Thierry Crouzet

Un point en quelque sorte

Le 22 octobre, Sandrine Campese, étudiante à la Sorbonne, m’a interviewé pour son mémoire. Voici sont transcript (uniquement pour ceux qui n’ont jamais rien lu ici).

— Bonjour Thierry, parlez-moi de votre parcours, d’où vient votre passion pour le net ?

— Au départ, je suis un ingénieur, un technicien. Par la suite, je suis devenu journaliste dans la presse informatique. Puis j’ai écrit des livres de vulgarisation sur Internet. À l’époque, Internet était vu comme un amusement. En France, ceux qui en parlaient n’étaient pas pris au sérieux. Ça commence tout juste à changer.

Parallèlement, j’ai écrit des romans, des carnets de voyages, des essais. En 2000, j’ai commencé à travailler sur Ératosthène et c’est au cours de ce travail que ma conscience s’est éveillée. Regarder en arrière m’a aidé à mieux voir le présent. L’idée du Peuple des connecteurs m’est venue après avoir entendu Daniel Picouly dire que sa génération, ma génération (les quadra), n’avait rien fait. J’ai voulu montrer à l’inverse que nous étions en train de tout bousculer, notamment via le net.

— Et votre intérêt pour la politique ?

Le peuple des connecteurs est devenu un livre politique malgré moi. Je me suis rendu compte que j’entrais en politique en l’écrivant. J’ai après suivi la campagne présidentielle 2007. J’ai eu l’occasion de rencontrer certains candidats pour les besoins de mon livre, Le cinquième pouvoir. Le candidat qui passait alors le mieux sur le net était Bayrou. Quand je l’ai rencontré pour l’interviewer, je l’ai invité le soir même à la « République des blogs » et il a accepté de venir. De tous les leaders, c’était alors le seul qui comprenait que le net changeait la façon de faire la politique. J’ai longtemps cru qu’il comprenait aussi que ça changeait la politique elle-même. C’était une illusion de ma part. La suite l’a depuis démontré.

Pendant la campagne, je lui avais conseillé de dissoudre l’UDF sans attendre. Il avait fait comprendre aux Français qu’il était hors-système, il fallait donc qu’il en sorte ! Comme il ne l’a pas fait, sa position a été contradictoire et donc mal comprise par les Français. Tout cela n’était de sa part que du marketing, mais un marketing amateur.

L’équipe de Nicolas Sarkozy pense qu’Internet ne change rien une fois qu’on est au pouvoir. Quant aux socialistes, ils ont été opportunistes en étant actifs pendant les primaires, puis plus rien.

— Vous avez l’air vraiment convaincu du pouvoir du net sur la politique !

— Plus rien ne sera comme avant à cause du net, pris au sens large ! Le problème c’est que les politiques donnent des réponses traditionnelles aux problèmes sans tenir compte du fait que tout est interconnecté. Or dans un monde interconnecté, il ne faut pas chercher à tout prix des solutions globales qui aillent à tous, au contraire, il faut aller vers la plus petite échelle en prenant des mesures locales. Les terroristes sont les premiers qui ont compris l’efficacité d’un tel système en s’organisant en petits groupes et en réseaux. Par conséquent, il est vain de vouloir lutter contre le terrorisme à l’échelle planétaire, c’est illogique !

— À quel moment la politique s’est-elle emparée du net ?

— Internet a toujours était un terrain politique. Les activistes l’ont très tôt utilisé car ils y trouvaient un espace d’expression alors que les espaces traditionnels leurs étaient fermés. J’en ai pris conscience en lisant Richard Stallmann, le père du logiciel libre.

En 2002, l’élection sud coréenne est officiellement la première à s’être jouée grâce au net. Puis il y a les fameuses primaires démocrates de 2003/2004 aux États-Unis. L’équipe d’Howard Dean a tout inventé, celle d’Obama a reproduit le modèle en l’améliorant, c’est tout. C’est ainsi en 2004/2005 que les politiciens français ont compris qu’il se passait quelque chose.

— Quand et pourquoi avez-vous créé votre blog ?

— Les premiers billets datent de fin 2005, peu avant la sortie en librairie du Peuple des connecteurs. Je voulais continuer d’écrire ce livre même après sa sortie. C’est ce que j’ai fait et continue de faire. En trois ans, j’ai écrit sur mon blog l’équivalent de 1500 pages de livre !

— Quel est le principal atout d’un blog ?

— C’est une tribune qui permet d’exercer sa liberté d’expression.

— Quels sont les limites des blogs en politique ?

— Tenir un blog prend une énergie folle. Pour un militant, c’est un travail gigantesque. Pour influer, il faut persévérer.

Le problème, c’est que 99,99% des blogueurs commentent l’actualité. Ils ajoutent du bruit au bruit médiatique donc ça ne sert à rien. Trop de blogueurs voient Internet comme un média alors qu’il est un territoire.

Je me sers de mon blog comme un atelier d’écriture. Je ne commente presque jamais l’actualité. Je ne suis pas un journaliste. Dès que je pense à quelque chose d’intéressant pour moi, j’écris un billet pour éclaircir cette pensée. Les commentateurs m’aident alors à me relire.

Durant la campagne 2007, les sites de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal n’ont servi à rien puisque nos candidats n’avaient pas d’idée. En 2005, pour la constitution européenne, c’était différent. Les intellectuels pouvaient débattre sur internet. Ils pouvaient s’y exprimer mieux qu’à la télé, c’est pour ça qu’internet a compté dans ce référendum.

— À quand faites-vous remonter l’utilisation politique des réseaux sociaux ?

— Howard Dean a mené campagne via un réseau social appelé MeetUp. Par ce biais, il a réussi à trouver des soutiens, récupérer de l’argent, faire des sondages. Malheureusement il n’avait pas de discours et pas de cohérence.

Obama a utilisé les réseaux sociaux avec la même technique que Dean. Plutôt que de demander de l’argent à de gros donateurs, à qui il aurait dû rendre des comptes par la suite, il a levé des fonds grâce à de nombreux petits donateurs, ce qui nous laisse espérer qu’Obama sera un Président moins soumis aux affairistes. Mais il ne faut pas trop rêver.

— Pourquoi faire campagne sur les réseaux sociaux ? Quels sont les avantages concrets ?

— Contrairement aux blogs, qui demandent un travail de fond, qui nécessitent de savoir écrire, de maitriser les contenus vidéos…, faire campagne sur les réseaux sociaux revient à « ne rien faire » ou presque. Il suffit de s’inscrire et de regrouper ses militants. Cela demande donc moins de temps et d’engagement.

Comparés aux réseaux sociaux, les blogs sont élitistes. Quand on regarde les bloggeurs les plus influents, comme Le Meur, Versac, Casabaldi, Carnet de nuit, Voisin…, ils travaillent tous dans la pub ou la com. Il n’y a pas de hasard. Parmi eux, il y a parfois des militants. Mais c’est rare.

— Quels liens y a-t-il entre les médias du net et les médias traditionnels ?

— Ils commentent tous l’actualité. Ils se copient les uns les autres. Ils font tous la même chose.

— Que pensez-vous de l’utilisation de Facebook en politique ?

— Facebook est un excellent outil de mobilisation politique pour recruter des sympathisants, envoyer des mails, spammer. À mon sens, Facebook est fait sur-mesure pour la politique. Je ne vois pas quel autre intérêt cela peut avoir ! Si, c’est un super annuaire.

— Êtes-vous à l’origine de l’expression « Cinquième pouvoir » ? Quelle réalité recouvre ce terme ?

— L’expression est utilisée aux États-Unis depuis les années 60. C’était le titre d’un magazine de culture underground libertaire, The Fifth Estate. En France, le concept a été repris pour parler du renouveau du marketing. Ignacio Ramonet l’a plus tard repris en parlant d’une « nouvelle presse ».

Pour moi, le cinquième pouvoir, c’est la force qui émerge de la décentralisation d’une multitude de pouvoirs jusqu’alors confisqués. Presse, énergie, monnaie… C’est ça faire de la politique.

Le Cinquième pouvoir dénonce le système représentatif dans lequel les gens se déresponsabilisent à force de déléguer leur pouvoir. Or dans une époque globale, la responsabilité doit être locale. Il faut que chacun assume ses responsabilités et cesse de déléguer tout le temps !

Les hommes politiques et les experts ne peuvent admettre qu’il existe un Cinquième pouvoir car cela reviendrait à abdiquer du leur ! D’ailleurs, ils craignent internet car il savonne le « pyramidal ».

— Mais ce système que vous décrivez n’est-il pas un peu anarchique ?

— Non, évidemment, car la Justice est toujours là, les lois sont toujours appliquées. Donc l’autorité ne disparaît pas.

Une fois encore, tout part du local. Face aux grands patrons, je suis convaincu qu’il faut réinventer l’artisanat. Quand je fabriquerais des voitures à mon nom, originales, moins chères… Renault fera faillite !

— Donc il s’agit d’aboutir à une société uniformisée ?

— J’ai dit ça ? Si je fabrique mes voitures et que tu fabriques les tiennes, c’est tout sauf uniforme. C’est aujourd’hui qu’on est uniforme. Je ne propose pas une nouvelle idéologie. J’ai juste l’impression de constater ce qui se passe déjà (bon pour mes voitures faudra un peu attendre).

En raison de l’interdépendance, les gouvernants n’ont plus de marge de manœuvre. La sagesse veut que l’on agisse à petites échelle, au niveau de l’individu et des réseaux sociaux (pas que virtuels). Aujourd’hui, les politiques se trompent : ils foncent au lieu de tâtonner. Pourtant, si vous vous retrouvez dans une pièce entièrement plongée dans le noir, vous ne vous mettez pas à courir, n’est-ce pas ? Eh bien les politiques, il faut croire que si !

— Y a-t-il un courant politique qui représente votre position ?

— Il n’y en a pas, il ne peut pas y en avoir. Le cinquième pouvoir est formé d’hommes libres. Parfois je dis que je suis un libéral altermondialiste mais ce ne sont encore que des mots et des étiquettes inutiles.

— Quel est l’atout majeur des réseaux sociaux comme Facebook quand on veut faire de la politique ?

— C’est leur coté viral. Contrairement aux médias « one-to-many », come la télévision, les réseaux sociaux sont « many-to-many ». Ils ne nécessitent pas une grosse audience pour avoir de l’impact.

Par exemple, pendant la campagne référendaire sur la Constitution européenne, Étienne Chouard avait un argument fort pour défendre le « non ». Il n’était pas idéologique mais logique, et son texte s’est propagé aux amis des amis des amis… Il est clair que les réseaux sociaux facilitent la circulation d’infos. Il suffit d’un clic !

Mais en s’inscrivant sur Facebook, les hommes politiques oublient qu’une fois qu’ils sont élus, ils existent toujours sur le réseau. Ceux qui les ont soutenus restent organisés et peuvent très bien se retourner contre eux s’ils sont insatisfaits.

— Que pensez-vous de la Fédération numérique, sorte de « réseau social militant » créé par l’UMP ?

— J’ai rencontré Thierry Solère, son créateur, qui est quelqu’un d’intelligent, assez cynique, et très conscient de l’intérêt politique du net. Mais j’ai envie de lui dire « laissez internet tranquille ! ». Il veut mettre le net au service d’un système pyramidal, sous tutelle, alors qu’il faut faire tout l’inverse.

— Quels sont les limites des réseaux sociaux ?

— Le problème n’est pas directement lié aux réseaux sociaux. Simplement, il y a deux systèmes qui communiquent mal. Un système pyramidal qui correspond à l’« ancien » monde et un système non pyramidal qui correspond à un monde nouveau. Or on cherche à ce que le nouveau monde des réseaux influence l’ancien monde pyramidal ! Mais il n’y a pas assez d’interdépendance. Tant que TF1 sera surpuissant, rien ne changera. Mais ça va changer.

— Plus globalement, quels sont les dangers du net ?

— Aujourd’hui, les hackers sont devenus une communauté très puissante sur la planète. Ils sont 1M, 1M5 organisés en réseaux et peuvent lancer du jour au lendemain une guerre numérique. Ils ont la capacité de paralyser les États-Unis en court-circuitant les ordinateurs et les systèmes de communication. L’Estonie a été paralysée comme ça, par deux hommes, alors avec 1M5, vous pouvez imaginer les dégâts ! Pour l’instant, les hackers laissent faire, mais ils ont le pouvoir.