Thierry Crouzet

Lettre à Manuel Vila

Pour moi, tu as une conception canonique de la spiritualité. Elle devrait être selon toi un chemin vers un autre monde et l’immatérialité. C’est une possibilité, celle défendue disons par les religions du livre, mais pour quelle raison n’existerait-il pas d’autres spiritualités ?

Au tout début de mon prochain livre, je cite Antonio Machado :

Caminante no hay camino, se hace el camino al andar. Marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se construit en marchant.

J’ai rarement lu une phrase aussi spirituelle et qui, en même temps, décrit pour moi la spiritualité, celle d’un chemin initiatique qui n’en finit jamais. Peu importe la voie que nous choisissons du moment que nous ne la refermons pas sur elle-même, que nous ne lui donnons pas un but, car alors la quête n’a pas de raison d’être, elle est déjà achevée en quelque sorte. Un autre poète que je cite aussi, Constantin Cavafy, définit à sa façon la spiritualité :

Quant tu partiras pour Ithaque, souhaite que la route soit longue, riche d’aventures et d’enseignements. Garde toujours Ithaque dans ton esprit, c’est vers elle que tu vas. Mais ne hâte pas ton voyage : mieux vaut qu’il dure beaucoup d’années, que tu sois vieux déjà en abordant ton île, riche de ce que tu auras gagné sur ta route, et sans espoir qu’Ithaque te donne des richesses.

Pour moi, tout chemin qui ne se donne pas de but, mais dont nous présentons la direction, est spirituel. Toi en revanche, tu sembles supposer que seuls ceux qui croient en l’existence d’un monde immatériel, je les appelle pour faire court platoniciens, auraient accès à la spiritualité.

Tu es en route pour un éveil spirituel mais je trouve ta proposition actuelle peu spirituelle. Ne te ferme pas aux routes alternatives. Ne suppose pas que ceux qui ne suivent pas ta route n’ont aucune chance d’accéder à la spiritualité.

La spiritualité est l’affaire de chacun d’entre nous. C’est un peu comme le sexe. Plus on en parle, moins on s’y adonne.

Pourquoi voudrais-tu que nous quittions à tout prix le monde matériel ? Sommes-nous en ce moment même dans le monde matériel ? La culture est-elle matérielle ? Nos idées sont-elles matérielles ? Je ne le crois pas. Le fameux monde immatériel nous constitue, il fait de nous des hommes.

Qu’est-ce qui est matériel et ne l’est pas ? C’est à ce stade que la théorie de l’émergence peut nous donner des réponses. Stuart Kauffman nous montre comment à partir de la physique élémentaire, des niveaux de réalités apparaissent qui ne sont pas réductibles à cette physique. Il donne de nombreux exemples, notamment celui de l’évolution qui ne peut être réduite à la physique même si elle s’explique par elle.

La matière a beau être le substrat comme le croient les matérialistes, elle n’interdit pas l’apparition de l’immatériel. Il se nourrit d’elle tout en la dépassant. Le tout dépasse ses parties. Cette naissance du tout ouvre la porte à une spiritualité matérialiste.

Nous n’avons pas besoin du présupposé platonicien de l’existence d’un autre monde pour imaginer la possibilité de la vie spirituelle. L’esprit peut-être immatériel pour un matérialiste. Il reste attaché à la matière par le fil des émergences successives, il n’est pas immortel, mais il est plus que ses constituants.

Comme toi je perçois des choses qui me dépassent, je perçois la nature, je perçois les autres, je perçois la noosphère, je perçois des forces indicibles capables de me transcender.

Mais pourquoi cette transcendance existerait-elle de tout temps ? Pourquoi me précéderait-elle ? Pourquoi le monde transcendant ne serait-il pas une émergence de plus ? Une émergence qui pourrait être suivie d’autres émergences ? Je ne vois aucune raison pour qu’une transcendance dépasse toutes les autres. Je ne vois aucune raison pour que cette histoire s’arrête.

La croyance en d’autres mondes aide bien des gens à vivre. Je n’ai rien contre mais surtout qu’ils ne nous disent pas que nous ne savons pas vivre parce que nous ne partageons pas leur vision. Nos vies sont aussi pleines que les leurs. Ceux parmi eux qui ne l’acceptent pas sont des extrémistes.

Je suis sûr que tu n’es pas dans leur camp mais sans le vouloir tu uses déjà de leur rhétorique. « Tu n’es pas sensible Thierry aux choses indicibles. Il y a d’autres vies qui t’échappent. » Tu as raison. Je n’ai jamais sauté en parachute, je n’ai jamais participé à des orgies, je n’ai jamais plongé avec des bouteilles… La plupart des choses nous échappent. Mais quelle importance si nous nous donnons à celles auxquelles nous nous consacrons ?