Thierry Crouzet

Hadopi ne fera pas manger les artistes

Un artiste commence toujours par vivre dans la misère. Tant que ses créations n’ont pas touché un public, son art ne lui rapporte rien. Beaucoup d’artistes naissent et meurent dans la misère, beaucoup se découragent en chemin, c’est le lot de l’artiste qui passe sa vie à chercher quelque chose d’imprécis à donner aux hommes. Et la plupart de ceux qui deviennent riches sont souvent des plagiaires, se contenant de vulgariser les idées et les formes que les explorateurs ont mises à jour avant eux.

Une fois esquissé ce destin tragique de l’artiste, il faut bien admettre qu’un artiste a besoin de subvenir à ses besoins comme n’importe qui. Ce constat est indiscutable et si certains le discutent, qu’ils commencent par cesser de se faire payer pour leur travail, après qu’ils reviennent discuter.

Le problème n’est donc pas la gratuité des œuvres mais la façon dont les créateurs gagnent leur vie, et au-delà des créateurs tous les travailleurs. Nous avons expérimenté plusieurs systèmes depuis quelques millénaires.

  1. Esclavage. Tu travailles et, au mieux, on te nourrit, te loge. Je suis sûr que beaucoup d’artistes se contenteraient de ce status. Problème : si tes œuvres ne conviennent pas, tu risques de te retrouver dans une mine.
  2. Salarié. C’est une version améliorée de l’esclavage. Tu peux changer de patron, si le marché est favorable. Là encore, beaucoup d’artistes aimeraient être salariés. Certains le sont.
  3. Amateur. Tu crées durant les loisirs que te laissent un travail rémunéré. C’est possible jusqu’à un certain point. Mais pourquoi l’art aurait-il un status spécial ? L’art n’est pas moins indispensable que le pain que nous fabrique le boulanger. L’art le soir et les week-ends, c’est bon un temps mais ce n’est pas viable à long terme. Mes amis artistes qui n’ont pas réussi à vivre de leur art ont presque tous fini par renoncer après vingt ans de galère.
  4. Droit d’auteur. L’artiste crée une œuvre, des gens l’achètent pour la voir (et l’avoir) et l’artiste reçoit un subside (l’essentiel ne lui revenant pas mais étant avalé par les intermédiaires).
  5. Vendeur. Tu vends en direct ton œuvres… ce que font en fait la plupart des peintres, sculpteurs, photographes…
  6. Mécénat. C’est le système rêvé. Une espèce de carte blanche t’est donnée par quelqu’un suffisamment passionné par ton travail pour que tu ne te poses plus de questions matérielles.
  7. Dilettante. Tu es est né riche, Flaubert, Proust, ou tu as gagné de l’argent sans trop te tuer, ce qui te permet de devenir ton propre mécène. Wolfram par exemple.

Le droit d’auteur est un prétexte

J’ai sans doute oublié des possibilités mais on voit bien que le droit d’auteur n’est qu’un choix parmi d’autres. Certaines possibilités comme l’esclavage ne doivent pas être envisagées mais, au nom du droit d’auteur, fliquer internet est plus que de la mauvaise foi. Je ne sais pas si quelqu’un a calculé la part totale des artistes rémunérés par ce système. Je suis quasi persuadé que les artistes salariés, amateurs, vendeurs, dilettantes ou subventionnés sont de loin les plus nombreux.

Le droit d’auteur pourrait disparaître que l’art ne disparaîtrait pas avec lui. D’ailleurs, ce système a été inventé récemment et il n’y a pas plus d’art aujoud’hui qu’à l’époque de Lascaux.

Si on veut fliquer internet, ce n’est pas au nom de l’art ou de la création, mais au nom de l’intérêt financier de ceux qui gagnent des fortunes sur le dos des artistes. À vrai dire, cette explication souvent invoquée me paraît insuffisante et cache une réalité plus pernicieuse.

Nous le savons tous, les lois liberticides n’empêcheront pas le piratage. Alors pourquoi les gouvernements s’entêtent-ils à légiférer à ce sujet ? Pour moi, la raison est simple. Ils ont besoin de lois prétextes pour pouvoir taper sur les gens qui les dérangent. C’est tout. Si j’ouvre trop ma gueule, on dira que j’ai piraté et on viendra me chercher des noises. Bientôt, on nous interdira certains logiciels, certains OS, nous n’aurons droit qu’à des machines fermées. Tout cela parce que nous pourrions enfreindre les droits d’auteur ! Laissez-moi rire.

Si l’on voulait favoriser la création, on aiderait les créateurs, tous les créateurs, on ne se contenterait pas de mesures favorables uniquement aux plus riches parmi eux, les très rares artistes à vivre effectivement de leurs droits d’auteur.

La société du don

Dans ma liste de possibilités de rémunération des créateurs, j’ai volontairement oublié la plus prometteuse, celle qui consiste à donner aux créateurs qui diffusent gratuitement leurs créations. Parmi les stars, RadioHead a ouvert la voie à cette nouvelle forme de mécénat. Beaucoup d’autres artistes suivent. Ils gagnent plus par le don que par les droits d’auteur (droit qu’ils peuvent employer en complément, rien n’est exclusif).

Tu crées tes œuvres nouvelles avec les gains de tes œuvres anciennes, tu offres ta création, les gens qui apprécient te récompensent en direct pour que tu puisses continuer à travailler et à leur faire plaisir. Cette méthode a l’immense avantage d’éviter le crédit. Tu crées avec ce que tu as. En même temps que les artistes et leurs publics deviennent partenaires, suivant une connexion P2P, les intermédiaires pâtissent.

À l’âge du tout numérique, le don devra remplacer le droit d’auteur. Il faut finir par accepter que les œuvres une fois numérisées ne peuvent que circuler librement. C’est comme ça, il ne sert à rien de la nier cette réalité. Ce serait comme vouloir nier la force de gravité. Le droit d’auteur n’est plus applicable à moins de nous priver de nos libertés numériques.

C’est entre les deux qu’il faut choisir. La bataille est là. Même si je vis en partie du droit d’auteur, je choisis la liberté. Je la choisis d’autant plus que je suis persuadé qu’un monde complexe ne se gouverne pas autoritairement. La liberté numérique doit être inaliénable.

La guerre civile a commencé

Les législateurs ne sont pas plus bêtes que nous. Ils savent très bien ce que je viens de dire. S’ils persistent dans le flicage, c’est dans le but de mettre la liberté sous l’éteignoir. Les crises favorisent ce durcissement et cette dérive vers le totalitarisme et l’autoritarisme. Les droits d’auteurs ne sont qu’un prétexte.

Pendant que les hackers forgent des outils d’émancipation, les gouvernements forgent l’arsenal juridique pour les contrer. C’est une guerre civile qui insidieusement commence un peu partout dans le monde. J’ai lu hier, je ne sais plus où, que le gouvernement anglais projetait de demander l’accès aux bases de données de tous les réseaux sociaux !

Durcissement juridique et prédominance de quelques gros sites mettent en danger le Web que nous avons connu ces vingt dernières années (Tim Berners-Lee a proposé le créer Web le 13 mars 1989 au CERN). La centralisation facilitera le flicage. Les usagers sont eux-mêmes en train de se mettre la corde au cou.

Pendant ce temps, les gens qui aiment le pouvoir veulent préserver ce pouvoir, réduire la complexité de la société, nous transformer en petits soldats, nous ranger dans des cases… et que surtout nous n’en sortions pas. Internet est pour eux le pire des instruments qu’ils ont laissé inventer avec leur propre argent. Ils n’auront d’autres fins que de le combattre. Hadopi n’est qu’une de leurs manœuvres tactiques. Il ne se sert à rien d’ergoter sur les droits d’auteurs. La question est de savoir si nous devons ou non nous battre pour préserver notre liberté numérique, sans laquelle par exemple, la véritable liberté d’expression n’existe pas.

Demain, sous le prétexte fallacieux de protéger les auteurs, on nous empêchera d’échanger nos propres créations en P2P. J’imagine un temps où avant d’envoyer un gros fichier sur le net, on nous demandera de passer par un comité de censure. C’est ça qui nous guette. Il y aura des utilisateurs autorisés, d’autres restreints, voire bloqués.