Thierry Crouzet

Lundi 27 mai, Sélinonte, Sicile

Il m’arrive en voyage d’être pris de fébrilité, de vouloir fuir un lieu pour en trouver un autre de plus agréable. Est-ce par impatience ou par certitude de l’existence de cet endroit qui s’harmonisera avec mes attentes ?

Du village de Sélinonte, je n’ai rien vu que la saleté, et j’ai envie de fuir. J’imagine quelques maisons au creux d’une vallée s’achevant au bord de l’eau, avec plus haut dans la montagne des ruines antiques. J’imagine des paysages à la Lorrain. Ils existent, j’en connais quelques-uns et j’en cherche d’autres de plus parfaits encore. Mon impatience est-elle propre à la jeunesse ? Suis-je encore jeune ?

Depuis combien de jours sommes-nous en Sicile ? Chaque nouvelle image ou nouvelle pensée marque le temps, marque son avancement et allonge la durée de nos souvenirs. A posteriori, ces jours passés en Sicile seront plus longs que des mois parisiens. Cette dilatation n’existe qu’a posteriori, pendant les instants semblent d’une durée ordinaire, en accord avec les aiguilles d’une montre, mais, dès que je me retourne, ils s’allongent, car des images remontent à la mémoire.

En voyage le temps devient romanesque, il se distend, car nous avons plus de visions et de pensées qu’à l’habitude, surtout elles sont plus inattendues. Temps entropique contre temps linéaire. Proust l’écrivain du temps entropique, en même temps que naît la physique non linéaire et la discontinuité. Qui sera l’écrivain du chaos, du hasard, des fractales et des systèmes instables ?

Dans un récit, l’auteur, pour expliciter une pensée qui ne dure qu’un instant, doit, pour qu’elle soit intelligible, la rattacher à mille autres pensées avec lesquelles nous ne sommes pas familiers. Cette nécessaire explication donne l’impression d’un temps distendu et nous empêche de nous imaginer pensant cette pensée. Le processus mental retranscrit n’est pas réaliste, il induit un temps fictif, temps désynchronisé du présent. On a parfois l’impression que des jours passent alors qu’il ne s’agit que de quelques heures. C’est que l’auteur réédifie la pensée a posteriori, qu’il la transcrit comme si elle était un souvenir de voyage. Ainsi elle ne peut être vivante. Le roman ne peut approcher la réalité mentale, à moins que les pensées ne s’écrivent avant d’être souvenir, avant d’imprégner la mémoire. À cette seule condition, elles peuvent être vivantes.

Écrivant, je perds la notion du temps, il devient comme si je le regardais a posteriori, je suis comme si habitant du futur je regardais cet instant présent. Quelques jours de voyage laissent la même impression que celle connue par l’écrivain : les mots défilent un à un, les phrases déjà se perdent, le paragraphe n’a aucune signification. L’écrivain n’a pas une réelle conscience de ce qu’il écrit. Relisant, de mot en mot, comme le lecteur, il reconstituera une pensée qui sera bien loin de celle qu’il aura pensée.

Nous témoignons d’un voyage à partir de quelques images sûres, les autres ne sont que réédification, une réédification que l’écrivain ne s’autorise qu’une fois tari le flot des mots, une fois qu’il quitte le temps du voyage, le temps où il était dans le futur. L’écrivain écrit comme se souvenant des pensées présentes et il ne peut agir qu’avec un tel abandon, obéissant aux injonctions du monde, se laissant pénétrer comme un voyageur par les paysages inconnus.

L’écrivain est un voyageur : il voyage dans le monde de sa conscience et note ce qu’il observe. Il ne parle du monde qu’indirectement, il sait qu’il ne peut faire autrement, que vouloir le faire serait se mentir. Cet écrivain voyageur, curieux de sa conscience, est le seul réaliste.

Bruit d’hôtel : douches, grincements, voix lointaines… Voilà ce qu’il advient des mots quand le flot se tarit. Plus qu’une énumération. Toujours cette sensation, cette envie. Les mots révèlent une pensée, je ne peux dire que c’est la mienne, car elle n’existe qu’au moment où les mots s’inventent ; la mienne, je la perçois au-delà, elle semble savoir quelque chose que l’autre ne saura jamais. Cette chose existe-t-elle ? En tout cas, je n’ai pas de cesse de la poursuivre. Que me dira-t-elle ? Des phrases et des phrases inconnues. Quelle rage de toujours les sentir s’échapper.

Voilà où me conduit ma méthode de l’abandon, à ne plus parler que de mes pensées, en oublier la Sicile qui pourtant les provoque. Des gens prétendent avoir quitté leur corps, s’être vus allongés, je comprends comment on peut connaître de telles illusions. Je regarde mes pensées, incapable de les diriger, elles défilent et je les note.

Encore cette idée que la volonté n’existe pas, que nous sommes simplement conscients des choix que nous imposent les contingences, choix que nous nous approprions. Je ne veux pas croire à cette théorie, mais toutes les autres me semblent incroyables. Je ne fonde le libre arbitre que sur l’appropriation ou le hasard (ce qui n’est guère différent).


Depuis la Renaissance, la peinture représentait un monde continu : du premier plan à l’infini. Picasso brise cette continuité, en même temps que Proust pour le récit et que les physiciens. Nous revenons à la discontinuité qui occupa l’humanité jusqu’à la fin de l’art Roman. De Brunelleschi à Picasso ne voilà qu’une époque (du point de vue du rapport à la continuité/discontinuité, finitude/infinitude).


Je me retrouve au milieu d’un amas de blocs millénaires, ébranlés depuis si longtemps, effondrés comme un jeu de cartes. Inutile de défier les dieux. Assis au creux d’un temple, là où les prêtres devaient prier, je ne ressens rien, à croire que leurs invocations n’ont pas le pouvoir de faire se dresser les pierres. Les dieux ne survivent-ils pas d’une façon fantomatique ? L’homme de ses prières n’engendre-t-il pas des phénomènes mystérieux, phénomènes qui survivent aux prières, mais pas suffisamment. Alors les dieux aussi meurent.