Thierry Crouzet

Le totalitarisme pour sauver la planète

C’est quoi une société totalitaire ? Une société profondément inégale. D’un côté des privilégiés, des maîtres, des seigneurs. D’un autre côté, des esclaves, des soldats, des pions.

Si nous considérons la population mondiale nous sommes déjà dans cette situation. Nous autres occidentaux sommes les nantis. Nous vivons plus vieux que les plus pauvres, nous voyageons ils ne voyagent pas, nous avons accès à la culture ils se contentent souvent de survivre… Notre monde actuel est donc totalitaire parce qu’il maintient des inégalités gigantesques d’un bout à l’autre de la planète.

Qu’en est-il au sein même de l’occident ? Les plus riches d’entre nous ne vivent guère différemment des classes moyennes. Ils voyagent, assistent aux mêmes spectacles, voient les mêmes films ou lisent les mêmes livres, mangent à peu près la même chose, vivent en moyenne tout aussi vieux…

Certes les plus riches ont plus de moyens. Ils voyagent dans des avions privés, ont des chauffeurs pour leurs voitures, plutôt que de prendre le train ils prennent l’hélico. Mais quand on y regarde de près ça ne fait pas beaucoup de différences. Au final, le soir, ils regardent les mêmes séries TV. J’ai découvert dans NewScientist, je sais plus où, une étude qui révèle que le bien-être perçu n’augmente pas en deçà d’un revenu moyen.

L’occident, pris en tant que tel, n’apparaît donc pas totalitaire. Si, au temps de la royauté, on avait appliqué le même raisonnement, on aurait affirmé que la noblesse n’était pas une société totalitaire. Différence : la noblesse constituait alors une minorité. Aujourd’hui, la minorité est passée de l’autre côté, dans le camp de ceux qui n’ont pas accès au bien-être moyen.

J’ai donc envie de définir le totalitarisme comme une situation sociale où une minorité possède un bien-être ou des privilèges inaccessibles à la majorité.

Le communisme appliqué à l’écologie

Certaines voix s’élèvent pour dire qu’il n’existe qu’une façon de régler la crise climatique qui nous pend au nez : réduire de manière drastique notre train de vie pour réduire notre consommation d’énergie. Cette réduction ne pourrait être imposée que par l’État.

Les tenants de cette théorie, que j’appelle les Croisés dans mon twiller, supposent déjà qu’il est impossible d’accroître notre train de vie sans réduire en même temps notre consommation d’énergie, ce qui est loin d’être prouvé (et qui est faux d’ailleurs). On peut consommer jusqu’à plus soif les énergies renouvelables sans que ça impacte la planète.

Pour faire pencher la balance dans le sens de leur théorie politique, les tenants de la rigueur invoquent l’imminence de la crise, et par la même, la nécessité d’agir vite, et surtout avec force et autorité. Ils sont bien sûr persuadés que leurs méthodes d’action pyramidale sont les plus optimales, alors que toutes les avancées scientifiques de ces vingt dernières années prouvent le contraire. Mais on ne peut pas s’attendre à voir les idées de progrès dans leur camp.

Comme eux, supposons donc que nous allons tous nous serrer la ceinture. Nous allons nous appliquer une rigueur drastique. Mais alors comment empêcher certains d’entre-nous de festoyer ? De continuer à prendre l’avion plus de fois que les quotas autorisés par exemple ?

Nous ne l’empêcherons pas, comme nous n’empêchons pas déjà les ministres de faire des excès de vitesse. Une nouvelle noblesse apparaîtra, des gens se permettront ce qui sera inaccessible à la majorité. Ils auront des droits que les autres n’auront pas. Et pour leur survie, ils veilleront à ce que personne n’outrepasse les lois restrictives. Le totalitarisme deviendra immanquablement autoritaire.

Pour que la minorité survive dans le bien-être maximal, la majorité besognera. C’est ni plus ni moins que le communisme dur appliqué à l’écologie. Nous revivrions ce qu’a connu la Russie au temps de l’URSS. Il faudra faire entrer les masses dans le rang. Et si ça ne suffit pas, il faudra réduire la population, pour finir par atteindre un régime écologiquement soutenable.

Qui est près aujourd’hui à signer pour un tel plan de sauvetage ? Pas moi en tout cas. Et je crains que certains ne soient un jour tenté de mettre en œuvre ce scénario. Ils chercheront à nous séduire avec leurs bonnes intentions, leurs désirs de nous sauver, mais ils se garderont de renoncer à leurs privilèges… Parce que l’homme ne renonce pas une fois qu’il a quelque chose sauf si on le force.

Plus idées, pas plus de lois

Je crois que nous devons lutter à tout prix contre le totalitarisme et toute idéologie qui s’en réclame. Dès que j’entends quelqu’un évoquer une solution miraculeuse, extrêmement simpliste, pour régler la crise climatique, je vois poindre le totalitarisme (dans lequel tombe de plus en plus souvent James Lovelock par exemple). Il n’existe pas de solution simpliste à un problème complexe.

Si nous réglons la crise climatique par le totalitarisme, nous revenons en arrière, nous renonçons à une partie du rêve humaniste, nous renonçons à notre propre humanité. Je ne m’intéresse qu’aux solutions climatiques qui, en même temps, luttent contre le totalitarisme.

Nous devons changer de mode de vie, d’habitude, de technologie… mais non pour revenir à un stade antérieur de nos sociétés, mais aller vers un stade ultérieur.

Je le redis parce que j’en suis convaincu : si par des lois ou toute autre forme d’autorité, on force les gens à réduire leur bien-être, ce qu’ils entendent par bien-être, au nom du réchauffement climatique ce sera une catastrophe plus grande que le réchauffement lui-même. On doit, au contraire, inventer des solutions qui mènent le bien-être à devenir plus respectueux de la planète.

L’alimentation bio par exemple. C’est quoi idéalement ? Surtout pas celle du retour à la terre. C’est des aliments qui ont nécessité moins d’eau, moins d’énergie, moins de pesticides… et qui en plus, surtout, avant tout, sont meilleurs au goût comme à la santé. Cette alimentation bio, encore embryonnaire dans sa mise en œuvre, se base sur une haute maîtrise technologique. Elle est moins coûteuse à produire et, une fois déployée, aboutira à des coûts réduits à l’achat aussi (je ne parle surtout pas du bio des villes à la mode aujourd’hui).

Tout le monde peut avoir envie de consommer de tels aliments, les riches comme les plus pauvres. On est dans l’ordre du désir et non dans celui de la dictature. Et pourtant, on aboutit au même résultat qu’en se serrant la ceinture.

Plutôt que de dire aux gens de ne plus se chauffer, on peut leur expliquer comment isoler leur maison et les rendre positives. Plutôt que leur dire de ne plus se déplacer, on peut imaginer des technologies propres. J’ai rencontré quelqu’un qui vient d’acheter un vélo cigare. Il fait 25 km comme s’il en faisait 5 avec un vélo classique, en plus il est à l’abri des intempéries. Nous avons des solutions. Il faut arrêter de dire que tout est utopie et que seul le retour en arrière, et donc au totalitarisme, nous sauvera.

En plus, les pays les plus pauvres veulent rejoindre notre niveau de bien-être. On ne va pas à eux aussi leur imposer de nouvelles dictatures. Ils ne le supporteront pas. Ils exploseront. Il faut leur proposer nos nouvelles technologies, le bio dont je parle, qu’ils pourront eux aussi mettre en œuvre puisqu’il est moins dispendieux. C’est ainsi que tous ensemble nous nous en sortirons, en allant tous dans la même direction, les riches comme les pauvres.

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