26 June 2008
En discutant la semaine dernière avec des chercheurs, j’ai évoqué quelques idées de thèses qu’ils pourraient soumettre à leurs étudiants et dont j’aimerais connaître les conclusions. Ces idées m’étaient venues en 2005 lorsque j’écrivais Le peuple des connecteurs.
Réseau social des équipes de foot
Si on compte les passes entre les joueurs d’une équipe tout au long d’une saison, à quoi ressemble le réseau social ? Que donne le même réseau pour la totalité d’un championnat ? Il serait intéressant de faire apparaître les réseaux opposant deux équipes. Est-ce que nous découvririons des lois de puissance ? Est-ce que l’exposant de la loi aiderait à décrire une équipe, un style de jeu, une configuration gagnante ? Un tel réseau ne serait-il pas une arme redoutable pour les entraîneurs ?
Nature du hasard
Lorsque nous effectuons des simulations, celle d’un tas de sable par exemple, nous recourons à un générateur de nombres aléatoires. Suivant l’algorithme de ce générateur obtenons-nous des résultats variables ? À partir de quel niveau de hasard les états critiques apparaissent-ils ? La réponse à cette question est fondamentale. Elle peut nous aider à connaître le niveau de hasard dont nous avons besoin pour décrire le monde.
Dynamique sociale de l’auto-organisation
Si nous prenons une flotte d’oiseaux auto-organisés par exemple, il me paraît intéressant de tracer la dynamique du réseau social de la flotte. Quels oiseaux volent à proximité de tel autre par exemple ? Nous pourrions tracer un réseau qui évolue dans le temps. Peut-être que la topologie de ce réseau nous aiderait à trouver une signature de l’auto-organisation… et à découvrir les règles génératives qui nous manquent encore.
|
| Permalien | Trackback | 13 commentaires »
22 June 2008
Voici un extrait du peuple des connecteurs V2 pour éclairer la partie technique, seulement technique, du fil précédent. Et aussi pour dire ce que je pense, pas ce qu’on veut me faire penser.
J’ai habité quelques années à Londres, et les week-ends d’été j’explorais le Dorset, le Devon, le Wiltshire ou la vallée de la Tamise. Je roulais au hasard sur les petites routes qui montent et descendent autour des vallons parsemés de cottages. Les jardins débordaient de coquelicots, de genêts et de jasmins. Des lierres s’agrippaient aux vieux murets qui se perdaient dans les prairies éblouissantes. J’ai depuis gardé cette habitude d’errer dans la campagne anglaise.
Un soir de juin 2005, j’ai franchi le canal de l’Avon où se traînaient des péniches de promenade, je me suis garé non loin du chemin de halage et j’ai marché le long de la berge. J’ai fini par découvrir un pub avec une terrasse au bord de l’eau. Il y régnait une atmosphère paisible. Les conversations bruissaient presque en silence, ce qui me changeait du tumulte, pour moi insupportable, des pubs londoniens. Je me suis presque tout de suite senti chez moi. Après avoir commandé une tourte à la Guinness, j’ai rêvassé en suivant du regard les péniches qui venaient mouiller pour la nuit devant une série d’écluses. En feuilletant le journal local, j’ai alors compris pourquoi je me sentais si bien. Sans le savoir, j’étais entré sur les terres du plus civilisé des villages britanniques : Seend en Wiltshire, siège d’une expérience qui ne pouvait que m’enthousiasmer.
Sur les routes de la commune, les signalisations avaient été enlevées : plus de feux, plus de marquage au sol, plus de panneaux, plus de dos-d’âne. Résultat : le nombre d’accidents avait baissé de 35 %, la vitesse moyenne de 5 %. Sur le site de la BBC, j’ai plus tard retrouvé d’autres informations sur cette expérience, inspirées d’autres expériences menées aux Pays-Bas, en Allemagne et au Danemark.
– Ça rend les rues plus sûres, expliquait Ben Hamilton-Baillie , le responsable du projet. […] Ça encourage les piétons et les conducteurs à interagir en utilisant leur propre sens plutôt que d’obéir aveuglément aux règles mises en place par le gouvernement .
En réduisant les contraintes, en légiférant moins, les rues de Seend étaient devenues plus sûres. Le pouvoir avait été distribué entre les usagers plutôt que centralisé par un système de signalisation. Au lieu d’agiter la menace d’amendes et de sanctions, le conseil du comté de Wiltshire avait laissé les gens interagir et s’auto-organiser. Le bénéfice avait été immédiat.
– Pourquoi y a-t-il encore des panneaux sur les routes ?
– Les détenteurs du pouvoir central ne veulent pas admettre que la décentralisation est bénéfique, que la communication directe entre les connecteurs est profitable. Un policier veut plus de panneaux pour avoir plus de pouvoir. Un ministre de l’Intérieur veut plus de policiers pour la même raison. Reconnaître les avantages de ne pas signaliser, de ne pas pénaliser, serait pour le pouvoir reconnaître son inutilité.
Heureusement, Ben Hamilton-Baillie ne s’est pas laissé décourager. Il renouvelle depuis son expérience dans de nombreuses villes anglaises, chaque fois avec succès. Moins il signalise, plus le trafic est harmonieux. En supprimant 850 mètres de barrières à Londres le long de Kensington High Street, en supprimant la plupart des signalisations, il a réduit de 60 % le nombre de piétons blessés tout en fluidifiant la circulation.
Depuis les années 1970, à l’instigation de l’urbaniste Hans Monderman , les feux ont déjà été supprimés à de nombreux croisements des Pays-Bas et cette mesure, plutôt que d’accroître le chaos environnant, a elle aussi fluidifié le trafic. Quand les feux disparaissent, les automobilistes ne regardent plus les feux mais les autres usagers de la route, surtout si les règles de priorité ont aussi été supprimées. Comme les automobilistes doivent rester en contact visuel avec d’éventuels obstacles, ils réduisent leur vitesse. Mais comme ils ne s’arrêtent plus au feu rouge, ils gagnent du temps.
– Dans un camping, aucune signalisation ne vous ordonne de laisser le passage, d’arrêter ou de ralentir, parce qu’il est évident que vous n’en avez pas besoin, dit Ben Hamilton-Baillie.
Les usagers de la route, laissés à eux-mêmes, dialoguent de manière non verbale les uns avec les autres et dessinent un réseau d’interaction grâce auquel ils ajustent leur conduite. Je ne suis guère surpris par ce succès. À Paris, il suffit de mettre un gendarme à un croisement pour obtenir un embouteillage. La solution prônée par Ben Hamilton-Baillie ressemble à celle proposée par Carlos Gershenson : il faut décentraliser, réduire le nombre de lois, laisser les connecteurs prendre le contrôle de leur vie.
Après m’avoir patiemment écouté discuter de ces idées, une amie me dit que l’auto-organisation du trafic routier était un truc juste valable pour les pays du nord aux citoyens disciplinés.
– Ça ne peut pas marcher en Inde où le trafic est abominable.
J’ai découvert plus tard grâce à un lecteur de mon blog une vidéo extraordinaire. Elle montre pendant quelques minutes un carrefour routier dans une ville indienne. Deux voies parallèles convergent et divergent sans la moindre signalisation. Des voitures passent à toute vitesse sans ralentir. Des camions font demi-tour. Des cyclistes hésitent. Pendant un moment, un vélomoteur restent coincé au centre de l’intersection avant de trouver un chemin. C’est tout simplement ahurissant. Le débit est énorme, bien supérieur à celui qu’aurait fourni un système de signalisation automatique.
– Combien de gens meurent chaque année à cet endroit ?
Je n’en sais rien. J’ai découvert qu’entre 1978 et 1998, le taux de mortalité dû aux accidents de la circulation avait augmenté de 79 % en Inde. Cette croissance est en fait en phase avec la croissance du nombre de véhicules. J’ai aussi lu que l’Inde possédait un des plus hauts taux de mortalité sur route. Mais cette mortalité n’est pas nécessairement imputable à l’auto-organisation du trafic : les véhicules sont en aussi mauvais état que les revêtements.
Pendant ces recherches, je suis tombé sur un autre chiffre effrayant : la route est la quatrième cause de mortalité dans le monde, après la faim, le sida et les maladies pulmonaires. C’est bien la preuve qu’il y a un problème : notre façon de réguler le trafic par les signalisations n’est pas efficace. Essayer autre chose est peut-être utile : pourquoi pas l’auto-organisation ?
Sur la vidéo indienne, les automobilistes prennent des risques insensés, sans parler des cyclistes. La technologie nous aidera à réduire ces risques tout en maintenant un trafic rapide. Elle améliorera nos sens et nos réflexes, ce qui est indispensable pour une auto-organisation harmonieuse.
L’auto-organisation n’est pas l’anarchie. Elle s’organise, elle se met en place, on doit ajuster les règles fécondes. Il ne suffit pas de virer de but en blanc les feux pour améliorer la circulation. Comme le montre Ben Hamilton-Baillie, il faut réaménager l’espace de la chaussée, souvent en effaçant les limites entre pétions et automobilistes. Et ce n’est jamais simple, les aveugles se retrouvent embarrassés si les repères disparaissent. Tout reste à inventer mais nous avons des pistes. L’auto-organisation n’est pas la panacée. Elle permet simplement d’aller un peu plus loin que les méthodes contraignantes que nous vivons.
Les lois de la liberté
En introduction de I Robot, Isaac Asimov énonce les trois règles de la robotique.
(1) Un robot ne peut ni blesser un être humain ni, par son inaction, permettre qu’un humain soit blessé.
(2) Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains tant que de tels ordres ne contreviennent pas à la première loi.
(3) Un robot doit protéger sa propre existence aussi longtemps qu’une telle protection n’est pas en contra-diction avec la première ou la deuxième loi.
Peut-être est-il alors possible, dans le domaine de la sécurité routière, d’envisager trois règles élémentaires qui suffiraient à maximiser notre sécurité.
(1) Priorité aux piétons et aux cyclistes.
(2) Avant de prendre une décision, toujours établir un canal de communication (visuel, sonore, hertzien…) avec les autres usagers (piéton, cycliste, automobiliste…).
(3) Aucun droit ni obligation sauf ceux mentionnés dans la première et la deuxième loi.
Dans ces circonstances, passer le code de la route deviendrait enfantin, et notre sécurité serait accrue. Quand nous serions sur l’autoroute, nous ne riverions plus nos yeux au compteur de peur de commettre un excès de vitesse. Nous apprendrions à regarder devant nous, et aussi, derrière nous.
|
| Permalien | Trackback | 13 commentaires »
21 June 2008
Commentaire suite à La beauté de l’auto-organisation.
On vient d’assister à l’exemple type de la discussion infructueuse. Vous proposez des arguments foireux, je vous démontre qu’ils sont foireux, Ax conclut par « je ne suis pas sûr que tu ferais apprendre le vélo à tes enfants sur la place de l’Étoile. »
Sans même admettre ton erreur, tu débites une autre connerie. C’est épuisant de vous lire. Tim n’apprend pas à faire du vélo sur un carrefour avec des feux, je ne vois pas pourquoi il devrait le faire sur un carrefour sans feux. Et n’invoquez pas le second degrès pitié.
Dans ce billet où je me contente de parler de beauté (un titre), vous me faites dire que Hanoi est un paradis pour automobilistes. Je regrette mais je continue à penser que ce que je vois sur cette vidéo est beau… et je regrette de vous dire que les paradis pour automobilistes n’existent pas encore sinon peut-être en théorie. Et à choisir, je préfère avec mes enfants me promener sur ce carrefour imaginé par Hamilton-Baillie que sur n’importe quel autre.
Pour démontrer que je me trompe, que mon carrefour de Hanoi est dangereux, vous vous livrez à un petit calcul que vous jugez très profond. Vous prenez le nombre de morts à Hanoi, vous le comparez à celui de Paris, vous en concluez que mon carrefour est dangereux.
Le scientifique en vous est plutôt mal dégrossi. Combien y a-t-il de morts à mon carrefour auto-organisé ? Sans ce chiffre, vos déductions sont foireuses. Hanoi n’est pas une ville où la circulation est auto-organisée… et même si elle l’était ça ne prouverait rien.
L’auto-organisation routière s’organise comme je l’ai souvent expliqué. Elle en est au stade expérimental, on teste, on apprend et ça semble fonctionner. C’est tout ce qu’on peut dire à ce stade… mais pour moi c’est beaucoup car j’estime que les villes actuelles sont invivables à cause des voitures (c’est un des trucs qui ne fonctionne pas et qui exige de nouvelles méthodes).
Si j’avais montré une vidéo de l’Étoile (ou même d’un carrefour auto-organisé dans la ville la plus sûre du monde)… vos calculs Ax et Paul auraient démontré que l’auto-organisation c’est génial car ça diminue le nombre de morts. Wittgenstein se retourne dans sa tombe.
Réfléchissez avant de vous jeter sur vos claviers et d’asséner des conneries, souvent justifiées avec des citations qui ne prouvent rien. Sinon tout le monde perd son temps. J’ai déjà un filtre qui vire automatiquement certains com de ma BAL… Je n’ai pas envie d’en ajouter d’autres.
N’oubliez pas que je suis un connecteur. Quand je parle d’une théorie ce n’est pas la mienne. Mon activité consiste à relier les théories. Si vous doutez de l’auto-organisation routière et si le sujet vous interpelle, allez lire les spécialistes du champ plutôt qu’aligner des idées superficielles.
L’open source ce n’est pas ça. C’est la collaboration constructive. Tu trouves un vrai bug, tu corriges (vraiment), voire proposes une amélioration. Dire « ce que tu dis es nul ou ne me plait pas » on s’en fiche… surtout quand les justifications sont foireuses.
Une connerie suit une autre connerie… c’est ça l’open source ? Ax tu nous dis que l’open source, c’est la critique sans merci. Je n’ai rien contre ça mais l’open source ce n’est pas la connerie sans merci.
L’open source marche en informatique parce que les collaborateurs amènent du code. Il tourne ou il ne tourne pas. Vous feriez mieux de tester vos idées deux secondes avant de nous abreuver de textes approximatifs.
Vous savez que je ne consomme pas de média parce que juge que l’info passagère me fait perdre du temps. Je suis en train d’arriver à la conclusion que les commentaires sont tout aussi chronophages et aussi peu chargés d’intérêt. Les conversations me faisaient avancer, là c’est à se frapper la tête contre les murs. Ça m’attriste et je commence à penser aux vertus de la censure ce qui m’horrifie.
J’ai parfois l’impression que les forums attirent les malades mentaux, les déséquilibrés, les frustrés de toutes espèces, les mal baisés, les puceaux retardés… C’est vraiment désagréable comme sensation. Les comportements obsessionnels frappent les yeux. Je suis sûr que je ne suis pas les seuls à les percevoir. C’est flippant.
Quand je lis les articles de certains blogueurs ou commentateurs, je suis souvent surpris par leur culture, leur pugnacité et leur hargne. Je me dis que je n’aimerais pas me retrouver en face d’eux de peur de me faire étriller.
Parfois, même assez souvent, il m’arrive de me retrouver en compagnie de ces batailleurs. Presque systématiquement, ils sont doux comme des agneaux. Leur agressivité numérique n’est qu’une façade qu’ils sont incapables de tenir à tout instant de leur vie. Ils ne sont pas entiers, intègres, honnêtes avec eux-mêmes et surtout avec ceux qui les lisent.
Ce n’est pas tant qu’ils sont plus à leur aise à l’écrit qu’à l’oral, c’est qu’ils ont peur de la véritable confrontation. Ces batailleurs me traiteront à mon tour de petite frappe et je les invite par avance à débattre en public ou devant caméra parce que, pour moi, ce sera un plaisir social, partageable, et nous gagneront tous beaucoup de temps.
Paul tu es un des premiers à me demander d’introduire la modération. En toute honnêteté, j’aurais dû te censurer sur ce coup là. Tu vois ça ne marche pas. La seule méthode c’est que les uns les autres se critiquent. Ce n’est pas à moi de faire la police. Je me demande si je ne vais pas cesser de répondre tout simplement, comme je le fais sur Agoravox. J’ai envie de laisser les lecteurs juger des arguments des uns et des autres… et prier pour que les lecteurs soient lucides. Je ne suis pas là pour convaincre qui que ce soit.
PS : Une idée me vient, alternative à la censure. Un plug-in Wordpress qui me permettrait de changer l’image associée aux commentateurs que je juge gonflant. Je ne les censure pas mais je montre avec une image ce que je pense d’eux. Mais j’aurais peut-être tendance à abuser du bonnet d’âne. Et puis on va me dire que je réinvente l’étoile jaune. Sauf que pour ne plus la porter, il suffit d’aller voir ailleurs.
|
| Permalien | Trackback | 159 commentaires »
20 June 2008
Commentaire à la suite du fil précédent.
Pourquoi ai-je un problème avec l’autorité hiérarchique ?
Parce que le plus souvent les hiérarques sont des imbéciles, même s’il leur arrive d’être intelligents. Ils font preuve d’une absence totale d’empathie pour la force collective qui circule entre nous, ce truc quelque peu spirituel que les artistes attrapent parfois. Ce qui intéresse les hiérarques, c’est le pouvoir et rien que le pouvoir et cet intérêt est écœurant. Ils ont l’insupportable prétention qu’ils peuvent aider les autres à avancer efficacement. Je déteste les manager qui sortent de leur fameux MBA.
Dans ma vie passée, je me suis dégoûté de moi-même en exerçant le pouvoir, en me voyant comme une simple bête, désireux de faire avancer les autres dans une direction qui me paraissait bonne. Mais de quel droit ? Parce que j’avais gagné ma position hiérarchique ? C’est absurde. Tu as écrasé vingt personnes qui étaient au-dessus de toi et tu dois t’en féliciter ? Car c’est ça avoir du pouvoir… et qu’on ne me raconte pas de fables sur les hommes de pouvoir humanistes. Seule une personne choisie au hasard pourrait être une autorité honnête… et encore le pouvoir la pourrirait vite.
Mais je n’ai rien contre les autorités non-hiérarchiques. Elles sont tout d’abord relatives et avant tout acceptées. Je peux dire que pour moi Wolfram ou Hesse sont des autorités mais si personne d’autre n’est de mon avis ça ne change rien. Ces autorités, on peut s’en défaire quand on veut. Elles ne nous contraignent pas, elles nous laissent libres. Nous les choisissons un temps parce qu’elles nous enrichissent et nous font progresser.
Mais il y aura toujours des hiérarchies autoritaires car c’est efficace !
Je suis fatigué de répondre à cette objection. Si tu fabriques du chocolat, tu connais le processus, tu peux ordonner à des hommes de travailler de telle ou telle façon pour produire le chocolat. C’est carré, délimité, ça marche.
Notre société résulte de ce mode de fonctionnement. Très bien. Maintenant regardez autour de vous tout ce qui ne marche pas, qui n’avance pas, qui va de mal en pis… c’est peut-être parce que notre mode de fonctionnement pyramidal est tout simplement incapable d’apporter des solutions.
C’est pour ça que je dis que nous avons besoin d’une nouvelle structure pour répondre aux problèmes complexes insolubles par l’approche pyramidale, elle-même liée au réductionnisme (le tout est la somme des parties). Quand la sommes des parties est plus grande que le tout, le pyramidal ne marche plus.
Quand quelques personnes se trouvent face à un problème simple (par opposition à complexe), elles peuvent un temps se structurer en pyramide pour résoudre le problème. Il peut exister des pyramides de circonstances. Aujourd’hui, ces structures n’ont aucune raison légitime de perdurer au-delà du point où elles ont un avantage indéniable.
Tout groupe cohérent durable se base sur une certaine hiérarchie.
J’ai cent fois aussi répondu à cette question (en parlant des Apache par exemple). Des dizaines d’exemples démontrent le contraire. Une ville regardée sur une échelle de temps de plusieurs siècles, temps adapté à son rythme de vie, ne présente aucune forme d’autorité durable. La ville résulte essentiellement d’une auto-organisation sans que son développement général soit dirigé.
Auto-organisation et émergence sont les deux concepts clés pour comprendre ces phénomènes. J’ai essayé de les présenter dans Le peuple des connecteurs.
Contrairement à ce que je lis souvent dans les commentaires, les structures en réseau ne sont pas seulement adaptées aux petites communautés. Les pyramides oui. Le réseau distribué apparaît dès qu’un seuil de complexité est franchi. Les liaisons interindividuelles se multiplient et dynamitent le modèle hiérarchique pyramidal. C’est ce que nous démontrent toutes les cartes sociales que nous traçons aujourd’hui. Mais peu de gens veulent l’admettre. Avant Christophe Colomb, ils n’admettaient pas, au fond d’eux, la sphéricité de la terre. S’il l’avait vraiment admise, ils auraient exploité cette propriété plus tôt.
Quid de la hiérarchie dans les réseaux ?
Une pyramide est un réseau en étoile. Quand je parle de réseaux, il faut toujours entendre réseau distribué et même hautement distribué.
Il existe des réseaux décentralisés qui sont ni plus ni moins des pyramides interconnectées par le cœur des différentes étoiles. C’est en gros le modèle de multipolaire que nous avons dans la tête pour notre société.
Quand on cartographie les liaisons sociales, on tombe sur des systèmes plus complexes. Les étoiles sont connectées, les grands patrons entre eux par exemple, mais les employées le sont aussi, dans une organisation et d’une organisation à l’autre. Dans ces cartes, les organigrammes officiels subsistent mais ils se noient dans une myriade de liens transversaux qui d’une certaines façon nuancent les hiérarchies et les annulent pratiquement.
Au cœur des réseaux, des clusters peuvent apparaître et perdurer. Frédéric Godart de Columbia montre que de tels clusters dominent le monde de la mode qui apparaît alors aux mains de quelques entités.
Dans un réseau, tout le monde n’est pas gentil. La prédation reste possible et elle y existe. Les privilégiés maintiennent leur position en s’efforçant de limiter les connexions transversales qui les feraient se noyer et mettraient en danger leur cluster.
Mais maintenant que nous prenons consciences de toutes ces connexions, de leurs interactions, nous pouvons lutter contre elles ou tenter de nous en affranchir en traçant de nouvelles connexions, en parasitant la structure qui veut rester centrale. D’autres centres peuvent naître et venir se coller aux anciens. Nous entrons dans une dynamique organique.
C’est à ce stade que mon côté activiste entre en jeu. En multipliant les liens, nous pouvons gangréner les clusters. Les outils 2.0 nous donnent des armes pour nouer de nouvelles connexions transversales en nous jouant des anciens clusters. On peut se créer des relations alors qu’avant, d’une certaine façon, on les héritait.
Ce monde des réseaux ne sera pas un monde plat mais plutôt hyper-sphérique et hyper-dynamique. On entre dans une nouvelle dimension où le bottom-up joue un rôle central.
Le bottom-up ne veut pas dire se mettre au service d’un chef (vision qu’aiment nos chefs) mais faire monter vers la surface. J’ai souvent discuté ce phénomène, encore lié à l’émergence et à l’auto-organisation.
Si quelques personnes décident de boycotter un produit, si elles en persuadent d’autres de faire de même, si le boycott se propage, le réseau aura pris la décision de boycotter. C’est ça le bottom-up. Personne n’a décidé. La décision, c’est l’acceptation des gens à propager une proposition.
L’initiateur du mouvement est nécessaire mais il n’a rien décidé. Beaucoup de graines sont plantées mais peu poussent. Il faut des initiateurs, des visionnaires, puis il faut que le réseau s’emparent de leurs idées et les fassent grossir. Dans ce processus, la décision est collective, l’action peut devenir globale. L’abolitionnisme s’est propagé de cette façon en Grande-Bretagne par exemple.
Je ne crois pas que nous nous dirigeons vers un âge idyllique. Simplement nous entrevoyons une possibilité pour affronter les problèmes complexes. Elle passe par un changement social majeur. Sans ce changement, nous ne nous en sortirons pas sans réduire drastiquement la complexité qui aujourd’hui croit exponentiellement.
Solution pour réduire la complexité. La dictature. La réduction de la population. La limitation des moyens de communication. La réduction des déplacements. La construction de nouvelles frontières.
Et si on laisse la complexité grossir, sans l’accompagner d’un changement structurel, le système finira par exploser comme une machine qui chauffe trop. Et ce sera le chaos.
Entre ces deux perspectives, je préfère l’auto-organisation. Je préfère que les hommes attachés au pouvoir se trouvent en incapacité d’exercer ce pouvoir qui nous met en danger car il ne peut prendre en compte l’interdépendance fille de la complexité.
|
| Permalien | Trackback | 34 commentaires »