Thierry Crouzet

Faut-il un statut pour les blogueurs ?

Cette fois ce n’est pas un titre ironique, quoi qu’il y aurait pourtant moyen de traiter du sujet avec ironie. Suis-je d’ailleurs capable de ne pas être ironique ? Mais ce n’est pas le sujet. J’en ai assez d’entendre dire que les blogueurs sont des amateurs ou des dilettantes et que les journalistes, et de manière plus générale tous les salariés, sont des professionnels.

Remontons un peu dans le temps. Flaubert ou Proust n’ont jamais gagné un kopeck avec leurs textes. Alors étaient-ils des amateurs ? Non, n’est-ce pas ? J’aurais même tendance à dire qu’on se souvient des œuvres de ceux qui ne les produisent que par amour de l’art. Bien sûr cette distinction ne marche pas. Il suffit d’invoquer Balzac.

Alors rémunéré ou pas, salarié ou pas, on s’en moque. Ces distinctions n’ont aucune pertinence pour discuter de ce que les gens écrivent, que ce soit dans la presse, dans les livres ou sur le Web. « Tu es rémunéré, si tu es populaire ou si tu es subventionné. » C’est simple, non ?

J’en ai aussi assez des classifications, de cette volonté de classer les blogueurs (volonté qui habite en premier lieu les blogueurs eux-mêmes). Les classements n’ont jamais eu beaucoup de sens, ils n’en ont plus aucun dans l’espace continu qu’est le Flux. Il n’y a plus de case, de frontière. Nous passons indistinctement des coups de gueules aux observations politiques, des conseils pratiques aux textes littéraires.

Les repères catégoriels sautent. Il ne reste que des voix, des auteurs. Dans le Flux, ils sont des bateaux qui naviguent partout où leur humeur les porte. Ils ne se dissolvent pas, ils ne se liquéfient pas. Au contraire, ils affirment sans cesse leur identité, sculptant les multiples facettes d’eux-mêmes.

Le blog est un outil pas un statut, écrit Gilles Klein.

Raison de plus pour se préoccuper de ce que les gens écrivent et de la cohérence de ce qu’ils écrivent, et ne pas chercher à qualifier ce qu’ils écrivent par rapport à un statut.

Dans le Flux, tous les contenus se rencontrent et s’influencent. Personne n’est à la source ou à l’embouchure du Flux. Nous sommes tous des propulseurs, des acteurs de sa mobilité, des pousseurs de bits.

Le corporatisme n’a plus de place dans ce monde ouvert dominé par les interactions et les boucles de feedback. Sans verser dans le relativisme, nous devons admettre que nous avons pénétré un continuum qui n’a plus guère de rapport avec celui normalisé et défini que nous avons connu depuis au moins le début de la révolution industrielle. Cette modernité de type essentialiste s’éloigne avec l’émergence du Flux.

L’État tel que nous le connaissons est une structure moderne pas une structure fluide. Son objectif ne peut être que de maintenir la discontinuité et les catégories. Quand il subventionne la presse traditionnelle, c’est sans signification. Il structure un monde ancien, un monde qui n’existe que grâce à la structure, par exemple la distinction entre les entreprises et les individus.

Dans le Flux, tout cela saute. Alors quand l’État y fait irruption, c’est pour tenter d’endiguer la fluidification. Il reprend les méthodes qu’il connait. Il tente de structurer, d’introduire des frontières. Deux exemples. Avec Hadopi, il sépare les artistes officiels des artistes amateurs. Avec les subventions à la presse en ligne, il sépare les journalistes officiels des amateurs. C’est un réflexe de survie. Une tentative pour empêcher que la fluidification aille à son terme et que l’État lui aussi accède à une fluidité qui, à ce jour, lui est étrangère.

Si l’État veut être de son temps, il doit favoriser la fluidification, pas l’entraver. Et quand il l’entrave, je m’inquiète parce que je me sens plus heureux, plus libre, dans un monde fluide. Et je n’accuse pas un État désincarné, une espèce d’entité abstraite, mais cet État fait d’hommes et de femmes qui défendent leur statut : élus mais aussi entrepreneurs, syndicalistes, fonctionnaires… Tous ceux qui n’existent que parce qu’ils occupent une case clairement définie.

Le véritable clivage politique de demain émerge peu à peu. D’un côté, les structuralistes (ou les sédentaires). De l’autre, les propulseurs (ou les nomades). Nous sommes encore peu nombreux dans la seconde catégorie mais suffisamment pour que les États, sans nécessairement avoir conscience de ce qu’ils font, entravent la construction du monde auquel nous aspirons.

Notes

  1. Bloguer n’est pas plus mon activité personnelle que professionnelle. Je ne sais plus ce que ces distinctions signifient. Bloguer, c’est ma vie. Bloguer ou écrire, c’est pour moi la même chose.
  2. Dès Le peuple des connecteurs, j’ai défendu la fusion du privé et du public. Je me bats depuis toujours contre le dualisme qui visent à séparer nos vies en deux (au minimum). Je cherche à être moi-même quelle que soit la situation. Je ne change pas de casquette en fonction du vent.
  3. L’interventionnisme mal avisé vise en fait à marginaliser le blogueur, à le ranger dans la case amateur sans poids… et à nous dire que bloguer n’est pas important, juste une distraction. Alors, ceux qui comme moi voient le blog comme une part entière de leur activité d’auteur peuvent accuser le coup. C’est justement le but rechercher : faire taire les voix extérieures plutôt que contrôler les voix intérieures.
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