Thierry Crouzet

Culture 2.0

PaccoLe 26 octobre, je donne une conférence à Marseille à l’occasion des Rencontres internationales sur le thème de la culture libre. En discutant avec Patrice Maniglier, un des organisateurs, j’ai esquissé quelques points dont je pourrais parler.

  1. Pour produire des œuvres significatives, il faut vivre en accord avec son temps. Il ne s’agit pas d’être à la mode mais de vibrer avec les forces nouvelles qui traversent sa propre époque.
  2. Je vois mal comment un artiste pourrait produire aujourd’hui une œuvre d’envergure en ignorant que nous vivons une époque dominée par la technologie et la science.
  3. Pour moi, seuls les hackers participent à la création culturelle contemporaine. Tous les autres artistes sont au mieux des artisans. Ils ne sont artistes qu’en regard des critères de jugement établis dans les siècles passés.
  4. Par hacker, j’entends un bidouilleur. Il ne se contente pas d’utiliser les outils technologiques créés par d’autres, il façonne les siens. C’est un codeur.
  5. D’une certaine façon, les artistes ont toujours été des hackers. Par exemple, Picasso était un bidouilleur génial. Il utilisait des peintures en bâtiment comme le Ripolin. Il s’autorisait des mélanges interdits. Ainsi il s’inventait son propre outil. Le numérique ouvre la porte d’une réinvention perpétuelle de l’outil. Cette réinvention fait partie de l’art lui-même.
  6. Une œuvre peut dénoncer la civilisation technologique, elle peut la nier dans sa forme comme dans son fond. Seul un hacker peut produire une telle œuvre car lui seul comprend ce qu’il rejette. Les autres se contentent de rejeter ce qu’ils ne comprennent pas.
  7. Dans les galeries, les musées, les biennales, on ne croise aucun hacker mais seulement des artistes du passé ou dépassés. Le hacker crée des œuvres partageables qui ne se laissent pas enfermer.
  8. Le hacker est un généraliste car l’outil numérique qu’il maîtrise un minimum est lui-même généraliste. Un hacker est un codeur et autre chose… graphiste ou peintre par exemple.
  9. Le hacker est compétent dans la civilisation numérique. Il peut gagner sa vie grâce à ses hacks (ses bidouilles). Ce travail de bidouilleur est bénéfique à son art, il est même indispensable.
  10. Dans un monde technologique où les longues traînes apparaissent, il est possible d’ajuster son temps de travail en fonction des revenus désirés. Un hacker peut ainsi libérer beaucoup de temps pour son art.
  11. Le hacker considère que les œuvres immatérielles peuvent être distribuées librement. Elles restent attachées à leurs auteurs mais s’offrent à tous les remix imaginables.
  12. Le hacker réintroduit la pratique antique qui consistait à recopier les textes antérieurs et à leur donner une nouvelle unité. Il pourrait aussi se revendiquer de Montaigne qui usa abondamment du copier-coller.
  13. Pour vivre, le hacker hacke. Il est vrai que parfois ses œuvres peuvent aussi lui rapporter mais leur caractère libre ne favorise pas leur valeur marchande.
  14. Déjà les écrivains gagnent souvent leur vie en donnant des conférences et en se livrant à des activités annexes. Le hacker voit dans l’annexe un moyen de rester en prise avec la civilisation technologique.
  15. Les œuvres de représentation, par leur côté désuet car non digital, devraient attirer les artistes réfractaires à la technique. Mais, encore une fois, même dans ce domaine, seul le hacker peut être artiste.

Je me suis amusé à écrire cette liste en imitant McEnzie Wark qui sera lui aussi à Marseille.