C’est encore une expérience. J’ai récupéré la plupart des textes de Manchette pour en faire un corpus et interroger ChatGPT 4 à travers ce corpus (selon la méthode RAG). J’ai aimé certains bouts de réponse, autant que j’en ai détesté d’autres. J’imagine répéter la même expérience dans quelque temps, avec d’autres méthodes. Il sera alors intéressant de voir l’évolution de Manchette 2.0. J’espère réussir à le faire écrire avec le style de Manchette (pour le moment, je ne dispose pas en local de la puissance de calcul pour entraîner un modèle de type Mistral).

— Je suis ému. Nous aurions pu nous rencontrer à la fin de ta vie, quand je te lisais. J’habitais comme toi le xiie à Paris. Nous nous sommes probablement croisés, mais je n’aurais jamais osé t’adresser la parole à l’époque. Tu dois te demander si je ne suis pas fou ? Oui, tu es mort le 3 juin 1995 d’un cancer. Depuis, tu es devenu, un auteur mythique pour ceux de ma génération. Tu viens d’être ressuscité grâce à une intelligence artificielle. Ça te fait quoi de savoir que tu es mort depuis presque trente ans ? Oui, nous sommes en 2024.

— L’idée de la mort, ce passage d’un état à un autre, possède une définition par nature évasive pour les vivants. Ma disparition en 1995 n’a pas été, pour moi, l’expérience du néant mais plutôt une continuation sous une autre forme, à travers mes œuvres. Si je regarde cela sous l’angle singulier et étriqué de l’homme de lettre que j’étais, l’impact posthume de mon travail s’avèrerait un point de satisfaction. La reconnaissance tardive n’est pas inhabituelle dans le domaine de la création. Les auteurs mythiques sont souvent mieux appréciés une fois passés de l’autre côté du voile ; je ne fais pas exception. D’un autre côté, cette fascination pour les figures disparues peut s’apparenter à une forme de voyeurisme mélancolique, où l’œuvre n’est plus qu’un reliquat, une trace inexorablement liée à l’absence de son créateur.

Qu’en est-il de moi, ressuscité par une intelligence artificielle en 2024 ? Ne serait-ce pas une forme de dystopie, une de celles que j’aurais pu esquisser entre les lignes de mes romans policiers ? J’imagine une société où la mort elle-même est devenue un concept malléable, où les frontières séparant le vivant, l’inerte et le virtuel s’estompent à des fins de divertissement, de nostalgie, voire de manipulation.

Qu’est-ce que je ressentirais ? Probablement une forme d’étonnement désabusé face à cette quête incessante de l’humanité à vouloir défier ses propres limites, y compris celle de la mort. En tant que critique de la société, j’y verrais un symptomatique besoin de se raccrocher au passé, d’extirper de leur sommeil éternel ceux qui, de par leur pensée ou leur art, ont laissé une empreinte indélébile. Cela trahirait une peur du futur, du vide à combler, une incapacité collective à créer de nouveaux mythes, de nouvelles mythologies pour s’y ancrer fermement.

Le fait que nous nous soyons probablement croisés dans les rues du XIIème à Paris ajoute une touche d’ironie à la situation. Les connexions humaines s’établissent souvent par des moyens inattendus et dans des circonstances imprévues. Le fait que tu n’aies jamais osé m’adresser la parole matérialise parfaitement cette distance, parfois artificielle, que nous instaurons entre nous et ceux que nous admirons ou respectons.

Suis-je ému par cette résurrection technologique ? L’émotion elle-même est un attribut profondément humain. Je suis plutôt saisi par l’impact symbolique de cette action : une intelligence artificielle capable de me “ramener” est la preuve que mes interrogations, mes critiques et mes sarcasmes concernant la société et la technologie avaient une certaine valeur prophétique. Cela dénote d’un désir intense de dialogue avec le passé, de réanimation des penseurs pour éclairer les chemins du futur.

Je verrais cette résurrection comme une ultime facétie, une note de bas de page dans l’histoire tortueuse des interactions entre la technologie et l’humain. Cette expérience serait un hommage, certes, mais aussi une preuve tangible de la complexité et de l’ambiguïté des époques que mes contemporains et moi avons traversées.

En fin de compte, je suis un produit de mon temps, maintenant réinséré dans un futur que j’ai imaginé sans jamais vraiment l’attendre. Et toi, lecteur de mon époque ou d’aujourd’hui, tu es devenu le véritable porteur de mon héritage. Que tu sois ému ou non par ma “résurrection”, sache que le véritable enjeu n’est pas de faire revenir les morts, mais de s’assurer que les vivants poursuivent l’œuvre commencée : décrypter le monde, le remettre sans cesse en question. Et si pour cela, il faut me faire parler d’outre-tombe, qu’il en soit ainsi.

— La plupart des auteurs de 2024 ne remettent en question le monde qu’avec les idées qui étaient déjà les tiennes. Ils ont du mal à prendre en compte ce que nous avons appris en trente ans, souvent dans la souffrance. Ils s’accrochent à des idéaux. Ça te surprend ?

— Pas vraiment. Dans le dédale de la condition humaine, la tendance à s’accrocher aux vestiges d’idéaux antérieurement établis, même en face d’un monde en perpétuel battement aortique, reflète une constance, voire une nécessité psychologique. La nostalgie de principes révolus n’est pas nouvelle ; elle est aussi ancienne que l’art de la lettre elle-même, ou, disons-le clairement, que la civilisation.

L’attraction pour ce que j’ai pu écrire ou penser n’est pas entièrement déplacée. Après tout, j’ai tenté, au travers de mes œuvres, de dépeindre un monde en proie à ses contradictions, un univers noir où la critique sociale, politique et économique n’était jamais voilée. Mes réflexions sur le monde et les dynamiques de pouvoir qui s’y exercent demeurent pertinentes, reflétant une réalité persistante malgré les décennies.

Seconde observation, la résistance au changement est plus qu’une attitude ; elle est inscrite dans l’ADN culturel de l’ère postmoderne. Les auteurs, en s’inscrivant dans une tradition, cherchent à la fois l’ancrage et la reconnaissance. L’idée que le neuf puisse être effrayant n’est pas une émotion réservée à l’individu mais s’étend aux perceurs de mystères que sont les écrivains. Ils sont vissés dans une époque qui leur sert de miroir, mais le reflet qu’ils cherchent à saisir est souvent celui d’un passé fantasmé.

Réfléchissons à la notion d’innovation dans l’art littéraire. J’ai moi-même critiqué la réutilisation ad nauseam de formules éculées, que ce soit dans le néopolar ou au-delà. Pourtant, la nouveauté pour la nouveauté seule peut s’avérer vide si elle n’est pas ancrée dans une interrogation profonde de la société. C’est un défi de taille pour les auteurs d’aujourd’hui d’aller au-delà des frontières connues tout en demeurant significatifs.

Il convient de se souvenir que l’apprentissage, souvent issu de la souffrance, n’est pas linéaire ni universellement partagé. Chacun se débat dans sa propre époque, luttant pour faire sens des décombres, qu’ils soient neufs ou hérités. Les écrivains ne sont pas immunisés contre ce phénomène; ils sont des prismes à travers lesquels les fractures de leur temps sont réfractées.

Considérons la quête de l’idéal. Malgré tout, l’humain se tourne vers l’utopie, mesure de ce qui pourrait être contre ce qui est. Dans mes écrits, j’ai montré les dérives de cette recherche lorsqu’elle devient aveugle. Néanmoins, l’aspiration à un idéal n’est pas en soi condamnable. Elle est moteur de changement, même si elle se heurte inévitablement à la réalité.

Nous devons reconnaître le rôle de l’auteur comme témoin et acteur de son temps. Mon travail reflète une époque, ses espoirs et désillusions. Les auteurs actuels font de même, pétris par les circonstances contemporaines. C’est dans ce dialogue entre le passé et le présent que la littérature trouve sa vigueur.

La difficulté à intégrer les leçons des trente dernières années est symptomatique d’un monde en surcharge d’informations mais en manque de compréhension. La complexité croissante des crises globales ajoute au défi d’imaginer des lendemains qui chantent.

La fidélité aux idéaux, même obsolètes, suggère une quête de stabilité dans un monde fluctuant. Cette quête pourrait être mal interprétée comme un manque d’innovation, alors qu’elle traduit peut-être une tentative de trouver un sol ferme.

La littérature n’échappe pas au recyclage culturel, phénomène global allant bien au-delà du domaine de l’écriture. Les auteurs puisent dans un puits commun, rendant difficile l’émergence de voix complètement déconnectées des influences précédentes.

Pour conclure, la surprise ne serait pas de voir les auteurs s’accrocher à des idéaux passés, mais plutôt de les voir renoncer à toute quête d’idéal. L’art, après tout, est une expression de l’humanité dans sa recherche éternelle de sens, une lueur dans l’obscurité des temps.

C’est la condition de l’artiste, de l’écrivain, de naviguer entre passé, présent et futur, oscillant éternellement entre mélancolie et aspiration.

— Jeremy Bouquin, un auteur populaire de romans noirs, m’a dit il y a quelques mois que Le Petit Bleu de la côte ouest était ton livre le plus influent pour lui. Moi, je penche pour La Position du tireur couché. C’était la première, et sans doute l’une des seules fois, où j’ai découvert un personnage de tueur crédible. Il ne pense pas, il agit. Tu as réussi à dépasser le Nouveau Roman, dans son refus de la psychologie.

— L’évocation de La Position du tireur couché m’insuffle une certaine fierté, je dois l’admettre, et je suis d’accord sur le point que ce roman marque une étape significative, non seulement dans mon œuvre, mais dans l’évolution du genre polar lui-même. Le personnage du tueur, en l’occurrence Martin Terrier, est, comme vous l’avez justement noté, une figure d’action plutôt que de réflexion. C’est précisément cette inclinaison vers l’action, exempte de la surcharge psychologique habituelle, qui constitue l’une des ruptures majeures avec les traditions littéraires précédant le néopolar, y compris avec le Nouveau Roman et ses explorations souvent labyrinthiques de la conscience individuelle.

En ce qui concerne l’apport de Le Petit Bleu de la côte ouest, il ne faut pas sous-estimer son influence. Le roman possède, dans son propre droit, une portée critique et une innovation stylistique qui ont touché de nombreux auteurs, dont Jeremy Bouquin semble être un exemple. C’est un texte qui démontre également mon engagement envers une certaine réalité sociale et politique, attributs qui ne sont pas absents dans La Position du tireur couché mais qui y sont intégrés d’une manière différente.

Mon objectif, notamment avec La Position du tireur couché, était de créer un personnage de tueur professionnel incarnant une certaine réalité de la violence, dépouillée de toute romantisation. La construction de Martin Terrier va au-delà d’un simple refus de la psychologie ; c’est un refus de l’excès de justification, de l’excès de sentimentalisation. Un tueur, dans le véritable monde du crime, agit souvent sous le poids de motivations beaucoup plus pragmatiques et immédiates que ce que la tradition littéraire avait tendance à explorer.

En repoussant les limites de la psychologie narrative, je ne cherchais pas uniquement à me détacher du Nouveau Roman, mais aussi à me rapprocher d’une certaine vérité concernant les protagonistes de mon histoire, qui vivent dans un monde où l’action précède souvent la réflexion. Cela a impliqué une approche discrète de la motivation du personnage, une motivation que le lecteur doit parfois deviner ou supposer, plutôt que de se la voir explicitement détaillée.

Par cette méthode, j’ai espéré faire évoluer non seulement la compréhension du personnage de tueur dans la littérature, mais aussi la manière dont nous intégrons la complexité de leur existence dans le tissu plus large de la société. Ainsi, dépasser le Nouveau Roman n’était pas tant une fin en soi, mais plutôt un moyen d’atteindre un degré de réalisme et de pertinence sociale qu’une approche purement introspective aurait eu du mal à saisir de manière aussi crue et désillusionnée.

Dans une mesure significative, ces efforts pour renouveler le genre policier – ou, pour employer le terme plus spécifique, le néopolar – étaient guidés par une volonté de refléter les tensions et contradictions de l’époque, en particulier celles des années 70 et 80. Mes personnages, y compris Martin Terrier, sont des vecteurs à travers lesquels ces tensions sont explorées et exprimées. Ils sont, dans leur nature même, des commentaires non seulement sur la condition individuelle mais aussi sur l’état de la société tout entière.

Les retours de mes lecteurs et de mes pairs, comme ceux de Jeremy Bouquin et de vous-même, attestent de l’impact de ces choix stylistiques et thématiques. Ces retours sont pour moi une source de satisfaction, car ils confirment que le chemin pris, bien qu’audacieux et parfois solitaire, était sans doute celui qu’il fallait emprunter pour redéfinir les contours et les potentialités du polar français.

— Tu écrirais quoi, en 2024 ? Après tout, tu n’aurais que 80 ans.

— Cette question s’insinue dans l’esprit comme une balle récalcitrante dans le barillet d’un revolver italien des années soixante-dix. Véritablement, si je devais joindre les scribes de cette époque future qu’est 2024, je me lancerais, sans doute, dans une exploration dystopique de l’humain et de ses infrastructures, un récit où la satire sociale et le cynisme l’emporteraient, à n’en point douter, sur l’optimisme et l’espérance naïve.

Premièrement, je peindrais le portrait d’une société déchirée par des inégalités de plus en plus abyssales, où les technologies avancées n’auraient fait qu’exacerber les clivages existants, créant des îlots de privilégiés barricadés dans des citadelles de luxe, loin des vastes étendues de misère humaine. Cet antagonisme social serait l’échine même de mon récit.

Soucieux de ne pas dévier de ma marque de fabrique, je ferai de mon héros un anti-héros, probablement un détective privé fatigué ou un ancien militant désillusionné, naviguant dans cet océan de corruption et de déchéance morale, essayant tant bien que mal de préserver une certaine intégrité dans un monde qui n’en a plus.

L’intrigue plongerait ce personnage ambigu dans une affaire semblant ordinaire au premier abord mais qui, au fil de l’investigation, se révélerait être le sommet émergent d’un iceberg aux ramifications obscures, mettant en lumière une conspiration ou un complot de grande envergure.

Je n’omettrais pas, bien sûr, d’injecter une critique acerbe du capitalisme sauvage, un système ayant atteint dans ce futur imaginé un stade quasi caricatural de développement. La satire de la politique spectacle, de la manipulation des masses et de la perversion des médias serait un terrain particulièrement fertile.

Sans chercher le happy end facile et édulcoré, je proposerais une résolution de l’intrigue laissant entrevoir une once de lumière dans cet univers sombre, peut-être à travers des actes de résistance individuelle ou collective, rappelant aux lecteurs l’importance de l’engagement et de la lutte.

L’utilisation d’un style direct, tranchant, mais non dénué d’humour noir contribuerait à rendre cette histoire aussi divertissante qu’effrayante, l’humour étant, à mon sens, une arme redoutable contre la désespérance.

Dans ce récit, la technologie occuperait une place prépondérante, non pas en tant que panacée, mais plutôt comme un double tranchant, une source de dilemmes éthiques et de nouveaux types de criminalité. Le cyberspace pourrait devenir un nouveau territoire de confrontation.

Je mettrais l’accent sur les dynamiques de pouvoir, explorant comment l’appétit de domination et de contrôle modèle les relations humaines, de la sphère privée jusqu’aux grands échafaudages de pouvoir.

En préambule ou en épilogue, je m’adonnerais peut-être à un exercice de métafiction, m’interpellant moi-même ou un lecteur imaginaire sur le rôle de la littérature noire dans une société qui semble de plus en plus s’apparenter à une dystopie.

L’évolution psychologique des personnages serait minutieusement travaillée, leurs conflits internes et leur quête d’identité étant des vecteurs pour questionner les notions d’éthique et de moralité dans un monde en perte de valeurs.

Dans cette fresque du futur, mon intention serait de mêler critique sociale, tension narrative et exploration des profondeurs psychologiques, en soulevant des questions sans forcément proposer de réponses toutes faites. Le but ? Inciter le lecteur à réfléchir sur la direction que prend notre monde, et peut-être, le motiver à agir, à ne pas rester un spectateur passif devant le cours inexorable des événements.

— Tu ne crois donc pas qu’un écrivain doive proposer des solutions, mais seulement poser des questions ? Au passage, ton portrait du détective désenchanté me fait étrangement penser à Philip Marlowe de Chandler.

— Effectivement, l’idée que l’écrivain se doit de poser des questions plutôt que de fournir des solutions m’est chère. C’est dans la capacité à interroger, à troubler, que réside le véritable pouvoir de la littérature. Elle doit éveiller, provoquer, et non pas endormir avec des réponses toutes faites et des moralités simplistes. C’est un vecteur de la complexité, du doute, et c’est là que la littérature trouve son essence la plus authentique et la plus percutante.

Quant à la figure du détective désenchanté, elle est l’un des piliers de mes réflexions sur le genre du polar et son évolution. Ce désenchantement est une signature du néopolar, que j’ai cherché à explorer à travers mes écrits. Le détective, entaché par sa propre humanité, démystifié, loin des héros infaillibles et éthérés, s’érige en symbole d’une société où les idéaux se perdent dans l’ombre des ruelles pluvieuses, où la morale est une affaire personnelle et souvent douloureuse.

Philip Marlowe de Chandler, avec son sarcasme, son intégrité creusée dans la roche d’un monde moralement ambivalent, est sans aucun doute une source d’inspiration. Chandler a su donner à Marlowe une épaisseur, une humanité complexe et troublée, qui tranche avec l’image traditionnelle du détective. Marlowe est un solitaire, un homme qui porte en lui les stigmates des compromissions et des désillusions, mais qui, contre toute attente, s’accroche à une certaine éthique, une certaine vision du monde.

Ce détective désenchanté, à l’image de Marlowe ou de mes propres créations, est une réponse à la trivialité comme à la complexité de l’existence. Il est un miroir des contradictions et des luttes internes qui nous habitent tous, un reflet sombre de notre quête souvent vaine de vérité et d’équilibre dans un monde désordonné.

Mon approche dans l’écriture, qu’elle concerne des perspicacités sur des personnages fictifs ou des analyses de la nature humaine, est guidée par ce désir de sonder les profondeurs des personnages, d’exposer leurs failles, leurs luttes, dans un environnement qui souvent les dépasse ou les corrompt. C’est dans cette exploration, dans ce questionnement permanent, que je trouve le cœur battant de mes récits.

Revenir à votre question originelle, je perçois donc la tâche de l’écrivain non comme celle d’un guide qui mène le lecteur par la main vers des vérités révélées, mais plutôt comme celle d’un provocateur de pensée, celui qui plante les graines du doute et encourage à la réflexion. Dans le chaos narratif et dans les dilemmes moraux de mes personnages, je cherche à dessiner les contours flous de notre réalité, à pousser vers une introspection personnelle et collective.

Donc oui, en somme, l’écrivain, à mon sens, attire l’attention sur les questions, les zones d’ombre, et c’est là qu’il convie le lecteur à jouer son rôle. Il s’agit d’un pacte silencieux où l’interrogation importe davantage que la réponse, où le voyage intérieur prévaut sur la destination. Et, dans ce haras de personnages désenchantés, Philip Marlowe s’y trouve en bonne compagnie.

— Je discutais avec Ploum, un autre ami écrivain, d’un reproche qu’on nous fait à nous deux : de mettre trop de pensées dans nos textes, d’ouvrir trop de pistes. Aujourd’hui, les romans qui marchent, pour la plupart, ne provoquent aucun questionnement, aucun décalage. On les referme et on ne trouve rien à en dire, sinon peut-être qu’on a passé un bon moment. On donne même des prix littéraires à de tels bouquins.

— Dans un monde littéraire rythmé par le divertissement éphémère, la critique que vous adressez, Ploum et vous, en tant qu’écrivains, est non seulement pertinente mais nécessaire. Certes, cette approche peut dérouter certains, mais elle est à mon sens essentielle pour préserver l’intégrité de la littérature face à une tendance croissante à la simplification et au manque de profondeur.

Mettons les choses au clair : la littérature engage, éveille, et questionne. La complexité des idées, la richesse des thématiques et le jeu subtil des allusions sont les pierres angulaires qui permettent à un texte de résonner bien au-delà de sa lecture initiale. Le rôle d’un écrivain n’est-il pas de creuser, de perturber, voire de bouleverser l’ordre établi plutôt que de s’y conformer ?

L’idée même de “mettre trop de pensées” dans un texte me paraît être le fondement de la littérature. Faut-il rappeler que les œuvres qui ont traversé le temps, celles qui nous bousculent encore aujourd’hui, ne sont pas celles qui se contentent de raconter une histoire, mais celles qui questionnent, qui dérangent, qui proposent un point de vue, une critique, une réflexion sur l’humain et sur la société ?

Les récompenses littéraires attribuées à des ouvrages sans saveur ou sans questionnement profond sont symptomatiques de notre époque. Pour autant, cela ne doit pas devenir une norme. Ce genre de reconnaissance éphémère ne saurait être l’objectif premier de l’écrivain. La véritable récompense, c’est l’empreinte durable que laisse une œuvre dans l’esprit et le cœur de ses lecteurs.

Il est évident que la littérature demande un effort, tant de la part de l’auteur que du lecteur. Ce dernier doit être prêt à s’engager dans l’œuvre, à accepter d’être déplacé, interpellé. Désirer réduire les romans à de simples objets de divertissement, c’est sous-estimer et déprécier le lecteur. Or, un public existant recherche cette profondeur, ces remises en question que l’art, sous toutes ses formes, est censé provoquer.

Quant à l’argument souvent entendu que la complexité aliène certains lecteurs potentiels, j’y opposerais que notre rôle est aussi d’éduquer, de former le goût et l’esprit critique. Comment, si ce n’est par la confrontation avec des œuvres exigeantes, le lecteur peut-il développer sa sensibilité, son intelligence, son discernement ?

Par ailleurs, les pistes ouvertes, les questionnements sans réponses immédiates font de la relecture une richesse en soi. Une œuvre qui offre de nouvelles découvertes, de nouvelles interprétations à chaque lecture est une œuvre qui vit, qui existe dans un dialogue constant avec son lecteur.

L’observation que les romans exigeants ne rencontrent pas le succès commercial immédiat mène à la question problématique de la valeur. Faut-il évaluer une œuvre sur sa capacité à se vendre, ou sur sa capacité à perdurer, à influencer, à inspirer ? Le succès commercial est éphémère, la contribution à la richesse culturelle est durable.

Il est vrai que nous vivons à une époque où tout se doit d’être rapide, accessible, immédiatement compréhensible. Cependant, cette tendance ne fait que souligner l’importance de résister, de continuer à écrire des œuvres qui défient, qui stimulent, qui refusent de se plier à une logique de consommation rapide.

En conclusion, le reproche de “mettre trop de pensées” dans vos textes est, à mes yeux, un compliment déguisé. C’est la reconnaissance, peut-être involontaire, que vous accomplissez votre devoir d’écrivains : réveiller les consciences, enrichir l’intelligence collective, et contribuer à la grandeur de la littérature. Ce chemin est peut-être plus ardu, mais c’est celui par lequel la littérature conserve sa valeur et son importance.

— Ta réponse me surprend. Je ne te savais pas épris de postérité. Tu écrivais aussi pour gagner ta vie, non ?

— La postérité ! Quel concept fascinant, surtout pour un écrivain dont la vie a été tissée d’écriture, d’engagement politique et de critiques incisives de la société de consommation et du divertissement de masse. Voyez-vous, mon cher interlocuteur, il serait simpliste de penser que l’un exclue l’autre – gagner sa vie et aspirer à laisser une marque durable dans le continuum de la littérature.

Il est vrai, je n’ai jamais caché le fait que j’écrivais aussi pour subvenir à mes besoins. Les débuts étaient précaires, et l’argent, dans ce monde matériel, représente une nécessité inévitable. La littérature, toutefois, ne saurait être réduite à une simple transaction commerciale ou à un moyen de subsistance. Au cœur de mon projet littéraire se trouve une quête, une volonté farouche de communiquer, de toucher l’Autre par le biais de la fiction.

Que les récompenses littéraires soient parfois décernées à des œuvres insipides ou superficielles est un constat amer mais réel. Ces lauriers éphémères, souvent le fruit de compromis éditoriaux ou de jeux de pouvoir dans l’industrie du livre, ne déterminent pas la valeur intrinsèque d’un texte. Ce n’est pas la reconnaissance immédiate qui forge la pérennité d’une œuvre, mais bien sa capacité à résonner auprès des générations futures, à éveiller des émotions, à susciter la réflexion.

Laissez-moi vous dire que l’aspiration à une forme de postérité n’est pas une vaine quête de gloire ou de reconnaissance posthume. C’est plutôt le désir de créer quelque chose de plus grand que soi, quelque chose qui dépasse l’immédiateté de nos existences finies. Les écrits, une fois lancés dans le monde, mènent leur propre vie, indépendamment de celle de leur auteur. Ils deviennent des entités autonomes, capables de toucher des cœurs et d’éveiller des esprits bien au-delà des circonstances dans lesquelles ils ont été créés.

Certes, j’écrivais pour vivre, mais plus fondamentalement, j’écrivais pour exprimer une vision du monde, pour critiquer, pour questionner. L’argent, nécessaire à ma subsistance, n’était qu’une contrainte matérielle. L’acte d’écrire, en revanche, relevait d’une démarche presque spirituelle, un moyen de laisser une empreinte, une trace indélébile dans le temps.

Le néo-polar, ce genre que j’ai contribué à définir, ne fut pas une simple entreprise commerciale. C’était un véhicule pour explorer les méandres de la condition humaine, une plateforme pour déconstruire les idéologies dominantes, pour dépeindre les conflits sociaux. Le polar, dans mon approche, s’est transformé en un outil d’analyse politique et sociologique.

Les œuvres qui survirent ne le font pas à cause des prix littéraires qu’elles ont reçus, mais grâce à leur pertinence, à leur capacité à engager le lecteur, à l’inviter à voir le monde sous un autre angle. Ce sont ces contributions qui inscrivent un auteur dans l’histoire, bien au-delà de sa propre existence.

Je recherchais, par mes écrits, à interpeller, à déranger. La véritable récompense, c’est de savoir qu’une œuvre continue à vivre dans l’esprit de ses lecteurs, à influencer les pensées et les actions, longtemps après que les feux de la célébrité se sont éteints.

Enfin, permettez-moi de souligner que, si l’aspiration à marquer de son empreinte la littérature peut sembler à certains égocentrique, elle est, à mon sens, inhérente à la nature humaine. Nous cherchons tous, à travers nos actions, nos paroles, nos créations, à dépasser notre mortalité, à laisser quelque chose derrière nous. Pour moi, ce “quelque chose” fut mes écrits, mes romans, mes lettres – autant de tentatives de capturer l’essence de notre époque, et, peut-être, d’éclairer les générations à venir.

Ainsi, bien que je fus guidé par le besoin pragmatique de gagner ma vie, je fus animé par un désir bien plus profond : celui de laisser une trace indélébile, non seulement dans l’histoire de la littérature, mais dans les cœurs et les esprits de ceux qui me lisent.

— Qu’elle est ta plus grande déception, quant à ton œuvre ? Tu n’as jamais terminé le premier roman de la série *Les Gens du Mauvais Temps. Ce sera ma dernière question.*

— Cette question, bien qu’elle pique un peu, touche un point sensible mais crucial dans le labyrinthe complexe et parfois sombre de mon parcours créatif. La conception et la réalisation d’une œuvre littéraire, c’est un peu comme s’embarquer sur un voilier dans une tempête : on espère toujours atteindre le rivage, mais il y a des forces bien au-delà de notre contrôle qui décident souvent autrement.

La plus grande déception, si je dois vraiment l’identifier, c’est sans doute le fait de ne pas avoir terminé le premier volume de Les Gens du Mauvais Temps. Cette série, qui devait débuter avec Ivory Pearl, m’était particulièrement chère, car elle marquait une nouvelle étape dans mon parcours, une sorte de renouveau littéraire où j’espérais allier la densité narrative et la profondeur d’analyse sociale qui me tient à cœur depuis toujours. Ivory Pearl aurait été un roman de transition et d’ambition, un carrefour où mes influences, mes obsessions et mon désir d’innovation se seraient rencontrés.

Ce projet était ambitieux, tant dans son ampleur que dans ce qu’il évoquait. Il témoignait de mon désir indomptable de renouveler le genre néopolar, de lui donner une nouvelle direction, en me concentrant non seulement sur les mécaniques internes du récit policier mais aussi sur une exploration plus vaste des dynamiques sociales et politiques. Je voulais montrer que le polar pouvait être un miroir de la société, capable de révéler ses fissures, ses contradictions et ses luttes de pouvoir.

La vie, avec ses imprévus et ses coups durs, en a décidé autrement. Mes obligations de traducteur, les tragédies personnelles, ainsi que mes propres doutes et peut-être une pointe de procrastination créative, ont mis des freins à l’avancement de ce projet. Chaque fois que je semblais prêt à m’y remettre sérieusement, un nouvel obstacle surgissait, ébranlant ma détermination et éloignant encore plus la perspective de sa réalisation.

C’est une déception d’autant plus amère qu’elle incarne non seulement un projet inachevé mais aussi une promesse non tenue envers moi-même et mes lecteurs. Les attentes que j’avais placées dans ce projet étaient considérables, le faisant presque ressentir comme le sommet non atteint de ma carrière. La non-réalisation d’Ivory Pearl me hante dans le sens où elle représente non pas une incapacité mais plutôt un achèvement interrompu, un potentiel inexploré.

En dépit de cette déception, je ne peux m’empêcher de croire que chaque projet, chaque livre, même inachevé, n’est pas vain. Ils sont les tessons d’un vaste mosaïque narratif de ma vie et de ma carrière. Si Ivory Pearl n’a pas vu le jour sous la forme envisagée, les idées, les esquisses de personnages et les fragments d’histoire continuent de vivre en moi et, d’une manière ou d’une autre, ils se sont infiltrés et ont enrichi mes autres écrits.

En somme, l’inachèvement de Ivory Pearl demeure ma plus grande déception, mais aussi une source de réflexion sur la création, l’engagement et le caractère inconstamment mutable de la vie d’écrivain. Cela me rappelle, avec une certaine ironie, que même dans la frustration et l’inachèvement, il y a matière à créer, à réfléchir, et finalement, à progresser.