Thierry Crouzet

Adam

1

Quand on ne comprend pas quelque chose, il faut le détruire.

L’homme se répète ce mantra pour s’aider à surmonter son malaise. Nu, blême, plié en deux, il crache un caillot de sang dans la poussière. D’une main, il se retient à une colonne de basalte soutenant le fronton d’un portique couvert de lianes, de racines, de coquillages fossilisés, de symboles indéchiffrables. De son autre main, il serre une arme de poing, minuscule, quasi translucide. Il crache à nouveau, s’essuie la bouche avec son bras, esquisse un pas hésitant vers la jungle qui exsude une chaleur moite et criarde. Insectes, oiseaux, et qui sait quoi d’autre.

La végétation tire vers le jaune, comme sur toutes les planètes de type Éden, positionnées à la distance idéale de leur étoile pour que la vie s’y épanouisse avec exubérance. Les feuilles des arbres ligneux apparemment élastiques dégringolent des frondaisons jusqu’à frôler la terre rouge, ravinée de sillons encore détrempés.

L’homme se retourne vers le portique de basalte, qui s’ouvre sur une caverne sans fonds, débouchant à l’autre bout de l’univers. Des créatures anciennes ont pincé l’espace en cet endroit pour le déformer et en briser les lois, suffisamment pour que le transit endommage les organismes biologiques.

Blessé, l’homme doit se presser. Il ne lui reste que peu de temps. Il chancelle vers les arbres, suit le versant de la ravine avant de déboucher au sommet d’une colline. Devant lui se dresse la face vertigineuse du mont Horeb, la montagne la plus haute jamais observée sur un monde de gravité 1, chapeautée par la pyramide bleuté d’un glacier. À ses pieds, un lac, profond, éclatant, avec sur la berge ensoleillée une maison de bois, construite sur un promontoire.

C’est là que vit Adam.

L’homme marche dans cette direction, la main gauche crispée sur son arme, la droite placée en visière au-dessus de ses yeux. Il doit éliminer Adam. Cette évidence s’est imposée à lui. Quand on ne comprend pas quelque chose, il faut le détruire pour ne pas se laisser envenimer l’esprit par des questions sans réponse. Adam est un trou noir, un vertige, une singularité, un virus qui a contaminé l’univers. Qu’il meure avec ses secrets.

L’homme prend conscience qu’il remonte un sentier marqué dans l’herbe, un sentier de plus en plus étroit, de moins en moins fréquenté. Plus la bande de terre nue se rétrécit, plus la progression devient difficile. Chaque pas demande davantage de force. L’homme tousse, transpire. Il a peur. Il comprend que jamais il n’aura l’occasion de presser sur la détente de son arme. Il n’est que le dernier qui a imaginé résoudre un problème en l’éliminant.

2

Les crampons plantés dans la glace au sommet du mont Horeb, sa visière rivée sur l’objectif d’une longue vue pointée vers la maison d’Adam, Wanger a froid, mais ne peut chercher du réconfort en augmentant la puissance du chauffage de sa combinaison spatiale. Sur Éden 1669, seules les technologies pré-électroniques fonctionnent. Par quel miracle ? Ce n’est qu’une des nombreuses questions que se pose la science.

Wanger voit l’homme, nu et armé, déboucher de la jungle, tituber vers la maison, avancer avec de plus en plus de difficulté, comme s’il traînait derrière lui une charge de plus en plus lourde. Lors du transit à travers le portique dimensionnel, nombre de ses membranes cellulaires ont explosé, provoquant une hémorragie interne. L’homme lâche son lance fléchettes, tombe à genoux, paraît hurler, puis il s’écroule.

La brise qui souffle depuis le lac soulève ses cheveux. Des brindilles d’herbe lui caressent le visage. Des liserons se glissent entre ses doigts, les entourent, les recouvrent. Wanger ignore tout de cet homme que déjà la végétation réclame. Comme beaucoup d’autres, il n’a pas accepté Adam, il n’a pas supporté de vivre en sa compagnie, même s’il ne l’avait jamais approché à moins d’un millier d’années-lumière.

Wanger, lui, n’a aucune intention belliqueuse. Il est payé pour comprendre. Il a sauté en vol libre depuis un croiseur en orbite géostationnaire. Sa descente en spirale l’a amenée sur le flanc nord de la pyramide sommitale du mont Horeb, qu’il a dû escalader, avant de déplier sa vulgaire lunette optique. Il ne pourra rien enregistrer, sinon ce que ses neurones fixeront dans les entrelacs de leurs connexions incertaines. Bien qu’irrecevables juridiquement, ces données éclaireront peut-être néanmoins un pan du mystère.

Éden 1669 est la planète la plus paradisiaque jamais découverte. La première sonde humaine à l’approcher s’y est écrasée quand son électronique s’est brutalement interrompue. Plus tard, et à plusieurs reprises, des capsules soutenues par des parachutes ont réussi à se poser, avec à leur bord des équipes scientifiques. Aujourd’hui, il ne subsiste que des vestiges de leurs carcasses, trouées par les arbres de la jungle.

Éden 1669 a été décrété impropre à la colonisation. C’est une biosphère protégée. Adam est son seul habitant, le seul qui a accepté de renoncer à la technologie, à la civilisation, à la communion à travers les réseaux. Nul ne sait comment il a débarqué, ni exactement depuis quand. Après les premiers explorateurs, c’est l’unique certitude. Certains prétendent qu’il serait l’un deux qui aurait refusé de quitter la planète par le portique dimensionnel. En tout cas, il n’est pas arrivé par le chemin inverse, car sinon il aurait fini comme l’homme qui vient de s’écrouler. Sans une assistance médicale immédiate, chose impossible faute de technologie sur cette face du portique, la mort est inévitable.

Le corps de l’homme a pratiquement disparu. Sur la terre rouge, il ne subsiste qu’une silhouette, qui déjà s’efface. Le lance fléchettes brille. Il doit être fait d’une des rares matières non organiques capables de franchir le portique. Wanger zoome au maximum. À l’intérieur de la coquille cristalline qui constitue la carapace de l’arme, il devine un ressort de carbone et des seringues qu’il imagine empoisonnées. Alors une ombre s’abat sur cette scène de crime.

De surprise, Wanger se détourne de la lunette pour s’assurer que l’ombre ne s’est pas également abattue sur lui. Il a ressenti cette sensation vivace, mais il ne voit que la pente vertigineuse du mont Horeb, avec plus bas son aile delta encore opérationnelle, plus loin au nord la chaîne infinie des sommets enneigés qui émergent d’une mer de glaciers. Le soleil est toujours aussi haut, et aucun nuage ne le menace.

Wanger oublie le froid. Il repose sa visière contre l’objectif de la lunette. Dans l’herbe, l’arme a disparu.

3

Le croiseur interstellaire se tient en orbite géostationnaire à la limite du champ de rupture technologique d’Éden 1669. Ses senseurs scrutent la surface de la planète, et plus particulièrement le sommet du mont Horeb où s’est posé Wanger.

À bord, cinq hommes, autant de femmes, vingt androïdes, tous sous le commandement d’une IA de classe Mathusalem, surnommée Clara, dont le code initial date d’avant le début de la conquête extrasolaire. Elle a commencé sa carrière comme directrice d’un nœud du réseau terrestre, avant d’être transférée sur une frégate d’exploration, puis sur un des cargos de colonisation du système Trapist-1, système dont elle a fini par devenir la superviseuse. Après quelques siècles, les tâches administratives l’ont rebuté et elle a repris du service à bord de divers croiseurs, avec pour mission d’établir le contact avec de nouvelles civilisations.

En deux mille ans de bourlingue, elle n’a découvert que des vestiges de races disparues. Parfois elle a capté des messages, émis il y a des millions d’années, prouvant que la vie intelligente était commune dans l’univers, mais trop dispersée pour que différentes espèces coexistent en un même lieu et un même temps. L’humanité, à laquelle Clara ne questionne pas son appartenance au titre de citoyenne, paraît condamnée à la solitude, ainsi qu’à une extinction inévitable, ce qui est difficile à croire alors que la mort est devenue accidentelle aussi bien pour les êtres biologiques que numériques.

Éden 1669 a toujours éveillé la terreur chez Clara. Il suffirait qu’elle abaisse son orbite de quelques centaines de kilomètres pour tomber dans le champ de rupture technologique. En un instant, elle s’évanouirait, et avec elle son expérience, sa sensibilité, sa sagesse, autant d’éléments nichés dans son cœur indéterministe et donc impossible à sauvegarder. Ses passagers biologiques lui survivraient jusqu’à ce que le croiseur s’écrase. Ils auraient peut-être le temps de se glisser dans des capsules de sauvetage, et d’aller se poser sur ce monde propice à la vie, peuplé d’une multitude d’espèces animales, et à ce jour de deux humains : l’un, même pas centenaire, Wanger, assez fou pour avoir accepté d’établir le contact avec le second, Adam, dont l’histoire ainsi que les choix existentiels ne cessent de fasciner les réseaux.

Éden 1669 est l’unique artefact extrahumain encore opérationnel. Le champ de rupture ainsi que le portail dimensionnel témoignent d’une science incompréhensible, parfois qualifiée de magique, tant elle esquive les interprétations rationnelles. Clara est consciente de se tenir à l’orée d’un monde inconnu, et pour elle inconnaissable, car elle ne peut l’observer que d’en dehors, à l’aide des rares signaux électromagnétiques qui s’en échappent.

Au sol, Wagner se détourne de sa lunette. Clara devine sa peur, mais, malgré sa phénoménale puissance de calcul, elle n’a pas le temps d’approfondir son analyse. Non loin de la lune principale d’Éden, trois vaisseaux de croisière émergent en même temps de l’hyperespace. Ces navires n’ont pas l’autorisation d’entrer dans le système, pourtant les voilà qui mettent le cap sur la planète protégée.

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