de blog, et même moins que beaucoup d’entre eux, souvent excrété d’un jet sous le coup de la colère. Si la publication ne changeait pas une chose à ma vie d’écrivain, c’était ma rage et mon acharnement inaltérable. Voilà peut-être pourquoi je suis écrivain, et qui fait la différence entre ceux qui publient des livres et les fadas qui rêvent d’une œuvre.

Je n’ai pas eu l’occasion de m’attrister ou de me révolter contre mon anonymat. Un drame inattendu, dont j’avais toujours refusé d’imaginer même la possibilité malgré son inévitabilité, m’a frappé, en même temps, peut-être par réaction, je m’apprêtais à vivre mon annus mirabilis, moi qui avais tant fantasmé sur le 1905 d’Einstein, quand, en l’affaire de quelques mois, il avait rédigé les cinq articles qui révolutionneraient à jamais notre compréhension du monde.