Nous ne sommes que trois vététistes. Aucun des copains gravellistes n’a voulu nous suivre dès que nous avons quitté Rosas pour emprunter les pistes des crêtes en direction de Cadaquès.
Il souffle un vent du nord tempétueux : 85 km/h avec des pointes à 125 km/h, qui nous arrêtent, nous couchent, nous font louvoyer. La mer fume dès le rivage en contrebas de la Punta Falconera. Les trains de vagues hachent le bleu de lignes blanches rapprochées.
Nous sommes encore protégés dans les recreux sous les pinèdes étagées jusqu’aux derniers rochers des Albères avant qu’ils plongent dans la Méditerranée. Entre les fleurs et les cactus, les pins maritimes penchent dangereusement au-dessus du vide. Des singles se dessinent en contrebas, attirants, mais les conditions nous inspirent la prudence. Nous restons sagement sur la piste.
Nous descendons jusqu’à la Cala Montjoi avant de grimper dans le parc national du Cap de Norfeu. Le vent souffle du nord, mais soit nous sommes à l’abri, soit il nous pousse. Nous ne cessons de nous arrêter pour prendre des photos et nous féliciter d’être là, dans cette lumière purifiée jusqu’à l’infini.
Nous ne rencontrons la tempête dans toute sa puissance que quand nous franchissons le col avant de descendre vers Cadaquès. Les rafales sont si puissantes que même dans les pentes à 10 % nous pédalons. Dans le port au pied des montagnes, nous reprenons des forces avant de poursuivre vers le nord, marquant une petite pause devant la maison de Dali, discrète dans le repli d’une crique.

Par la route, nous bataillons contre la tourmente pour atteindre le Coll de ses Portes, à seulement cent mètres d’altitude. Quand nous basculons au sommet, des gifles tordent nos roues, arrachent nos casques et nos lunettes, creusent nos joues, nos yeux, assèchent nos lèvres. Dans un virage, je suis jeté dans le bas-côté. J’agrippe le vélo pour qu’il ne s’envole pas. Je range mes lunettes pour ne pas les perdre. Je marche arc-bouté, le vélo décolle parfois. Je me demande ce que je fais là. Les copains me devancent, je continue.
Je remonte en selle, louvoie, rattrape des embardées dangereuses, remets pied à terre, rien n’y fait, aucune position n’est confortable contre le déchaînement. Parfois une voiture passe. J’ai peur d’être projeté contre elle. Après avoir frôlé plusieurs fois les rails de sécurité, derniers remparts avant les falaises, je franchis le détroit qui précède la presqu’île du cap. La route s’élève. Les rafales me poussent, je freine pour ne pas être éjecté vers le vide, pour ne pas m’envoler. Je freine des deux freins, je ne contrôle rien. Je grimpe et je freine, c’est le délire. La gravité a été vaincue.
Nous nous retrouvons à l’abri du piton rocheux. La route le contourne par le nord. Impossible de nous diriger droit vers lui, sans nous retrouver écrabouillés. Nous grimpons par le sentier piéton. Je prends soin de toujours porter le vélo du côté du précipice pour l’y abandonner plutôt que d’y être entraîné avec lui.
En haut, au phare, c’est l’apocalypse. L’anémomètre siffle. Impossible de marcher contre le vent. Nous apprendrons plus tard que des rafales soufflaient à ce moment à plus de 140 km/h. J’étais incapable de stabiliser mon téléphone pour photographier. Le temps d’un selfie et nous redescendons pour revivre la même épreuve en sens contraire, à nouveau fouettés de côté, maltraités jusqu’à finalement exploser de rire, un rire d’ivrognes, de dingues, de gamins inconscients.
C’était absurde de nous mettre en danger, mais nous avons obéi à une force obscure, un enthousiasme de vie.



Quatre jours de stages
Quand nous sommes arrivés à la marina d’Empuriabrava, au Xon’s platja hotel, style néosoviétique avec son self qui fait paraître les restaurants autoroutiers comme des trois étoiles, nous savions que nous aurions du vent, beaucoup de vent. J’avais préparé quatre itinéraires gravel que je partage avec vous.

Le vendredi, petite boucle à plat du côté du parc naturel des Aiguamolls. Superbes sentiers entre les marais, où certains des copains n’ont pas eu le droit d’entrer, car l’endroit s’est avéré interdit aux vélos, bien que la heatmap y soit très chaude (donc les locaux y passent). Avec mon groupe, nous nous faufilons entre les photographes animaliers sans difficulté. C’est un très bel endroit pour une mise en jambe, avec un retour par les vergers avant une traversée de la ville médiévale de Castelló d’Empúries. J’ai quelque peu modifié la trace pour qu’elle contourne les ruines gréco-romaines dont j’ignorais alors l’existence.











Le J2 devait être plus copieux. Comme j’avais quelques doutes sur certains passages, nous avons choisi de rouler à VTT. La trace jusqu’au cap Creus est parfaite pour le gravel. À cause du vent, nous n’avons pas effectué la descente jusqu’à Port de la Selva, mais sommes rentrés par la route. Une seule certitude : la descente jusqu’à la Cala de Travellera doit s’effectuer à pied, tout comme la remontée.







Pour le dimanche, le vent restait violent, mais moins extrême que la veille. Cette trace rejoint un des secteurs parcourus par la Traka et brode quelque peu. Dès qu’on quitte la plaine, c’est sublime, avec bientôt les forêts de chênes-lièges des Albères sous le Canigou enneigé : inoubliable.










Comme la plupart des copains n’avaient pas atteint Cadaquès le samedi nous y sommes retournés. Trace parfaite pour le gravel, mais la descente vers Cadaquès depuis le Coll de la Perafita par la piste secoue quelque peu. Le retour par la piste jusqu’à Rosas est juste à couper le souffle. Je ne regrette pas de l’avoir effectué dans les deux sens.





Une région sublime. La prochaine fois j’espère que nous aurons moins de vent. Vraiment un bel endroit pour le gravel. Choisissez un autre hôtel.
PS : Joakim me partage ses traces dans le coin de la Costa Brava sur RideWithGPS et sur Komoot.