Vendredi 1er, Balaruc

Le coup de génie de Frank Herbert : l’invention du Jihad butlérien. Wikipédia : « Jihad (guerre sainte) appelée des vœux de Serena Butler afin de combattre la suprématie des « machines pensantes » — un terme collectif pour les ordinateurs et l’intelligence artificielle de toute nature — qui ont asservi l’Humanité, il aboutit à leur interdiction pure et simple : toutes les analyses de données sont par la suite effectuées par des humains spécialisés, les mentats. »

La plupart des gens préfèrent les technologies centralisées à celles distribuées, ils préfèrent le pouvoir de quelques-uns à la démocratie totale, parce qu’alors ils ont la responsabilité de se saisir des outils à leur disposition. Les mentats ont davantage d’avenir que les services ouverts accessibles à tous. La dictature nous menace, le fascisme plus que jamais. Mieux vaut être esclaves que responsables. Alors facile de rejeter la faute sur les autres, les dirigeants, les riches, les politiques. Riez face aux IA et nous ne récolterons qu’une peste brune. Dans l’univers de Dune, le jihad butlérien a entraîné l’émergence de monarchies autoritaires.

Samedi 2, Balaruc

Nouvelle séquence d’apprentissage : création d’un site statique hébergé sur GitHub à l’aide de Jekyll. Tout simplement superbe cet outil. J’ai rangé mon WordPress aux oubliettes depuis un an, si j’avais expérimenté avec Jekyll il a dix ans, j’aurais basculé plus tôt.


Caza se fait une opinion erronée de l’IA. Il ne prend pas en compte la dynamique du développement exponentiel de la technologie. Dans sa note, le fameux gars qui parle de Houellebecq, c’est moi, au début de l’écriture du Code Houellebecq, avant les découvertes qui ont suivi.

Dimanche 3

Maguelones
Maguelones
Soir
Soir

Mercredi 6, Balaruc

Depuis une semaine, je ne dors pas plus de deux ou trois heures par nuit. Peut-être parce que je suis en train de coder, encore une fois. Peut-être parce que je viens de commander un nouveau vélo. Ou peut-être parce que je me suis fait vacciner contre la grippe. J’ai déjà noté qu’en période d’allergie, je suis en ébullition mentale, même si mes pensées n’ont pas d’obsessions précises. C’est comme si je bouillonnais en réponse à la suractivité de mon système immunitaire. J’émets l’hypothèse d’un lien avec la vaccination.

ChatGPT me répond « Le système immunitaire et le cycle du sommeil sont étroitement liés. Une réponse immunitaire active, comme celle déclenchée par une allergie ou une vaccination, peut influencer la qualité du sommeil. Par exemple, les cytokines, qui sont des protéines libérées en réponse à une infection ou à une inflammation, peuvent affecter le sommeil. Les réactions allergiques et la réception d’un vaccin peuvent également être sources de stress ou d’anxiété pour certaines personnes, ce qui peut à son tour affecter la qualité du sommeil. »

De fait, après m’être endormi tôt, je m’éveille à une heure du mat sans être capable de me rendormir. Je finis par me lever à trois heures, par prendre la route direction Mondovi en Italie, où j’arrive pour l’ouverture de The Flow, où je récupère mon vélo avant de faire la route inverse, sous une lumière sublime. À 16 h, après une courte sieste de trente minutes sur une aire d’autoroute dans les environs d’Aix, je suis de retour à la maison, avec 1 100 km au compteur. Juste une folie. Un dérèglement de la condition humaine. Une vie de sobriété qui vole en éclat en une journée. Scénario d’un film comique.

Vendredi 8, Balaruc

Je lis un article à paraître d’Erika sur les deux premiers romans coécrits avec des IA (2020) : Pharmako-AI de K Allado-McDowell et Internes de Grégory Chatonsky. L’article me semble beaucoup plus stimulant que les livres eux-mêmes, dont la présentation n’éveille en moi aucune curiosité, tant ils me semblent orientés vers un expérimentalisme littéraire très milieu du XXe siècle.

Quelques notes en cours de lecture.

Quand j’écris, je doute qu’il y ait toujours intentionnalité. Désir, oui ? Mais un désir n’est pas une intention. Ou pour loi, souvent, l’intention se résume à l’intention d’écrire. Si j’avais des intentions, je crois que je n’écrirais pas. Je ne poursuis aucun objectif quand j’écris, sinon de voir surgir de l’inattendu, du non intentionnel (c’est une forme d’intentionnalité en creux).

Quand j’ai écrit La Stratégie du cyborg (2010), je me percevais comme un écrivain augmenté par les cerveaux des membres de ma communauté, donc par la médiation de la technologie web 2.0. J’éprouve la même sensation avec les LLM. Ils m’intéressent par leur capacité à me faire dérailler (comme le ferait une drogue — mes drogues sont électroniques — je suis un cyberpunk).

En 2020, quelles machines utilisaient les deux auteurs ? Quand je vois que mon Mac BookPro de fin 2021 met cinq minutes à répondre à la moindre question posée au modèle LLAMA compact que j’ai installé, je me pose des questions sur les conditions de production des deux œuvres. On ne peut pas les passer sous silence.

Je ne crois pas qu’un outil puisse être inanimé. Bien au contraire. Je pense que jamais un peintre ne dirait que tel ou tel pinceau est inanimé. Suivant mon outil d’écriture, je n’écris pas la même chose. Il me pousse, m’influence, me parle en quelque sorte. Je ne vois pas de rupture flagrante en ce sens avec les LLM, sinon un degré d’animation plus intense. C’était tout le sujet de mon essai La mécanique du texte (auquel il me faudrait ajouter plusieurs chapitres tant les choses évoluent vite). Quand j’étais un cyborg dopé par des cerveaux humains, est-ce que c’était vraiment différent ? Je n’en suis pas sûr. Tout ça implique des modifications de mon réseau de neurones, in fine.

« Comme Maturana et Varela soulignent, un système vivant peut être expliqué non pas par le biais de ses composantes, mais par le biais de leurs relations. Or, l’écriture est ici la relation même. » Je trouve cette image proposée par Erika très forte. Quand j’étais un cyborg social, l’écriture me reliait à mes symbiotes, comme elle me relie aux LLM, maintenant. Elle établit une circulation, qui provoque la sensation d’amplification.

Samedi 9, Balaruc

Un copain me signale Si Rome n’avait pas chuté, un roman publié en mai dernier par Raphaël Doan (il présente son roman sur le site de Mollat). J’y retrouve des expériences communes. J’étais passé à côté, tout en sachant que plusieurs livres venaient de sortir qui se revendiquaient coécrits par des IA. Raphaël Doan dit qu’en gros la moitié de son texte a été produit par ChatGPT. Dans Le Code Houellebecq, il y a tout au plus des bouts de phrases. J’utilise l’IA non pour écrire à ma place mais pour générer de la matière première dans laquelle je peux puiser. Les LLM sont des excavateurs, non des générateurs. Je ne veux pas revendiquer l’usage de l’IA, pas plus que d’autres auteurs revendiquent le Bic ou le crayon. L’IA n’est pas mon ghost writer, mais mon assistante-littéraire.

Lundi 11, Balaruc

Les copains cyclistes veulent-ils aller toujours plus vite dans un désir d’accomplissement ? Au bout d’un moment, je n’ai plus envie de faire d’effort pour les suivre, j’ai même tendance à ralentir à dessein, pour exprimer ma désapprobation. Je ne cherche pas à m’accomplir à travers le vélo, mais à jouir du monde autour de moi, et si je roule à fond, je ne jouis plus que de ma roue avant. Bien sûr, à fond pour moi n’est pas pas à fond pour d’autres, et même la plupart des autres avec qui je roule. Reste un bug philosophique et politique dans le toujours plus vite, alors que l’époque requiert de ralentir, de prendre son temps pour aller plus loin.

Un nouveau rapport au temps et à la vitesse s’impose, chaque seconde de nos vies, donc aussi quand nous pédalons. Pourquoi ne pas prendre une heure de plus, s’arrêter plus souvent, photographier, admirer, savourer ? Juste appuyer sur les pédales n’est pas en soi un plaisir, en tout cas pour moi, surtout sur des lignes droites qui n’exigent aucun pilotage et ne procurent aucune sensation.

Dans mon club, ils organisent un vire-vire. Il s’agira de faire une soixantaine de fois une boucle d’un kilomètre. Cela frise l’absurdité écologique. Cela ramène l’humain au hamster dans sa cage. Je ferme ma gueule, mais c’est d’une absurdité qui dépasse les bornes du politiquement acceptable. Que des mecs désœuvrés pédalent sur des vélos munis de générateur et reliés au réseau électrique, au moins leurs efforts auront un intérêt collectif. Il y a dans ces vires-vires comme un symbole de toute la société qui déraille, tourne à vide, dépense de l’énergie pour le plaisir de la dépenser. Que les concurrents éprouvent du plaisir, je veux bien l’admettre, mais c’est le même plaisir que de rouler en 4×4, j’imagine. D’ailleurs, je ne serais pas surpris que beaucoup de participants à ce genre d’évènement se déplacent en grosses bagnoles hors de prix.

Le monde du vélo est une société miniature réduite à une physique sociale simplifiée. On y trouve ceux qui continuent de vivre comme cinquante ans en arrière, et même avec une certaine nostalgie, et ceux qui ont transité vers des pratiques plus responsables. Là encore, les transitioners sont minoritaires. Il est rare que les adeptes de la vitesse pratiquent le bikepacking. Ils cherchent à s’exprimer par leurs performances relatives les uns concurremment aux autres. Ils se battent à coup de chiffres, des quantités, et la notion de qualité semble les indifférer. Et quand je pédale, plus ces idées me traversent, moins j’ai envie de pédaler. Ma limite est davantage mentale que physiologique. Ma conscience me hurle d’arrêter de déconner.

Matin
Matin
Soir
Soir

Mardi 12, Balaruc

J’aime refaire plus ou moins les mêmes photos, notamment des couchers de soleil devant la maison à l’automne et en hiver. Une façon de rappeler à moi-même la nécessité d’une constante attention aux merveilles les plus ordinaires.

Jeudi 14, Balaruc

Soir
Soir

Dimanche 17, Balaruc

Il serait impossible de savoir par avance ce qu’impliquent les grandes décisions de la vie puisque nous n’en avons aucune expérience de première main. Nous ne pourrions apprendre qu’en chemin, affirme Laurie Ann Paul. « It isn’t that you can’t imagine something in place of the experience you haven’t had. It’s that this act of imagining isn’t enough to let you know what it is really like to be an octopus, or to be a slave, or to be blind. You need to have the experience itself to know what it is really like. This brings out another, somewhat less familiar fact about the relationship between knowledge and experience: just as knowledge about the experience of one individual can be inaccessible to another individual, what you can know about yourself at one time can be inaccessible to you at another time. » Hypothèse troublante qui signifie qu’à chaque génération nous repartons à zéro. C’est oublier la possibilité de transmettre, c’est surtout oublier la littérature qui a les moyens de nous transfuser les expériences d’autrui et de nous les faire éprouver comme si nous les vivions.


J’aime photographier les nuages parce qu’ils n’en finissent pas de me bouleverser, peut-être parce que mieux que tout autre phénomène naturel ils me rappellent la dynamique du monde et ma nature transitoire. « Lève les yeux me disent-ils tous les jours. Arrête-toi pour nous admirer, même durant les journées les plus claires, parce que tôt le matin ou tard le soir nous révélons nos volutes transparentes. » Et dans le noir de ma chambre ce matin, avant que je regarde le jour se lever, je découvre les études de nuages de Knud Baade. Je suis soudain lui, je suis sous les mêmes ciels.

Soir
Soir

Mardi 19, Balaruc

Reprise de l’édition du Code Houellebecq. Lilas veut que nous envoyons aux éditeurs un manuscrit quasi définitif. Processus étrange : parce que j’ai soumis de multiple fois le texte aux IA pour le critiquer, et maintenant c’est Lilas qui joue le même rôle, et encore une fois je dois choisir entre les suggestions, à cela prêt que je n’avais aucun scrupule face aux IA, alors que je pense à Lilas, tente de mettre dans sa peau, éventuellement discute avec elle. Houellebecq dirait que c’est beaucoup plus contraignant de travailler avec une IA non artificielle.

Mercredi 20, Balaruc

De retour du vélo, je découvre qu’Ulysses a joué avec mes fichiers, a effacé les noms de mes dossiers, en a vidé certains. Mais comment savoir lesquels ? Revenir à un backup antérieur est loin d’être évident.

Matin
Matin

Vendredi 22, Balaruc

Je publie un second article sur l’écriture IA. Soulagé que d’autres auteurs français, que je respecte, s’intéressent à la question et comprennent que nous n’écrirons plus jamais comme par le passé. C’est irréversible, pour le meilleur et pour le pire. C’est à cette seule condition que nous écrirons des œuvres de notre temps, que ce soit pour le célébrer ou lui résister.


Depuis le plantage d’Ulysses, je code une fonction de backup, parce que celle incluse dans l’éditeur encode mes fichiers et les rend ilisbles pour toutes les applis, sinon Ulysses. Se sentir prisonnier d’un outil propriétaire est une sensation désagréable. Voilà encore un truc qui m’empêche de dormir. Mon cerveau refuse de trouver le calme.

Bellevue
Bellevue
Bellevue
Bellevue
Moure Blanc
Moure Blanc

Samedi 23, Tignes

Nous arrivons en milieu d’après-midi dans un chalet où aurait pu être tourné un James Bond, avec même un dragster au milieu de la cuisine, sorti tout droit d’un Mad Max. Une immense bécane rouge, futuriste, avec un moteur Ferrari, un artefact extraterrestre peut-être, déguisé, ou un transformer au repos.

Les Brévières
Les Brévières

Lundi 25, Tignes

Mes skis nouvellement affûtés et fartés, je retrouve le plaisir de skier durant deux heures magnifiques avec les enfants et leurs cousins sous un soleil radieux. Je repère un hors-piste entre les sapins, j’y envoie les enfants, puis au moment de les suivre me dit que ce n’est plus de mon âge et quand je tourne pour rejoindre la piste, une douleur me foudroie le bas du dos. Je descends jusqu’à Val d’Isère avec la plus grande difficulté. Il ne fait pas bon de viellir. Je passe le reste de la journée allongé à me battre avec Ulysses, qui termine par à nouveau crasher. J’en ai terminé avec ce produit. Je pars à la recherche d’un remplaçant.

Mercredi 26, Tignes

Reprise du ski, avec patch dans le dos et ibuprofène dans le ventre. Ça passe, je m’amuse, et cette fois c’est Émile qui fait un tout droit dans la noire de Bellevarde. On regagne le chalet tous les deux avant midi. J’en suis presque heureux tant mes problèmes avec Ulysses me préoccupent.

Jeudi 27, Tignes

Je pars avec les enfants, jour blanc, ils vont trop vite pour moi, je rentre tôt poursuivre mes explorations. Mon prochain outil sera Obsidian.

Vendredi 28, Tignes

Tignes
Tignes
Tignes
Tignes

Samedi 30, Balaruc

Abominable retour depuis les Alpes, coincés dans les bouchons, et dès a maison retrouvée je replonge dans mes codages. Nous avons tout de même passé une semaine mémorable.

Dimanche 31, Balaruc

Année 2023 sous le signe du codage et des IA, commencée comme elle se termine, le nez sur l’écran. Finalement, je suis heureux. Je fais ce que j’aime, même si j’ai atteint le bout de ma relation improductive avec Pierre et La Manufacture de Livres.

Matin
Matin