Thierry Crouzet

Exister sur le web et ailleurs

Tout le monde serait beau, tout le monde serait gentil, tout le monde aurait le droit de se contredire, de jouer un rôle ici ou là, de tantôt fermer sa gueule quand il se trouve en face d’un méchant, de l’ouvrir sur le net parce que personne ne peut mordre… Je ne suis pas d’accord.

Il y a presque vingt ans maintenant, quand je travaillais dans une entreprise en tant que salarié, je souffrais de ne pas avoir de temps pour écrire. Quand, avant le travail ou après, j’écrivais, je souffrais de ne pas prendre du bon temps en terrasse de café avec mes amis… et, quand j’étais avec eux, je me disais que je gâchais du temps que j’aurais pu consacrer à l’écriture.

J’étais le jeune cadre dynamique, l’écrivain, l’ami… mais jamais tout cela en même temps. Mes multiples facettes me pesaient car je ne savais pas comment les concilier.

J’ai mis presque dix ans à me sortir de cet enfer.

J’ai mis presque dix ans à être moi-même quoi que je fasse.

J’ai mis presque dix ans à ne plus vouloir être en plusieurs endroits en même temps, à faire plusieurs choses en même temps.

Aujourd’hui encore le mal me reprend parfois mais jamais longtemps. Quand j’écris sur le web c’est le même Thierry Crouzet que celui qui parle avec ses amis ou qui parfois participe à un débat. Je ne suis pas plus odieux dans une circonstance que dans une autre. Je suis peut-être toujours odieux mais ce niveau d’odieuserie varie peu.

Travailler, s’amuser, aimer, vivre… tout cela ne fait qu’un, c’est ma vie, je ne fais plus de différence, je fais tout en même temps, je passe d’une chose à l’autre et j’y reviens. Je ne suis plus sans cesse en train de divorcer de moi-même. Je n’ai pas besoin d’internet pour dire ce que je pense, je le dis à chaque occasion. J’essaie de ne plus changer sans cesse de casquette, je ne me range plus sans cesse dans des boîtes différentes.

Alors je m’énerve quand je vois des gens qui sous couvert de l’anonymat du web joue des doubles-jeux… Si encore c’était par jeu… Trop souvent je perçois le désir d’exister autrement, de mener grâce au web une autre vie. Il y a des espaces pour ça sur le web mais l’ensemble du web ce n’est pas ça. Le web c’est la vie, c’est un autre territoire.

Ne pas être soi-même, se chercher, c’est légitime… Ce n’est pas ça que je reproche… mais plutôt de ne pas se chercher, d’accepter comme naturelle l’inconsistance.

Certains internautes me font penser aux touristes qui débarquent dans le Midi et qui perdent alors leur sens civique. Pour moi, c’est un bug, une preuve que le civisme d’un temps n’est pas assumé, que la vie encore une fois n’est pas une mais qu’elle cherche à être autre.

C’est bien de vouloir être autre.

Mais alors pourquoi ne pas le vouloir sans cesse ? Pourquoi ne pas être autre chez soi et attendre de l’être en terre étrangère ? J’ai toujours détesté les gens qui disent qu’en voyage ils vont à la rencontre des autres. Et le reste du temps ?

Si j’ai l’âme d’un emmerdeur, autant que j’assume, que je sois toujours un emmerdeur. Je n’utilise pas le web comme exutoire à une incapacité à être moi-même. Quand j’ai envie de dire merde je le dis, sur le web comme ailleurs.

J’ai mis du temps à rassembler les morceaux de moi-même, j’ai sans doute encore beaucoup de progrès à faire, mais j’accepte mal les gens qui sous couvert du relativisme, du droit à la diversité, refusent leur complexité. Ils la voient comme un patchwork de couleurs juxtaposées alors qu’elle est une fusion dominée par l’interdépendance.

Le relativisme peut être une attitude mais pas une attitude pour cacher une absence d’attitude.

Notes

  1. Je suis joueur. Tous les joueurs jouent leur vie au cours d’une partie. Nous jouons parce que le jeu intensifie la vie. Le jeu, c’est la vraie vie, souvent à son paroxysme. Celui qui joue pour passer le temps ne sait pas ce qu’est le jeu.
  2. Je finirai par dresser une statue à l’effigie de Demian West. Je suis presque sûr qu’il est toujours aussi fou, toujours aussi rasant. Au moins, il est lui-même. On aime ou on n’aime pas mais c’est respectable. Pour jouer son rôle, il me rentrera dedans, il se foutra de ma gueule, ce sera bon signe… S’il cessait, il tomberait dans le piège du dualiste que je dénonce.
  3. Avoir de multiple facettes peut être fécond. Je pense à Fernando Pessoa. Cette multiplicité est alors assumée, autoféconde. Elle n’est pas fuite ou exutoire comme je le remarque sur le net. Un troll, c’est quelqu’un qui a de multiples facettes mais qui ne les assume pas, qui ne les a pas choisies. En ce sens Demain West n’est pas un troll car il n’oublie jamais la règle du jeu qu’il s’est fixée. Et Pessoa n’était pas un inconsistant. Il s’était trouvé avec ses hétéronymes.