Thierry Crouzet

J’ai eu le malheur d’écrire sur le forum Bikepacking France, « Le bikepacking sur route, c’est nouveau et c’est français… Mais pourquoi vous ne continuez pas de parler de cyclotourisme ? Ou alors, venez rouler avec nous sur les chemins ? » J’ai renvoyé à une vidéo explicative sur le site de bikepacking.com, puis j’ai ajouté « Si on n’appelle pas un chat un chat, on ne sait plus de quoi on parle à la fin. Comme le dit Patrick Lamarre, on peut faire du judo avec des gants de boxe, mais alors est-ce encore du judo ? Les 3/4 des posts de Bikepacking France ne parlent plus de bikepacking désormais, mais de cyclotourisme. Ne me dites pas que peut importe les mots et leur usage, on n’a pas inventé les dicos pour se torcher avec. Utiliser le bon mot, ça aide à se comprendre. »

J’ai illustré mon texte d’une image promotionnelle pour une preuve d’endurance sur route, qualifiée de bikepacking, ce qui a rendu furieux un représentant de la Fédération Française de Cyclotourisme, qui s’est senti insulté au nom de tous ses membres organisateurs bénévoles de nombreuses épreuves en France (et je m’en excuse, parce que tel n’était pas mon but, mais pas du tout). La tempête soulevée par le billet me révèle qu’il y a bien un problème dans notre communauté, je passe les noms d’oiseaux que j’ai récoltés au passage, j’ai le cuir dur, en prime aucun business à promouvoir dans le monde du vélo, mon plaisir étant de partager gratuitement des traces, comme le tour de l’Hérault, et de les vivre avec des copains comme avec des inconnus qui deviennent bien vite des copains (et pitié ne me dites pas que je vends un livre sur le bikepacking, parce que si avec j’ai pu m’acheter un ou deux cuissards c’est le bout du monde — ces textes étant en prime disponibles gratuitement sur le blog).

Au début, il y a le cyclotourisme. On fait tous du cyclotourisme, c’est-à-dire du voyage à vélo. La discipline a débuté à la fin du XIXe siècle et depuis n’a cessé de se diversifier. J’ai déjà raconté l’histoire du bikepacking, une sous-discipline donc, née au début des années 2000 en Alaska, quand des spécialistes de l’endurance ont eu besoin d’installer des sacs sur leurs fat bike d’abord, puis sur leurs VTT. Mais à la différence des cyclotouristes classiques, ils ont tout de suite recherché la légèreté, sans laquelle il est impossible de s’engager sur des chemins techniques, par exemple avec des sacoches lourdes, voire proéminentes (avant cela, le cyclotourisme sur singles souvent techniques était quasi impossible). Ils s’approprient alors le mot bikepacking pour désigner leur pratique.

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À ce moment, le bikepacking est sans ambiguïté du voyage à vélo hors asphalte, sur terrain potentiellement difficile, qui implique d’utiliser des vélos avec des pneus plutôt gros. Le but du bikepacking étant de conduire dans la nature, loin des routes et des voitures, exactement comme le thru hiking, dont il est le pendant à vélo.

Le matos ultra léger créé pour le bikepacking a été très vite récupéré par les spécialistes de l’endurance sur route, pour être aussi plus léger, non pas pour passer sur des chemins techniques, mais pour aller plus vite, plus loin. Il me semble que si on commence à appeler cette discipline bikepacking, juste parce qu’on utilise le même matos, on n’y comprend plus rien.

En bikepacking, nous utilisons quasiment le même matériel que les thru hikers, mais nous ne sommes pas thru hikers pour autant (même si nous explorons les mêmes terrains et dormons aussi à la belle étoile). Pourquoi ne pas appeler les courses d’endurance sur route des courses d’endurance sur route ou des cyclos d’endurance ? Pourquoi soudain changer leur nom alors qu’elles existent depuis des lustres ? Doit-on soudain qualifier Paris-Brest-Paris de bikepacking ? Pourquoi sinon pour surfer sur la vague marketing et au passage dépouiller le concept de son sens différenciant ?

Au fond, je me fiche des définitions, que chacun fasse ce qui lui plaise, je n’ai aucune paroisse à défendre, mais j’y vois un risque de confusion, potentiellement dangereux, d’où mon post sur Facebook. Quand je publie la trace du tour de l’Hérault et annonce que c’est du bikepacking, ça ne veut plus rien dire. La confusion est telle que des gens ne cessent de me demander avec quel vélo ils peuvent la parcourir. Et il en va de même de toutes les traces qualifiées de bikepacking.

Pour moi, ça ne fait aucun doute, le tour de l’Hérault est du bikepacking tout comme la GTMC, donc c’est à VTT, quitte à ce que ce soit un VTT tout rigide, genre monster cross. Je n’ai aucune envie que des cyclistes viennent s’y casser les dents avec des gravels et des pneus de 35, voire 42 mm, encore moins des vélos de route. Il faudrait donc que je renonce à utiliser le mot bikepacking parce que des épreuves qui n’en sont pas s’approprient le concept pour faire leur pub ?

Aujourd’hui, presque tous les cyclotouristes utilisent du matériel ultra léger pensé pour le bikepacking, est-ce alors que cyclotourisme et bikepacking sont synonymes ? On peut décider que oui, alors renoncer à un mot français pour un autre anglais. Mais je me dis qu’on n’a pas inventé le concept juste pour brander des produits, nous en avons besoin pour nous comprendre et nous retrouver, et manifestement ce n’est plus le cas sur Bikepacking France, puisque le mot bikepacking est devenu un fourre-tout, avec un côté mode indéniable, que récupèrent les marques comme les organisateurs d’épreuves.

J’avoue ne pas avoir lu tous les commentaires sous le post Facebook, les attaques ad hominem étant très faciles de derrière un clavier, sans parler des commentaires des victimes de l’effet Dunning-Kruger, mais je n’ai lu aucune proposition pour résoudre notre dilemme étymologique (à part le très profond et mûrement réfléchi « on s’en branle »).

Si le bikepacking, c’est du cyclotourisme ultraléger, alors c’est du cyclotourisme, car il y a de moins en moins de masochistes à choisir de lourdes sacoches quand il en existe des légères. Si le bikepacking, c’est rouler avec des sacs Apidura ou Revelate Design, c’est un concept marketing, ce qui n’était pas originellement le cas. Et non, le bikepacking n’est pas associé nécessairement à l’endurance, chacun pouvant voyager à son rythme. Quant à revenir à la traduction de bike-packing, un vélo avec des sacs, proposés dès 1973 pour désigner le cyclotourisme, ça n’a pas beaucoup de sens, parce que ce mot alors n’a connu aucune postérité avant d’être récupéré pour un nouvel usage au début des années 2000.

J’ai beau tourner, ne pas réduire le bikepacking au hors asphalte, revient à le confondre avec le cyclotourisme, donc à appauvrir le concept en lui enlevant sa spécificité initiale. Ça me paraît délirant de désigner deux épreuves aussi éloignées que la French Divide et la Transcontinental Race par le même qualificatif. Leurs points communs sont l’endurance et le cyclotourisme, mais l’une est VTT, l’autre sur route, l’une est bikepacking, l’autre ne l’est pas.

Maintenant vous pouvez refaire l’histoire, mais, dans ce cas, indiquez des dates, pointez vers des sources. J’ai passé beaucoup de temps en 2018 dans cette recherche, j’ai pu manquer l’essentiel. Je n’ai pas sorti une définition de mon chapeau. Je ne comprends même pas pourquoi certains s’étouffent quand on leur dit que le bikepacking c’est du voyage à vélo hors asphalte. Vous aimez donc ce mot à ce point ? C’est une décoration dont vous aimez vous affubler ? Vous ne voulez pas qu’on vous l’arrache ? J’ai vraiment du mal à comprendre cet attachement, sauf à le considérer comme la conséquence d’un mème culturel dorénavant très contagieux.

Pour ma part, si j’avais un autre mot je l’utiliserais tout de suite, mais pour le moment je continue de parler, par exemple, du Tour de l’Hérault Bikepacking, pour ne pas dire Tour de l’Hérault pneus de 2,0 pouces minimum. Le plus étonnant est peut-être que, quand j’ai découvert le bikepacking en 2018 aux États-Unis, il n’y avait aucune ambiguïté pour personne. Mais en France, nous réinventons l’eau chaude en faisant de bikepacking un synonyme de cyclotourisme (sachant que le cyclotourisme ultra lourd n’existe plus vraiment).

Je dois m’y résoudre, en France tout au moins, je ne suis plus un bikepacker, mais un mountain bike packer, un MBP.

PS : Après avoir lu ce billet, un copain me dit que les cyclistes sur route ont souvent en horreur le cyclotourisme et qu’ils ne peuvent s’y convertir qu’en adoptant un nouveau terme. J’ignorais l’existence de ce traumatisme psy, qui peut-être suffit à expliquer la virulence des réactions. Le cyclotourisme, c’est ringard, vive le bikepacking, même si ça n’a rien à voir pour ceux qui ont popularisé l’usage du terme aux USA.