Thierry Crouzet

Après la presse, c’est l’édition qui meurt

Édition 176/176

Si les journalistes ont maintenant compris qu’Internet remettait en cause leur métier, les éditeurs vivent avec la douce illusion que tout sera comme avant. Pourtant internet se prépare à décimer leur industrie.

Que font les éditeurs ? Pas ce que vous croyez. Ils impriment des livres, qu’ils transportent en camion d’un bout à l’autre du pays, les stockent dans des librairies, puis rapatrient les invendus qui, après une seconde période indéfinie de stockage, finissent pilonnés. C’est le destin de la plupart des livres. Une gabegie irrespectueuse de l’environnement.

La profession doit se réinventer.

  1. Responsable. Ne jamais imprimer un livre avant qu’il ne soit vendu. Attendre la commande d’un lecteur. Dans les librairies, qui deviennent des lieux de rencontre, présenter les jaquettes, proposer des versions ebook aux clients, prendre des commandes papiers comme toutes les petites librairies le font.
  2. Disponibilité. Si un lecteur est pressé, il télécharge la version ebook.
  3. Sur mesure. Offrir le choix du format, tant en ebook, qu’en papier (poche, cartonné, relié…), voire en audio.
  4. Transparence. Dissocier prix du support du prix du contenu. Exemple : 3 euros pour l’auteur, 0,5 euros pour le correcteurs, 0,5 euro pour le graphiste, 2 euros pour l’éditeur. Si l’impression à la demande en format cartonné revient à 8 euros, la distribution à 4 euros, le livre est disponible à 18 euros. Si le lecteur choisit un poche et une librairie en ligne, il peut obtenir le livre peut-être pour 10 euros. Et approcher des 6 euros plancher s’il opte pour l’ebook.

Vous allez peut-être croire que ça ne change pas grand-chose, sinon que l’approche est peut-être plus écologique. Comme beaucoup d’éditeurs, vous considérez peut-être le livre électronique comme un gadget. Ne soyez pas trop catégorique avant d’avoir utilisé un de ces gadgets.

J’ai un Sony PRS-505, un appareil encore primitif mais qui me démontre chaque jour que la vie du papier est comptée. Aux USA, le Kindle fait de plus en plus d’adeptes. Qu’Apple sorte son reader et c’est la fin. Voilà pourquoi le critère de transparence est vital. Il permet, dès à présent, de rendre l’édition indépendante du support et de se réinventer sur le cœur de son métier.

Aujourd’hui, l’auteur travaille des centaines d’heures, l’éditeur quelques heures et investi quelques milliers euros. Il joue aux courses, rien de plus. De temps en temps, il mise sur le bon cheval.

De parieur, l’éditeur devrait se transformer en entraîneur et en jockey. Il devrait coopérer avec les auteurs. Aujourd’hui s’il ne le fait pas assez, s’il ne le fait pas plus, c’est parce que son modèle économique ne tient plus la route. L’essentiel de l’argent qu’il investit part en fumée dans des livres qui ne seront jamais achetés et, au contraire, détruits. Alors l’éditeur cherche sans cesse à se refaire (selon ce fameux modèle qui consume notre monde). Il a le nez dans les comptes, les tableaux Excel, plus que dans les manuscrits.

On peut concevoir le métier autrement.

  1. Personne n’investit d’argent (possible car le livre est devenu un produit immatériel – ebook et impression à la demande). N’importe qui peut devenir éditeur.
  2. Le livre est un projet coopératif qui lie auteur, correcteur, graphiste et l’éditeur.
  3. Chacun investit son temps en échange d’une rémunération qui sera pondérée sur les ventes. Si je ne vends aucun livre, personne ne gagne. Si j’en vends des millions, tout le monde gagne.
  4. L’éditeur devient l’animateur de la coopération. Il rassemble sous sa bannière les auteurs qui l’intéressent et monte des équipes liées par un intérêt commun. Il consacre son énergie à l’élaboration du contenu et à sa promotion. Il passe d’une économie où il faut miser de l’argent à une économie où il faut miser du temps et de l’intelligence.

Des éditeurs ont peut-être déjà choisi cette stratégie mais je doute qu’ils rafleront les prochains prix littéraires. En attendant, je crois qu’ils peuvent attirer l’attention vers des livres différents porteurs en eux-mêmes d’une nouvelle philosophie. Imprimer n’est plus un passage obligé pour un livre.

Notes

  1. Je vis de plus en plus mal l’ancienne logique qui consiste à imprimer pour imprimer. D’un autre côté, l’auto-publication ne me satisfait pas. Un livre est aussi un travail d’équipe.
  2. Alors je pousse des amis à créer, sur le modèle de Veja, une maison d’édition respectueuse de l’environnement qui tiendrait compte des évolutions technologiques.
  3. Elle utiliserait des machines d’impression à la demande les plus proches du client (lulu.com imprime aux USA ou en Espagne) tout en choisissant des encres naturelles.
  4. Elle optimiserait la livraison des ventes qu’elle effectuerait directement sur son site, là encore comme le fait Veja (proposant le livre moins cher que sur les plateformes comme Amazon – design un poil différent pour ne pas enfreindre le prix unique du livre).
  5. Chaque livre donnerait lieu à un contrat entre l’éditeur, l’auteur, les correcteurs et le graphiste. Ils seraient partenaires, partageant les risques, partageant les bénéfices, n’investissant que leur temps.
  6. Il ne s’agit pas de créer une maison 2.0 qui accepterait tous les manuscrits comme le fait lulu.com ou scriptbd.com. Il s’agit de reconnaître le rôle vital de l’éditeur et de la chaîne du livre, de la revigorer sur des bases financières seines.
  7. Si Veja connaît autant de succès, c’est parce que les basquets Veja rivalisent en qualité et en look avec ceux de la concurrence. Comme Veja, le nouvel éditeur devrait aussi se construire une âme, avoir une politique éditoriale, un style… Sur ce point, rien ne change.

Annexe

J’ai à mon compteur des livres dans des domaines différents et qui ont été publiés chez des éditeurs différents, j’ai des amis auteurs de livres pratiques, d’essais, de romans, je connais un peu le métier. À quoi se résume-t-il aujourd’hui ?

  1. L’éditeur croit savoir ce que veulent les lecteurs. Il le croit parce comme il investit son argent il lui faut rentabiliser et taper juste. S’il investissait moins, ou pas du tout, il publierait ce qu’il aime vraiment.
  2. Il recherche les textes qui correspondent à son idée de ce que veulent les lecteurs. Si ces textes n’arrivent pas par magie (par la poste, par copinage, plus souvent encore via les auteurs maisons), il en commande l’écriture.
  3. Il laisse alors l’auteur travailler seul et ne s’inquiète que quand le manuscrit n’arrive pas à l’heure.
  4. Quand le manuscrit arrive, il le critique parfois car il doit prouver son utilité et surtout rendre le livre conforme à la croyance initiale. Parfois le livre y gagne, parfois il y perd, souvent aucun travail d’équipe n’est effectué (on fait confiance).
  5. L’éditeur paye la correction et la mise en page et obtient un produit fini.
  6. Pendant ce temps, ses commerciaux font le tour des librairies et obtiennent des précommandes qui permettent de fixer le tirage initial.
  7. À la sortie du livre, il envoie des exemplaires à la presse (qu’on retrouve sur les marchés aux puces ou sur eBay). Son travail s’arrête souvent là. Parfois, il fait un peu de publicité.
  8. Il laisse l’auteur faire la promotion (c’est un peu comme si les ouvriers de Renault faisaient aussi la publicité des Renault, jouaient aux représentants, aux vendeurs, aux mécaniciens…).
  9. Les livres finissent dans les librairies où, pour la plupart ils ne s’attardent guère, avant d’aller moisir dans des entrepôts après moult transports.
  10. L’éditeur ne reconnaît pas qu’il s’est trompé et qu’il ne sait pas ce que veulent les lecteurs. Mais il continue à faire la pluie et le beau temps avec ses auteurs alors qu’il ne sait qu’une chose : un auteur qui vend continue à vendre en général.
  11. Il finit par pilonner le livre car le stockage coûte.
  12. Il verse à l’auteur entre 6 et 14 % de droit.
  13. Au final, et en général, il gagne peu, les auteurs gagnent peu. Au passage, les uns et les autres on a pollué la planète au nom de la culture.

Ce billet se prolonge par une expérience pratique.