Thierry Crouzet

Quand l’humanité devient un superorganisme

Rien dans l’univers ne saurait résister à un nombre suffisamment grand d’intelligences groupées et organisées. Pierre Teilhard de Chardin

Guerres, pauvreté, inégalités, crises économiques, dérèglements climatiques, épuisement des matières premières… Nous semblons incapables de juguler les pires de nos maux, ceux qui touchent la globalité de l’humanité. Rien ne se passe. En 1981, 2,5 milliards de pauvres et 18 gigatonnes de CO2 dispersés dans l’atmosphère. Un quart de siècle plus tard, toujours 2,5 milliards de pauvres et 26 gigatonnes de CO2 dispersés ! Alors que la quantité de souffrante engendré par la pauvreté ne diminue pas, nous saccageons la planète. Nous avons des problèmes, de gros problèmes.

Allons-nous les régler en un temps raisonnable ? Que nous manque-t-il pour y parvenir ? La pauvreté par exemple. C’est une catastrophe, certains disent inévitable. Pourquoi le serait-elle ? Au nom de quels principes ? Ce n’est pas parce que la pauvreté existe depuis toujours qu’elle doit se perpétuer. Techniquement, nous pouvons nourrir tous les hommes, leur proposer un service de santé ou leur offrir un logement décent. Inutile donc d’attendre une technologie miracle pour nous acheter une bonne conduite. Nous disposons déjà de toutes les technologies nécessaires pour réduire la pauvreté. Et nous ne faisons rien.

Disons, pour être moins sévère, que nous ne faisons presque rien. Si, entre 1981 et 2005, le nombre de pauvres dans le monde n’a pas diminué, leur pourcentage est lui tombé de 55 % à 38 %. Est-ce satisfaisant ? La souffrance, elle, ne diminue pas. Les pauvres de 1981 et de 2005 vivent dans les mêmes conditions inacceptables. Pourquoi ? Qu’est-ce qui nous empêche de régler une fois pour toutes le problème de la pauvreté ? Les contraintes économiques. Les dissensions politiques. Des principes philosophiques. Autant résumer par l’égoïsme des uns, l’indifférence des autres. Le problème n’est donc pas tant la pauvreté que les raisons ancrées en nous qui la provoquent. Tant que nous n’aurons pas travaillé sur nous-mêmes, il subsistera des pauvres.

Qu’est-ce que signifie travailler sur soi-même ? N’est-ce pas grandir, progresser, gagner en maturité ? Nous devons évoluer individuellement et collectivement. Nous ne cessons d’ailleurs de le faire depuis la nuit des temps. On a l’impression que ce processus se déroule pas à pas, calmement, progressivement alors que, comme l’a expliqué Stephen Jay Gould, des mutations biologiques extraordinaires se produisent en l’espace de quelques générations.

— Mais la société humaine n’est pas un simple organisme !

Certes mais elle partage avec lui des propriétés communes, étant elles-mêmes un assemblage d’organismes. Des civilisations naissent, d’autres meurent, parfois s’effondrent en quelques années comme l’empire Aztèque. En toute probabilité, l’humanité traverse des phases de brusques transformations comparables à celles des organismes durant leur histoire. Les archéologues évoquent ainsi la révolution néolithique qui vit en plusieurs points du globe se développer l’élevage, l’agriculture, la confection de céramiques… et l’agrégation des premières communautés sédentaires.

Nous ne jugulerons la pauvreté, la crise climatique et d’autres crises tout aussi alarmantes que si nous réussissons une mutation du même ordre. Nous ne réussirons que si nous franchissons une nouvelle étape dans notre évolution. Si nous en restons au point où nous en sommes, il se produira ce que nous connaissons déjà. Guerres. Massacres. Génocides. Pogroms. Nous subirons, améliorant la situation à un endroit, la laissant se détériorer ailleurs. Ne rêvons pas d’un nouvel ordre politique si nous sommes incapables de penser en même temps un changement autrement plus profond.

— Les gens ont plus ou moins accepté que nos comportements provoquaient les changements climatiques, explique Elke Weber, une psychologue de l’université de Columbia . Cela ne signifie pas que les solutions technologiques ne sont pas importantes mais que, si la cause est comportementale, la solution passera par un changement de nos comportements.

Pourquoi devrions-nous transiter ?

Une espèce n’évolue brusquement qu’en réaction à des changements tout aussi brusques de son environnement. N’est-ce pas ce qui nous arrive ? Nous serons bientôt 9 milliards. Nous vivons de plus en plus près les uns des autres. Moins de 10 % de la surface terrestre se trouve à plus de 48 heures de voyages de nous ! L’interdépendance géographique ne fait qu’augmenter en même temps que les interdépendances économiques, énergétiques, politiques, culturelles et écologiques. Jamais nous ne nous sommes trouvés dans cette situation d’interdépendance généralisée. Nous n’y sommes pas préparés. Nous ne savons pas gérer.

Individuellement, nous avons appris à réagir en cas de difficultés. Quand nous ressentons une douleur, nous nous soignons. Quand un virus entre dans notre organisme, nous le combattons. Plus nous sommes conscients de ce qui nous arrive, mieux nous luttons car nous pouvons seconder notre système immunitaire, au moins avec des médicaments. La conscience nous aide à survivre, en même temps qu’à jouir du monde.

Quand nous voyons quelqu’un d’autre souffrir, nous n’éprouvons pas la même souffrance que lui mais nous l’imaginons en nous souvenant de nos propres maux. Cette empathie nous pousse souvent à la compassion. Parce que nous connaissons la souffrance, nous pouvons aider ceux qui souffrent.

Mais quand nous ignorons qu’une maladie nous ronge, nous la laissons se développer jusqu’au point de non retour. De même, quand un fumeur apprend qu’il a 50 % de chance de développer un jour un cancer, il ne prend pas en général la menace au sérieux. La maladie n’étant qu’une hypothèse, il n’arrive pas à l’intégrer.

— En Alaska, région déjà affectée par le réchauffement climatique, les citadins ne le considèrent pas plus comme une menace que les autres Américains, explique Anthony Leiserowitz chercheur à l’université de Yale . Même en Alaska, seuls les gens qui travaillent au contact de la nature ont prit conscience du dérèglement parce qu’ils le subissent.

Tant que nous ne ressentons pas la douleur, notre raison n’arrive pas à l’intégrer. L’absence de conscience nous prive de toute chance de réagir. L’humanité ne se trouve-t-elle pas dans cette situation ? La pauvreté ou les dérèglements climatiques ne sont-ils pas des espèces de cancer dont elle est incapable de prendre conscience en tant qu’entité globale ?

L’humanité ressemble à un super organisme privé de cerveau. Elle ne mesure pas ce qui lui arrive. Comme elle ne souffre pas, elle ne juge pas nécessaire de se soigner, elle attend de ressentir la douleur, c’est-à-dire que chacun des individus qui la composent commencent à souffrir eux-mêmes. Comme elle n’existe pas en tant que globalité, elle attend que les problèmes globaux se manifestent localement. Incapable de faire de la prévention, elle compte sur une réaction du système immunitaire. Ce système, c’est nous.

Depuis longtemps, quelques uns parmi nous ont retroussé leurs manches. Mais ils se trouvent dans la situation de celui qui veut soigner un malade qui ne s’admet pas malade. Individuellement, ils ont pris conscience des maux globaux, mais l’organisme global n’est pas allé aussi vite. Son système nerveux encore immature est incapable de stimuler son système immunitaire.

Vers une conscience globale

Un malade qui ne finit pas par prendre conscience de sa maladie a peu de chances de s’en sortir. La prise de conscience est un préliminaire nécessaire. Par analogie, l’humanité en tant que super organisme doit elle aussi prendre conscience de ses maux. Elle doit se doter d’une forme de conscience. Ce n’est qu’armée de cette nouvelle compétence qu’elle résoudra des maux millénaires comme la pauvreté ou des menaces nouvelles comme les dérèglements climatiques. En tant que cellules conscientes du super organisme qu’est l’humanité, c’est à nous de créer la conscience globale, c’est à nous de prendre en main notre propre évolution.

Nous avons pour la plupart déjà expérimenté des formes de conscience qui nous dépassent. Quand nous travaillons dans une entreprise ou jouons dans une équipe de foot, nous avons en même temps conscience de nous-mêmes et conscience de l’entité émergente qu’ensemble nous constituons, l’entreprise, l’équipe. Il s’agit d’étendre cette expérience de conscience à l’humanité, à l’aide notamment des nouvelles technologies de communication. À force de nous lier les uns aux autres, nous nous sentirons peut-être membre d’une globalité qui émergera exactement comme l’équipe de foot émerge lorsque les joueurs apprennent à coopérer.

Cette révolution ne peut qu’être spirituelle, c’est-à-dire propre à l’esprit, cet autre nom souvent donné à la conscience. Nous devons en quelque sorte inventer la force qu’invoquent les chevaliers Jedi dans la Guerre des étoiles. Une fois que nous ressentirons cette force, nous trouverons le courage individuellement et collectivement d’agir pour régler les problèmes globaux. Sans cette mutation, nous continuerons comme avant.

Il ne s’agit pas de procéder à la synthèse des anciennes religions ou de créer une nouvelle religion mais, dans une autre direction, a priori pas antinomique, de créer une force de cohésion sociale à l’échelle de l’humanité, de doter notre corps global d’une conscience globale, seule capable de prendre en compte les problèmes globaux. Il en découlera une morale appropriée aux situations globales, morale qui jusqu’à présent n’a jamais eu l’occasion d’émerger.

Durant les années 1970, avec la popularité grandissante de l’écologie politique, une minorité d’occidentaux prirent conscience des problèmes tels que les dérèglements climatiques. Si on représente l’humanité d’alors comme un disque, les hommes conscients apparaissent à sa surface comme des points isolés. Depuis, ces points ne cessent de se démultiplier jusqu’à couvrit la totalité du disque. Individuellement, nous avons pris conscience.

Mais, pour la plupart, nous ne ressentons pas les problèmes globaux comme une douleur intérieure. Nous n’avons pas fait nôtre le corps global de l’humanité, nous ne sommes pas assez liés à lui. En quelque sorte, son système sanguin et nerveux ne nous irrigue pas suffisamment pour que nous l’éprouvions en tant que part de nous même. Il nous reste à nous lier les uns aux autres comme les neurones dans nos cerveaux, à densifier notre réseau social planétaire, pour que la conscience globale se manifeste en chacun de nous. À ce moment, chaque fois qu’un maux frappera la société globale, nous le ressentirons intérieurement, dans nos tripes. Nous pourrons alors réagir, nous soigner et, en nous soignant, soigner l’ensemble de l’organisme.

Si ce processus fonctionne pour les souffrances, il fonctionnera aussi pour les joies. Nous serons alors immergés dans une nouvelle dimension existentielle, une dimension spirituelle sans référence a priori à aucune forme de divinité. Cette proposition peut paraître surréaliste, utopique, farfelue mais pourtant nous sommes en train de créer la conscience globale. Certains d’entre-nous commencent à en ressentir les premières vibrations. Maintenant que cette conscience se diffuse nous sommes prêts à reconquérir le monde en donnant un nouveau sens à nos vies.

Prendre conscience ne suffit pas

Mais ne nous enflammons pas. Au iiie siècle avant Jésus-Christ, le père de la géographie, Ératosthène, découvrit que la terre était non seulement sphérique mais que son diamètre avoisinait les 40 000 kilomètres. Grâce aux manuscrits de la bibliothèque d’Alexandrie dont Ératosthène était le directeur, il traça une carte des terres connues, représentant avec une bonne précision l’Europe, l’Asie et le nord de l’Afrique. Il prit alors conscience qu’à la surface du globe, qu’il aurait modelé avec une mappemonde, il restait de la place pour d’autres continents, d’autres civilisations. Partant de l’ouest de l’Europe, on pouvait naviguer jusqu’à l’est de l’Asie.

Que se passa-t-il ? Rien. Depuis Homère, les Grecs croyaient que le monde ressemblait au bouclier d’Achille. Il était petit et plat. Au ive siècle, Anaxagore avait même déduit que le soleil lui aussi était petit, une soixante de kilomètres de diamètres, et se trouvait près de nous. Plus tard, les philosophes remirent peu à peu en cause cette vision. Ils comprirent que la terre était sphérique, le soleil immense et immensément loin, jusqu’à ce qu’Ératosthène parachèvent leur œuvre.

Mais rien ne changea dans la conscience des Grecs. Le monde restait petit, tel qu’ils l’avaient toujours connu et imaginé. Il fallu attendre la fin du xve siècle et Christophe Colomb pour que les réelles proportions du monde s’ancrent dans tous les esprits. Presque deux mille ans séparent la première carte réaliste du monde du premier voyage sur cette carte !

Nous sommes aujourd’hui dans une situation comparable à celle d’Ératosthène. Nous comprenons qu’en nous interconnectant massivement, nous pouvons engendrer une conscience globale. Qu’allons-nous faire ? Attendre des siècles ? Risquer de plonger dans la barbarie faute de pouvoir régler les problèmes globaux ou nous lancer dans l’aventure extraordinaire qui s’offre à nous ? Il est trop tôt pour répondre. Nous pouvons juste essayer de saisir ce qui est en train de se jouer durant nos vies et tenter de toutes nos forces d’y participer, pour notre sauvegarde, aussi pour notre plus grande joie.

PS : Voici encore un texte écrit en préparation de mon prochain livre et que je n’utiliserai pas car j’ai adopté un style très différent.

Abeilles
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