Thierry Crouzet

Une semaine charnière

Nous nous rappellerons peut-être de la semaine que nous venons de vivre comme étant une des plus importantes de la présidentielle 2007, et peut-être un des plus importantes pour la démocratie en souffrance dans notre pays.

Tout avait commencé par le tour de passe-passe de Ségolène Royal dimanche, réinventant le programme le Jospin après des milliers de débats participatifs, il faut le faire, mais je ne vais pas y revenir. Deux autres évènements me paraissent bien plus déterminants.

L’affaire Alain Duhamel

Lors d’une réunion à Science Po le 27 novembre 2006, le journaliste politique avoue qu’il a un faible pour François Bayrou. Un paparazzi web le podcaste, la semaine dernière il publie la vidéo sur Dailymotion, elle se retrouve chez France 2 et Arlette Chabot la patronne de Duhamel le remercie gentiment.

Au premier abord, tout cela est logique. Mais en y regardant plus près, je découvre le ver qui est dans le fruit et le pourrit depuis longtemps.

  1. Il y a une centaine d’années, les physiciens ont découverts que quand on observe quelque chose on influence cette chose.
  2. Quand un journaliste relate quelque chose, il l’influence, tant bien même il veut être objectif. L’objectivité est une impossibilité, une sorte de rêve idéaliste… laissons ça aux divinités.
  3. Un journaliste honnête du vingt-et-unième siècle se doit de donner son prisme de lecture, sinon personne ne peut comprendre ce qu’il dit ni pourquoi il le dit. La meilleure façon de ne pas influencer subliminalement est d’annoncer la couleur.
  4. Cette révolution journalistique est d’autant plus nécessaire que sur internet nous sommes tous des adeptes du je. Nous parlons toujours de notre point de vue, ce qui ne nous empêche pas, parfois, d’essayer d’être objectif et rigoureux.
  5. Le je est en train de s’imposer comme une affirmation de l’impossible objectivité. Quand Arlette Chabot accuse Duhamel d’être sorti des rails qui lui étaient imposés, elle veut faire croire que les journalistes peuvent être objectifs, que les médias peuvent dire la vérité. Cette attitude m’inquiète, surtout quand on connaît les collusions entre les gouvernants et les groupes médiatiques, collusions justement dénoncées par François Bayrou.
  6. Je demande à Arlette Chabot de nous dire pour qui elle compte voter si elle le sait, ce n’est pas pour Bayrou, en tout cas, j’ai l’impression. Tous les journalistes qui traitent plus ou moins de politique devraient annoncer leur couleur, par honnêteté vis-à-vis de leurs lecteurs ou auditeurs.
  7. La réaction d’Arlette Chabot manifeste une rupture entre l’ancien monde et le nouveau monde. L’ancien était coupé en deux : le peuple d’un côté, le pouvoir et les détenteurs de la vérité de l’autre. Dans le nouveau, tout cela est terminé, tout est en train de se mélanger. Alain Duhamel vient de contribuer à mélange fondamental. J’espère que les autres journalistes vont le suivre et se révolter. C’est à eux de nous faire découvrir la campagne sous un nouveau visage. C’est à eux de nous prouver qu’ils sont encore un quatrième pouvoir.

D’ailleurs, je croise et discute assez souvent avec des journalistes, certains ayant lu mon livre, chaque fois ils m’avouent qu’ils ont un faible pour François Bayrou et qu’ils sont fatigués du duel Sarko-Ségo. Ils sont pris dans une bipolarité dont ils n’arrivent plus à se sortir. Alors, pour moi, Alain Duhamel a été involontairement courageux pour tous ceux qui, souvent moins connus, n’ont pas osé élever de protestation.

L’appel au pluralisme

L’autre évènement, je l’ai annoncé hier ici même, c’est l’appel lancé par des citoyens pour plus de transparence électorale, pour demander la fin des magouilles autour des parrainages des candidats à la présidentielle.

Alors que j’écris samedi matin, l’appel a déjà été signé par 500 citoyens et par trois candidats : Corinne Lepage, Edouard Fillias, Nicolas Dupont-Aignan. Dominique Voynet devrait bientôt signer et même François Bayrou, car l’union nationale à laquelle il aspire est en train de se réaliser autour d’une critique nécessaire de nos institutions.

Je ne sais pas encore quel va être le destin de cet appel. J’y suis trop parti-prenante pour être objectif (ne riez pas). Mais, s’il est suivi, il fera basculer l’axe des discussions lors de la campagne, il nous sortira du moribond clivage droite-gauche pour nous faire nous intéresser à ce qui ne marche pas dans nos institutions et nous empêche d’aller de l’avant.

L’appel aura peut-être les mêmes conséquences que le texte posté par Étienne Chouard en mars 2005 peu avant le référendum européen. Il changera peut-être l’avenir que tout le monde croyait écrit.