Mon copain écrivain Philippe Castelneau publie une lettre électronique apériodique passionnante. Le numéro #44 nous place en compagnie de Kurt Vonnegut. Kurt prévient sa femme qu’il sort acheter une enveloppe :

« Eh bien, elle me dit, tu n’es pas un homme pauvre, que je sache ! Pourquoi n’achètes-tu pas en ligne une centaine d’enveloppes, que tu rangerais dans le placard ? Moi, je fais semblant de ne pas l’entendre, et je sors acheter cette enveloppe, parce que je sais que je vais passer un sacré bon moment tout le temps que ça va me prendre. Je rencontre un tas de gens. Je vois de magnifiques bébés. Un camion de pompiers passe dans la rue, et je leur fais signe, le pouce levé. Et je demande à une femme quel genre de chien elle promène…

La morale de cette histoire, c’est que nous sommes là, sur cette terre, pour vadrouiller. Évidemment, les ordinateurs nous empêchent de faire ça. Et ce que ne réalisent pas les gens qui fabriquent les ordinateurs — ou c’est qu’ils s’en moquent —, c’est que nous sommes des animaux dansants. Vous savez : nous adorons bouger. Et aujourd’hui, c’est comme si nous étions supposés ne plus danser du tout.

Après avoir lu la lettre de Philippe, je suis sorti me promener. L’après-midi était lumineux, après une matinée lumineuse passée à écrire. J’avais encore mal aux jambes suite à trois jours de bikepacking, alors j’ai décidé de marcher autour de la presqu’île de Balaruc, une boucle quasi rituelle quand je ne pédale pas.

Je n’avais pas fait deux cent mètres que je croise un voisin que je n’ai pas vu depuis au moins un an. Il promène son chien. Il me dit qu’il n’a jamais autant travaillé. Son boulot : il cherche des décors pour les films et les séries, et notre région a une cote délirante. Il me dit qu’il a écrit un scénario SF pour une série. Je lui raconte que le mécanisme narratif de One Minute pourrait être adapté en série. On se promet de regarder l’affaire de plus près, dès la sortie du roman. Je finis par comprendre qu’il a déménagé après sa séparation et qu’il ne revient dans le voisinage que pour promener son chien.

Les canards
Les canards

Un peu plus loin, l’étang se teinte d’orange. Pas un souffle, une candeur indolente, d’autant plus vive que nous sentons au bord de l’hiver. Sur la rive nord, je croise un autre voisin, lui aussi en vadrouille avec son chien. Il me dit qu’il a vendu son vélo électrique parce que pédaler lui aurait provoqué trois phlébites. Mais le vélo lui manque. Je lui propose de l’aider à optimiser ses réglages au cas où il replonge.

Je continue ma promenade, rêvant, photographiant, faisant une boucle par chez ma maman, avant de rentrer chez moi à la nuit noire. Si je ne m’étais pas mis en mouvement, je n’aurais pas mis le nez dehors, je n’aurais peut-être jamais envisagé d’écrire un scénario pour une série, jamais proposé à mon voisin de l’aider pour l’achat d’un nouveau vélo, pas pris la moindre photo, pas passé un moment avec ma maman pour lui dire à quel point l’air était doux.

Je ne fais pas du vélo pour d’autres raisons. Je me fiche des performances, des courses, de me surpasser, d’impressionner les copains, de briller dans un club. Je pédale comme je me promène. Quand je vois des gars à soixante-dix balais se vanter de gagner des courses pour séniors, je ne peux m’empêcher de penser qu’un truc cloche chez eux. Chacun son truc, mais je sais par avance que je n’aurais rien à leur dire.

Comme Vonnegut, je veux prendre le temps de m’émerveiller, de prendre des photos, de partager avec les copains une senteur, une couleur, une tessiture atmosphérique. Je pédale pour vadrouiller, pour me glisser entre les autoroutes de la pensée autant que celles asphaltées. Je pédale pour me tenir à distance des ordinateurs, loin du monde numérique, même si le numérique m’aide à pousser plus loin mes explorations.

L’effort physique prépare à la communion avec la nature et les copains. On me téléporterait au sommet d’un col, ou même m’y déposerait en voiture, je n’en ressentirais pas la présence avec autant de force. Le vélo amène au rythme juste à la découverte des paysages, mieux que la marche à mon sens, un peu trop lente, qui nous laisse trop ressasser des idées, et qui en descente reste laborieuse, alors que le vélo se fait joueur, bondissant, et nous ramène dans l’enfance, dans la danse dont parle Vonnegut.

Sofiane Sehili, un des tous meilleurs spécialistes de l’endurance, écrit « Races for me were meant to be contests first and adventures second ». Il y a trop de courses dans nos vies, tous les jours, pour amener les enfants à l’école, pour boucler un projet, pour être à l’heure à un rendez-vous, pour terminer une déclaration fiscale, pour détruire la planète, la polluer, compromettre la paix dans le monde, que je comprends mal pourquoi on cherche encore à faire la course, quand on n’est pas un pro comme Sofiane, et qu’alors faire la course devient un spectacle. L’aventure, c’est autre chose. Elle ne se juge pas à la distance, au dénivelé, à la difficulté, mais seulement à l’aune de critères qualitatifs et non quantitatifs. Une aventure ne vaut pas mieux qu’une autre autre. Il n’y a pas de hiérarchie dans l’aventure, pas de jeux olympiques de l’aventure.

Sofiane ajoute : « There’s something much more important than winning, it’s the actual bike riding. » Parce que pédaler, c’est une aventure comme aller acheter une enveloppe, c’est même provoquer l’aventure, lui donner plus de chances, et se placer en mode course, c’est réduire la probabilité de rencontres mémorables. Je me souviens d’une sortie l’hiver dernier où les gars allaient si vite que je n’ai pas pu m’arrêter photographier, ratant des images sublimes. Plus jamais ça.

Voilà aussi pourquoi je n’aime pas les évènements où s’élancent des cyclistes par dizaines, d’autant quand il y a des impératifs horaires, parce que de telles organisations impliquent la course, donc s’opposent à mes valeurs, même à la nécessité pour nous tous de ralentir, face à un monde lancé à fond de train contre un mur. Bien sûr, ces évènements sont payants, la course étant dans la logique du quantitatif : et plus tu payes cher, plus tu te sens fier de le faire, comme si payer te plaçait déjà sur les marches d’un podium dont les marches inférieures baignent dans l’eau.

Je fais du vélo pour fuir l’inondation, pour ne pas y participer, pour jouir du monde, l’aimer davantage, le respecter, le raconter, pour donner peut-être à d’autres le désir de partager ma philosophie. Le vélo n’est en lui-même ni bon ni mauvais, c’est à nous d’en faire un outil en accord avec nos valeurs.

Pêcheurs
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